De passage récemment à Maurice, Dominic Stoneham, arrière-petit-fils du gouverneur anglais Sir Herbert James Read, s’est rendu au Château du Réduit, ancienne résidence des gouverneurs de l’île Maurice coloniale. (voir Week-End, dimanche 19 juillet 2015). Cette visite coïncide avec le 90ème anniversaire de l’arrivée de Sir Herbert James Read dans l’île. Nous consacrons notre page d’histoire de ce dimanche à l’illustre arrière-grand-père de Dominic Stoneham. Quels auront été les grands moments de son quinquennat à la direction de la colonie? C’est ce que nous tenterons d’établir dans un ordre chronologique.
22ème gouverneur anglais de Maurice, Sir Herbert James Read a été à la tête de l’administration de la colonie du 19 février 1925 au 9 décembre 1929, sauf pour une période équivalente à presque une année où il sera absent de la colonie – d’abord, du 2 septembre au 17 octobre 1926, puis du 3 août 1927 au 17 mai 1928. Pendant son absence, l’intérim sera assuré par le secrétaire colonial, Sir Edward Allan Grannum. Avant son affectation à Maurice, le gouverneur Read aura servi pendant plusieurs décennies au Bureau Colonial auquel il s’est joint en 1889 après avoir commencé dans le service civil en 1887. Lorsqu’il a pris sa retraite en tant que gouverneur de la Colonie en décembre 1929, Le Mauricien salue ses bonnes « intentions » même si elles n’ont pu être toujours traduites en « actes » : »Sir Herbert aurait été l’un de nos meilleurs gouverneurs, s’il avait pu, ou su, faire que ses intentions devinssent des actes. » (1)
1925: travaux portuaires et débats constitutionnels
En juin et juillet auront lieu d’âpres débats au conseil législatif autour des travaux portuaires et la construction de l’imposant Grenier par Austen. Le projet d’Austen est approuvé par une majorité de 15 contre 7, mais une forte opposition à ce projet s’était dégagée du côté des membres élus du conseil. Les débats sur les travaux portuaires sont ouverts le mardi 9 juin avec la déclaration suivante: « The Governor has the honour to state that, with the approval of the Secretary of State, it is now proposes to carry out the following works… » Suit une longue liste de travaux (dragage, quai, etc) au coût de £124,000 dans les estimations de l’ingénieur Austen et de £138,000 dans la minute du gouverneur. Ce qui suffit pour déclencher les critiques des opposants au projet: « Voilà donc une différence établie de £14,000 entre les chiffres de la table 1 et ceux présents aujourd’hui et cependant elle devrait être encore plus forte parce que l’item 4 qui, à la table 1, est porté £40,000 et sur la minute £45,000 devrait être de £55,000, attend que M. Austen dit au paragraphe 12 de son rapport du 16 octobre 1924: que le transfert du quai D à l’angle Nord Ouest de l’area A coûterait £15,000. Or £40,000 et £15,000 égalent £55,000 et non pas £45,000 — ce qui portera donc la différence de £14,000 à £24,000. »(2)
La polémique était lancée, mais, au bout du compte, le secrétaire colonial fait voter le projet: « Je propose l’adoption de la Minute No 6, demandant le vote d’une somme de £135,000 pour les travaux à être effectués dans la rade. » (3) La proposition est secondée par le procureur général et adoptée par une majorité après débats. C’est dans le sillage de ces travaux portuaires que le gigantesque Grenier a été construit. « Le Grenier a été l’entrepôt le plus spacieux de l’île, couvrant une superficie d’un arpent et demi et comprenant trois niveaux, d’où, jusqu’aux années 1950, des sacs de riz et d’autres grains étaient chargés sur les trains de marchandises pour être distribués dans les différentes parties de l’île. »(4)
En septembre de la même année, des débats ont lieu autour des changements dans la Constitution, à l’issue desquels le gouverneur Read fera observer que les Mauriciens ne s’intéressaient pas aux problèmes constitutionnels de leur pays. « No governor could say, like Governor Read, that the people of Mauritius were not interested in the constitutional problems of their country. » (5) Toutefois, ce coup de semonce aura le mérite de forcer les édiles mauriciens à réfléchir sur le destin constitutionnel de Maurice dans les années à venir et amener l’élite indo-mauricienne à proposer des candidatures aux élections générales de 1926.
1926: élections générales et desserte MM Maurice-Europe
Le début de l’année 1926 est marqué par les élections générales où sur les quatre candidats indo-mauriciens qui s’y présentent deux, nommément Dhunputh Lallah et Rajcoomar Gujadhur, se font élire. « In the general election of of 1926, four Indian candidates contested from four rural districts, Ibrahim Beebeejaun, landowner from Rivière du Rempart, Ramrattun Hawaldar, lanmd surveyor from Pamplemousses, and both of them lost, whereas Dhunputh Lallah, Attorney contested the election from Grand Port and Rajcoomar Gujadhur, landowner from Flacq, and both of them got elected. » (6) L’élection à Grand-Port aura lieu le 22 janvier et celle à Flacq le 25 janvier. Le candidat sudiste mènera une campagne aggressive: « The daily cry of the electoral campaign of Mr. Dhunputh Lallah was ‘khoon par khoon – khooné khoon’. The political slogan was repeated not only by Hindus and Muslims but also by a few members of the General Population. » (7) Sa victoire, obtenue à la faveur d’une lutte triangulaire par 424 voix contre 306 à F.L. Morel et 230 à G. Gébert, est une première pour la communauté indienne dans l’histoire des législatives de l’île, et a pour mérite de remettre sur la table l’épineuse question indienne. L’événement est de taille et donne lieu à de bruyantes réjouissances: « The atmosphere in Grand Port was electric. Indo-Mauritians from all types of backgrounds across the island poured into the village of Mahebourg, which was the focal point for the festivities. A caravan of cars was formed and it toured the entire district of Grand Port, stopping at every village for celebrations. The caravan went all the way to Flacq. Meetings were held till late that night and inflamed speeches of supporters of Dunputh reverberated throughout the district. ‘Rule Britannia! Britannia rules the waves, Indians shall no more be slaves!’ was the inscription on the banners of the supporters of Dunputh, and highlights the significance of the election for the Indo-Mauritian populace. »(8)
L’autre événement marquant à signaler est la signature, « le 17 décembre entre le gouverneur, Sir Herbert James Read, et M. Horace Nicollaud, agent général des Messageries Maritimes à Tamatave, d’un contrat pour un service régulier entre l’île Maurice et l’Europe ». (9) Cette desserte se fera jusqu’au 14 juin 1940 quand les vaisseaux des Messageries Maritimes seront réquisitionnés pour les besoins de la guerre. « Puis, les unités de la compagnie suspendirent leurs services pendant la dernière guerre 1939-1945, car elles furent utilisées pour le transport des troupes et du ravitaillement des armées alliées. »(Idem)
1927: Une visite princière accueillie dans la liesse populaire
L’administration de Sir Herbert Read est marquée par la visite d’un couple royal, du fils cadet du Roi George V et de son épouse (Duc et Duchesse de Cornouailles et d’York). C’est dans un geste de bonne volonté qu’ils acceptent en juin 1927 de faire escale pour deux jours à Maurice, revenant d’Australie où ils ont procédé à l’ouverture du Parlement. Faisant une analogie avec la visite princière de 1901, l’historien Auguste Toussaint observera que, « la  troisième visite princière que reçut la colonie en 1927 donna lieu à des fêtes encore plus éclatantes que celles qui avaient marqué la précédente en 1901 ». (10) A 10 heures précises, le 1er juin, le gouverneur Sir Herbert Read et sa délégation se pointent sur le Renown l’une des plus belles unités de la flotte britannique (Idem) pour souhaiter la bienvenue en terre mauricienne au duc et à la duchesse. A 11 heures, la délégation descend du vaisseau, et les visiteurs royaux se font voir.
« Après les présentations d’usage sous le pavillon de réception érigé sur la place du quai, le couple princier et sa suite partirent pour une promenade en auto à travers la ville. Une foule immense, massée sur le passage du cortège, leur fit une ovation enthousiaste. » (Idem) Un mot à propos de la foule qui se déplace à Port-Louis en ce jour faste, estimé à un tiers de la population de l’île. « D’après une statistique officielle, 35,000 se rendirent au Port-Louis le 1er juin pour assister aux fêtes de jour et de nuit. En estimant au double de ce chiffre le nombre de ceux qui étaient déjà dans la capitale ou qui s’y rendirent en autos ou autocars, on peut conclure qu’un tiers environ de la population générale de la colonie se trouvait ce jour-là dans la capitale. »(Idem)  Après la cérémonie protocolaire à l’Hôtel du gouvernement et un lunch servi à une heure, cap sur le Champ-de-Mars pour la journée de courses organisée en l’honneur du couple princier. « Une foule mondaine se pressait dans les tribunes nouvellement construites, tandis qu’une multitude évaluée à 75,000 personnes couvrait le Champ-de-Mars qui offrait un coup d’oeil splendide, unique au monde, déclara même un membre du cortège ducal. Le Duc et la Duchesse assistèrent à toutes les courses et ne quittèrent le Champ-de-Mars que vers 4 heures et demie de l’après-midi pour se rendre au Réduit. » (Idem) Puis, « le soir, la ville fut brillamment illuminée » et, pour en ajouter à l’éclat, « des feux d’artifice furent tirés au Champ-de-Mars et sur la Petite Montagne ». (Idem) Et « les fêtes durèrent jusqu’au 3 juin, jour du départ de Leurs Altesses » (Idem) sans oublier partie de chasse, le sport des rois, et déjeuner à Bois-Antelme le 2 juin.
La crise qui plombe l’administration de Read
Toutefois, tout ne sera pas que fête et rose sous le gouvernement de Sir Herbert Read. L’industrie sucrière, en proie à de grosses difficultés, se tournera vers la métropole pour chercher assistance, vainement puisque la métropole elle-même était mal en point après les bouleversements causés par la guerre 1914-1918. « The royal visitors of 1927 visited Mauritius when the sugar industry was again in difficulties, the price paid for Mauritian sugar being lower than in previous years. The government of Mauritius asked for help from London; but the British Government there was also troubled by difficulties due indirectly to the 1914-1918 war (which had disorganized trade and commerce all over the world); so it was not able to help the government of Mauritius very much. » (11) Certes, le gouvernement britannique accordera un prêt à l’industrie sucrière en 1926, mais cela n’empêchera pas le pays de faire face en 1927 à une baisse du prix des sucres qui empirera au cours des années suivantes. En 1928, le sucre roux mauricien est raffiné en Angleterre dans une tentative d’écarter le sucre blanc des betteraviers européens qui inondait le marché anglais, et des prêts sont consentis par la métropole pour soutenir l’industrie sucrière face à la crise. Mais cela ne n’ira pas guère mieux si bien que « la métropole dut envoyer en 1929 un Commissaire spécial, Sir Francis Watts, pour aviser aux meilleurs moyens d’aider l’industrie sucrière ». (10)
D’autre part, la politique de centralisation au sein de l’industrie sucrière se poursuivra ; le nombre d’usines sous l’administration de Read tournera autour d’une cinquantaine contre 300 en 1864 et 60 en 1911. 
Encouragement tous azimuts aux industries secondaires
Vu la crise dans l’industrie sucrière, le gouvernement de Sir Herbert Charles Read donnera, durant son mandat, tout son support au développement des industries secondaires (aloès, tabac, ananas, tapioca). C’est ainsi qu’en juillet 1926, la BAT (British & American Tobacco) s’installe à la rue Edith-Cavell (angle Edith-Cavell et Barracks). L’année suivante, cette dernière finance la visite d’experts américains en feuilles de tabac (la superficie plantée en tabac passe de 500 à 2000 arpents). « The years spent by Sir Herbert Read in Mauritius were notable for the ways in which the government once more encouraged the developing of minor industries such as aloes, tobacco, pineapple, and tapioca (made from manioc). »(11)
Cette politique alternative se justifie pour les raisons suivantes: « There were three reasons for this. First, the sugar industry did not always make Mauritius rich, since sometimes the sugar crop was a poor one, and often the sugar was sold rather cheaply. Secondly, these minor crops might not only be consumed in Mauritius itself, but might also be sold abroad. Thirdly, the government had in previous years set aside much money, and considered the colony could afford to pay for useful experiments. » (Idem) Dans cette perspective, un rôle accru sera dévolu au département de l’Agriculture: 
éThe Department of Agriculture’s main work was to find out how and where more things could be grown or reared or made in Mauritius, so as to save bringing them in from abroad. Ten million rupees every year went to India to buy rice; fish, vegetables, meat, bags, and rubber were also imported. Many of these things could be produced locally: fish could be caught around the shores of Mauritius; rice could be grown in swamps along the coast; good beef and dairy cattle might be reared in Mauritius; sacks could be made from Mauritian aloes. Millions of sacks were used in Mauritius every year, so a sack factory was eventually started, and sacks actually were made; but other experiments at creating flourishing minor industries were not so successful. » (Idem)