Environ mille pieds de tambalacoques prospèrent à Maurice notamment à Brise-Fer, Mare-Longue, Macchabée, Ferney, Bassin-Blanc, Bel-Ombre, au Pouce et même pour l’un d’entre eux dans un parc privé de Curepipe. De la famille des sapotaceae, cet arbre se distingue par une longévité exceptionnelle qui peut avoisiner les mille ans et sa hauteur dominante dans la canopée des forêts hautes de Maurice. Espèce protégée et endémique, ce roi de la forêt n’a cessé d’interpeller les scientifiques à la manière d’un vieux sage qui s’amuserait à éduquer l’humanité en posant ses énigmes les unes après les autres…
Apparenté au bois fer réunionnais, le tambalacoque se compose d’un tronc droit surmonté d’une couronne de feuillage particulièrement dense. Majestueux, l’arbre résiste admirablement aux cyclones grâce à son enracinement profond et étendu et à une structure externe qui donne peu de prise aux vents. Considéré comme sévèrement menacé par l’International Union for Conservation of Nature (IUCN), il ne peut plus être abattu, comme jadis pour la construction de bateaux et l’ébénisterie. Prince des forêts mauriciennes aux côtés de l’ébénier, du bois d’olive ou du bois de natte, arbre mythique associé au dodo comme en témoigne sa dénomination familière en anglais (the dodo tree), symbole de puissance et d’éternité, le tambalacoque a suscité de nombreuses recherches et hypothèses depuis que le botaniste Bojer l’a décrit pour la première fois en 1844 alors qu’il peuplait encore généreusement le pays. Après le commerce et les déforestations massives, dont il a été victime, comment expliquer que sa population ait continué de décliner radicalement et qu’elle présente tant de difficultés à se reproduire ?
L’ethnologue Stanley Temple avait émis en 1977 l’hypothèse que la germination et la dispersion de ses graines étaient étroitement associées aux habitudes alimentaires du dodo, qui les aurait favorisé en les ingérant avant de les rejeter dans la nature. Iverson et Cheke ont peu après évoqué des interactions avec les tortues géantes qui ont disparu à la même époque que notre oiseau mythique. Le rôle des vertébrés frugivores a également été souligné pour juguler le développement de champignons nuisibles dans la pulpe des fruits qui enveloppe ses graines. Depuis Vaughan et Wiehé en 1941, de nombreux auteurs ont aussi blâmé les invasions de plantes et d’animaux exotiques, sans que finalement ce mystère ne soit véritablement résolu. En 2006, Florens et Baider ont publié les résultats d’une étude qui a notamment permis de tester les hypothèses émises précédemment et d’avancer quelques explications sur l’inquiétante rareté des jeunes pousses.
Voraces plantes exotiques
Il ne reste que 5 % de la surface de forêt indigène à Maurice, éparpillé en différents petits fragments. Paradoxalement, seulement un tiers de ces morceaux de forêt bénéficie de la présence dominante de plantes indigènes (Page et d’Argent 1997). Le tambalacoque comme d’autres espèces menacées survivent dans ces conditions précaires. En croisant tous les relevés, Claudia Baider et Vincent Florens sont arrivés à la conclusion qu’il existait environ 925 tambalacoques à Maurice, ce qui laisse penser qu’il est moins menacé qu’on ne l’imaginait jusqu’alors. Lorsque le tronc du tambalacoque atteint environ 10 cm de circonférence, le développement de l’arbre adulte est garanti, mais cet arbre à croissance particulièrement lente a donc plusieurs années de fragilité juvénile à vivre avant d’atteindre cette étape décisive. Dans cette population où dominent les individus dont le tronc mesure entre 20 et 30 cm de circonférence, les jeunes plants sont trop rares.
Les botanistes et écologistes Baider Florens ont pu grâce à des années d’observation démontrer que la scarification mécanique des graines supposée par Temple n’améliore pas particulièrement la germination. De même, enlever la pulpe des fruits n’est aucun effet sur leur fertilité. Ils ont montré aussi que le taux de germination pouvait être maximal si la graine est vivante et entourée d’un endocarpe frais… Ils observent aussi que l’impact négatif des rats a été surestimé, mais qu’en revanche la présence de plantes exotiques envahissantes a une forte incidence sur la productivité des fruits. D’un espace débarrassé de ces plantes exotiques à un autre qui ne l’est pas, la présence de fruits se manifeste sur 40,7 % des arbres dans le premier cas à 18 % dans le second cas ; et la floraison passe de 74 % des arbres à 37 % ! Dans le processus de pollinisation et maturation, une élimination naturelle se fait à cause du manque d’espace dont disposent les fruits pour se développer.
Mais les hordes de macaques qui visitent ces arbres constituent la principale cause de chute des fleurs et de mortalité des fruits verts qu’ils abîment et font tomber à terre. Aussi ces singes évoluent-ils plus aisément dans les zones non “désherbées”, ce qui explique qu’aucune germination n’ait pu être constatée sur ces lieux. À ce propos, la différence entre Brise-Fer et Macchabée est éloquente. Si ces deux zones contiennent les plus vieux spécimens (80 à 90 cm de circonférence), la première présente près de 20 spécimens de moins de XX ANNEES (— de 10 cm de circonférence), tandis que la deuxième zone n’en contient aucun… La reproduction du tambalacoque est donc beaucoup plus liée à l’impact négatif des plantes et animaux envahissant qu’à l’extinction des animaux avec lesquels ils coexistaient jusqu’à l’arrivée du plus redoutable des prédateurs à Maurice.
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Toute la vie devant soi…
Le tambalacoque pousse dans les montagnes qui reçoivent 2 500 à 5 000 mm de pluie par an. Sa hauteur maximale est de 20 mètres. Le tronc des plus grands individus peut atteindre un mètre de diamètre au front de taille. Son fruit demande 18 mois pour arriver à maturité quand il passe à une couleur jaune tachetée de rouille. Ce fruit sphérique, de la taille d’une grosse noix, contient une graine enveloppée dans un endocarpe boisé et fin (Friedman 1981). Comme son nom scientifique l’indique (sideroxylon grandiflorum), ses fleurs sont grandes et elles s’épanouissent à la base des feuilles. Les feuilles adultes du tambalacoque sont différentes de celles des arbres juvéniles. Couvertes d’un duvet rouille, les feuilles des jeunes arbres peuvent être trois fois plus grandes que celles des adultes qui sont quant à elles coriaces et vert foncé. Le tambalacoque prend tout son temps pour grandir. Le tronc des spécimens de 25 ans cultivés au jardin botanique ont un diamètre de 4,7 à 6,4 cm.