Une abondante collection d’articles de presse du début du 20ème siècle indique que Mohandas Karamchand Gandhi (pas encore le Mahatma de renommée mondiale) a séjourné à Maurice de fin octobre à la mi-novembre 1901. Bientôt un siècle de cela. Deux auteurs mauriciens de renom, le Pandit Basdeo Bissoondoyal et l’historien Pahlad Ramsurrun, se sont penchés sur cette presse du début du 20ème siècle pour affirmer le premier nommé, que M.K. Gandhi a séjourné à Maurice du 30 octobre au 19 novembre 1901 (1), et le second, que le séjour du prestigieux légiste indien a duré du 29 octobre au 15 novembre 1901. (2) Plusieurs journaux de l’époque confirment l’arrivée à Maurice de Gandhi à bord du vapeur Nowshera. A titre d’exemple : « A bord du vapeur Nowshera se trouve le célèbre avocat Indien Gandhi qui se rend de Natal à Bombay. Comme il passera quelques jours à Maurice, la communauté indienne s’apprête à le fêter. L’avocat Gandhi est celui qui a défendu les causes des Indiens que l’on voulait empêcher de débarquer. »(3) Pahlad Ramsurrun cite le communiqué de presse suivant pour étayer sa thèse selon laquelle le séjour de Gandhi à Maurice débute le 29 octobre 1901 : « Le vapeur Nowshera est arrivé ce matin du Natal sur lest. » (4) Un communiqué de presse en date du 29 octobre et publié pour le compte de la Agents Scott & Cie (5) tend à confirmer l’information parue dans le The Standard du 29 novembre relativement à l’arrivée de M.K. Gandhi à Maurice.
Dates d’arrivée et de départ plus ou moins divergentes
De son côté, c’est sur la base d’une information parue dans la presse du 31 octobre 1901 que le Pandit Basdeo Bissoondoyal conclut que Gandhi est arrivé à Maurice le 30 octobre 1901 : « A bord du Nowshera arrivé hier de Natal se trouve le grand avocat indien Gandy (c’est ainsi que le nom de Gandhi est orthographié) qui se rend de Natal à Bombay. » (1) Ceci est confirmé dans l’édition du 30 octobre 1901 de Le Vrai Progrès Colonial : « Le vapeur Nowshera arrivé ce matin de Natal… ». (Idem) Ainsi, en ce qui concerne la date de l’arrivée de Gandhi à Maurice, les deux chroniqueurs, Basdeo Bissoondoyal et Pahlad Ramsurrun, sont, à quelques heures près, en accord. Toutefois, en ce qui concerne le départ de Gandhi, les dates ne sont guère concordantes. Pahlad Ramsurrun, qui a méticuleusement étudié les différents compte rendus de presse, est arrivé à la conclusion que Gandhi a quitté la colonie dans l’après-midi du 15 novembre 1901 :
« Il avait été signalé plus tôt que la date de départ du Nowshera fut d’abord fixée au 8 novembre. Une annonce de cette teneur avait paru du 24 octobre au 5 novembre. D’ailleurs, à cette époque, le port de destination du Nowshera était Colombo. Mais selon les annonces de ce même quotidien des 7, 8, 11 novembre, le Nowshera devait partir le 12 novembre pour Bombay. Mais le Nowshera ne quitta pas le port le 12 novembre, et il fut annoncé le 12 et le 13 novembre que le navire partirait le 14. Mais le Nowshera ne partit pas non plus le 14, et un communiqué de ce jour annonce le départ pour le 15 novembre. En somme, le Nowshera quitta la rade de Port-Louis le 15 novembre 1901 à 5 heures de l’après-midi. » (2)
Le quotidien auquel il est fait référence dans l’extrait précédent est Le Cernéen.
Les dates retenues par Bissoondoyal 
Les écrits signés Bissoondoyal situent le séjour de Gandhi à Maurice du 30 octobre au 19 novembre 1901. « On the 30th of October, 1901, the young Indian barrister M.K. Gandhi came to Mauritius by the Nowshera… The Nowshera left on the 19th of November. » (6) Affirmation qui est retenue deux décennies plus tard : « This brings us to the actual event : Gandhi’s visit to Mauritius from 30 October to 19 November 1901. » (1) Contrairement à Pahlad Ramsurrun, les écrits bissoondoyalistes ne citent pas formellement les sources utilisées pour soutenir que le départ du Nowshera a effectivement eu lieu le 19 novembre. Se peut-il que cette date ait été retenue du fait que le dernier compte rendu de presse du passage de Gandhi à Maurice a paru le 19 novembre 1901 ? (7) Toutefois, ce compte rendu ne concerne nullement le départ du Nowshera, mais est une note tardive sur le banquet offert en l’honneur de Gandhi par les commerçants indiens au Taher Bagh le 13 novembre 1901.
Ainsi, sur la base des recherches effectuées par les Bissoondoyal et Pahlad Ramsurrun, le séjour de Gandhi à Maurice aurait duré entre 18 et 21 jours. Un autre chercheur, en l’occurrence l’historien D. Napal, a ramené ce chiffre à« a fortnight » (2), soit une quinzaine de jours, alors que Gandhi lui-même affirme qu’il est resté à Maurice « for about 10 days ». (1) Cette affirmation figure dans une réponse adressée au Dr. K. Hazareesingh qui voulait confirmer auprès de Gandhi lui-même son passage à Maurice : « I stayed in Mauritius for about ten days, while my boat was lying at anchor. »
Mais dix ans plus tôt, dans son autobiographie qui paraît pour la première fois en gujerati en 1926, Gandhi se souvient de sa visite à Maurice mais ne s’aventure pas à en préciser la durée comme il le fera dans sa lettre à Hazareesingh. (8)
Comment expliquer dates et années divergentes
Alors que Gandhi lui-même souligne le fait que son séjour à Maurice a duré une dizaine de jours (qu’il appelle « a long halt » dans son autobiographie), cela pose forcément problème lorsque les chroniqueurs mauriciens — de Bissoondoyal à Ramsurrun en passant par Napal — affirment que le séjour de Gandhi aura duré deux à trois semaines. De ces chroniqueurs seul Pahlad Ramsurrun a tenté une explication raisonnable à l’escale qui, selon la lettre de Gandhi à Hazareesingh, dure « for about ten days » : « Le départ du vapeur SS Nowshera était prévu pour le 8 novembre, et la destination était Colombo (Ceylan). Ce qui laisse croire qu’avant d’entrer dans le port, le capitaine du bateau, T.P. Crunchy, a fait savoir aux passagers en transit que le bateau devait rester à Port Louis dix jours. » (2) P. Ramsurrun en déduit que c’est cette prévision initiale qui a fait impression sur Gandhi lequel, bien involontairement, peut-être, fait l’impasse sur les jours supplémentaires que le Nowshera a dû rester dans le port.
Mais ce n’est pas sur la seule durée du séjour que les sources divergent. Des confusions ont aussi surgi dans le temps en ce qui concerne l’année de l’arrivée de Gandhi, la raison principale étant que la visite en question est restée longtemps dans les oubliettes de l’Histoire. Ainsi. Aunauth Beejadhur a fait allusion à la visite de Gandhi plus de trois décennies plus tard (soit en 1935), mais en se trompant lourdement d’année puisqu’il situe l’événement en 1902. (9) Cette erreur perdurera jusqu’aux années 1950 et 1960. Influencé sans doute par Beejadhur, les historiens Hazareesingh (10) et Roy (11) placent également la visite de Gandhi en 1902. Le célèbre légiste indo-mauricien R.K. Boodhun a situé le séjour de Gandhi quelques années plus tôt, soit en 1897 : « I may inform the Mauritian public that we can just claim the honour and privilege of the visit of Gandhi to the island in the neighbourhood of 1897. »(12) Pis encore ! Il paraît qu’on a longtemps cru que la visite de Gandhi remontait à 1893 : « Up till 1948 the belief was that he was in our midst in 1893 ! » (6)
Ce serait toutefois une erreur d’affirmer que toutes les sources antérieures aux Bissoondoyal et Ramsurrun, se sont trompées sur l’année exacte de la visite de Gandhi à Maurice. En fait, au moins deux publications de presse datant de 1934 rappellent que Gandhi est arrivé dans la colonie le 29 octobre 1901. En 1934, le Arya Vir publia un article fondé sur un commentaire du Cernéen, qui affirma : « Gandhi arriva dans la colonie le 29 octobre 1901… » (2)
Un accueil digne de l’étoile montante indienne
Les supputations mathématiques mises à part, les faits démontrent, sans l’ombre d’un doute, que le séjour de Gandhi a effectivement eu lieu de fin octobre à la mi-novembre 1901. Même si dans l’esprit de Gandhi la visite a duré une dizaine de jours, elle a bien été au-delà du 8 novembre comme le démontre la chronologie des activités auxquelles il a pris part, dont une tournée à la Cour suprême le 5 novembre, le banquet offert par le gouverneur Charles Bruce pour marquer le 60ème anniversaire du roi d’Angleterre, Edward VII, le 9 novembre, et la réception donnée par les commerçants indiens le 13 novembre. De ces trois activités, deux se déroulent à Port-Louis et l’une au Réduit. (2)
Les divers articles et communiqués de presse parus en 1901 et les écrits personnels du visiteur datant des années 1920 et 1930 constituent les principales sources documentaires sur lesquelles est construite l’historiographie du séjour de M.K. Gandhi à Maurice. Ces sources situent les trois principaux événements auxquels Gandhi a pris part, sur l’axe Port-Louis/Réduit, ce qui tend à confirmer la thèse de Pahlad Ramsurrun à l’effet que les déplacements de Gandhi dans l’île sont particulièrement rares et restreints. Ce dernier invoque deux raisons pour expliquer cette restriction : l’incertitude entourant le départ du Nowshera qui peut lever l’ancre d’un moment à l’autre après le 8 novembre et la présence de la peste dans le pays. (2) L’auteur se demande comment, dans un tel climat d’incertitude et d’insécurité, Gandhi peut-il se permettre le luxe de se déplacer allègrement d’un coin de l’île à l’autre, du nord au sud, de l’est à l’ouest comme le laissent entendre les sources bissoondoyalistes. (1 & 8)
La validité des témoignages oculaires mise à l’épreuve
Les écrits parus dans la presse mauricienne et sous la plume de Gandhi lui-même, indiquent que ce dernier se confine à Port-Louis durant son séjour, hormis un déplacement au Réduit sur l’invitation du gouverneur Charles Bruce. Or, une démarche au crédit du Pandit Basdeo Bissoondoyal, datant des années 1960, a tenté d’apporter un nouvel éclairage sur cet épisode : recueillir auprès des témoins oculaires particuliers ce qu’ils ont pu retenir du passage de Gandhi à Maurice. C’est de cet exercice consistant en « des dépositions sur la foi d’un tiers », que des témoignages ont été recueillis, indiquant que Gandhi a été particulièrement mobile durant son séjour mauricien de deux ou trois semaines, étant vu par et ayant communiqué avec d’importants auditoires à Camp Franqui, Forest Side, à Schoenfeld, Rivière du Rempart, à Curepipe, à St Pierre et à Rose-Belle. Un exercice similaire réalisé par Deolall Thacoor fera l’objet d’un livre. (13)
Au nombre des témoins oculaires qui ont gratifié l’école bissoondoyaliste de leurs réminiscences figurent Moossa Emritte, Sajjan Gossagne et un dénommé Beeharrry (Rivière du Rempart), Samy Varatarajaloo (Moka) et G.M.D. Atchia (Curepipe). (1 & 13) Il est aussi question de A.I. Atchia, celui qui amène Gandhi « to that place (Tamarin) to see the falls ». (6) Pahlad Ramsurrun estime que ces témoignages ne sont pas recevables, ayant été recueillis, pour la plupart, auprès des octogénaires, et cela plus d’un demi-siècle apes l’événement. (2) Toutefois, il paraît difficile de mettre en doute au moins l’un des témoignages, en l’occurrence, celui de G.M.D. Atchia, qui est on ne peut plus affirmatif à propos d’une visite de Gandhi chez les siens à Curepipe en 1901 : « L’année où Gandhi est arrivé à Maurice, j’étais à Curepipe… A Curepipe, tous les propriétaires musulmans de magasins  et d’autres notabilités s’étaient réunis autour de notre distingué visiteur. J’étais trop jeune à cette époque pour pouvoir décrire cet événement dans tous ses détails. Mais je me rappelle encore très bien l’arrivée de Gandhi avec d’autres membres de sa famille. Gandhi n’était pas gros. Il était de taille moyenne. Il portait, autant que je me rappelle, un genre de petit Pagri. A Curepipe, la conversation s’était déroulée dans une atmosphère très cordiale. Le costume qu’il portait n’était pas tout à fait européen. Il parlait hindustani et gujrati. J’avais alors une dizaine d’années. Aujourd’hui, j’ai soixante-quinze ans et j’ai décrit l’événement en toute sincérité et autant que je me le rappelle. » (14)
Ce témoignage, signé G.M.D. Atchia, date du 31 juillet 1965. On ne peut raisonnablement le mettre à l’écart, compte tenu du statut du témoin, G.M.D. Atchia ayant été commerçant de renom, conseiller municipal pendant plus de seize ans et maire, en 1938 et en 1946, de Port-Louis, sans oublier son appartenance à une famille musulmane mauricienne dont la notoriété remonte au 19ème siècle. Il figure parmi les nominés indo-mauriciens au gouvernement colonial britannique. Ce qui fait de lui un témoin crédible.
Manifestement, Pahlad Ramsurrun est plus plausible par rapport à cette visite de Gandhi à Maurice, ayant échafaudé sa thèse uniquement et essentiellement sur des sources manuscrites rédigées pendant le séjour même de M.K. Gandhi ou par ce dernier lui-même. L’école bissoondoyaliste en a fait autant tout en y ajoutant l’apport d’une tradition orale qui, toutefois, a émergé tardivement, soit cinq à six décennies après l’événement, que l’on doit forcément aborder avec un oeil et un esprit critiques.
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PAHLAD RAMSURRUN: Les raisons de ses réserves 
Dans le livre « Mahatma Gandhi and his impact on Mauritius » (1995) dont une version française (traduction du Dr Shakuntala Boolell) a paru en 2001, ainsi que l’édition d’octobre 2001 de la revue « Indradhanush » publiée sous le titre « Mohandas Karamchand Gandhi : Truth about his Mauritian visit », tous deux publiés dans le cadre de la célébration du centenaire de la visite de Gandhi à Maurice, Pahlad Ramsurrun a réuni une abondante documentation (recueillie de multiples sources allant d’articles et de communiqués de presses aux télégrammes, des lettres privées aux oeuvres poétiques, des discours parlementaires aux rapports privés ou officiels) qu’il soumet à son propre jugement et à sa propre interprétation.
La documentation réunie, commentée et décortiquée aux besoins, a le mérite de remettre au goût du jour une unique visite de M.K. Gandhi qui a été longtemps oubliée, de remettre les pendules à l’heure sur ce qu’il estime être des interprétations ou des compte rendus erronés relativement à cette visite, et de mettre en évidence la place que le gandhisme a occupé et occupe toujours à l’île Maurice. C’est dans ces deux ouvrages que Pahlad Ramsurrun a fait état de ses réserves sur les témoignages oculaires réunis à la demande du Professeur Basdeo Bissoondoyal en vue d’apporter de nouveaux éclairages sur la visite de Gandhi. 
Sur quoi reposent ses réserves ? Elles touchent essentiellement à la validité, au contexte et à la motivation de l’exercice. Les témoignages, dit en substance Pahlad Ramsurrun, viennent de personnes au déclin de leur vie, étant pour la plupart des octogénaires qui racontent les événements de mémoire et cela plus d’un demi-siècle après leur arrivée. Il affirme que cette promotion tous azimuts de l’image de Gandhi et du gandhisme s’apparente à de la manipulation pour faire de l’ombre à Manilal Doctor et à une intelligentsia travailliste menée par le Dr S. Ramgoolam. (2)
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Comment Gandhi se déplaçait-il durant son séjour mauricien ?
Plusieurs sources donnent des indications sur les moyens de transport qui ont été à la disposition de Gandhi durant son séjour à Maurice. L’une d’elles est une esquisse tardive (que Pahlad Ramsurrun qualifie de fictive), datant du milieu du 20ème siècle, montrant Gandhi dans une voiture hippomobile. Plusieurs auteurs, dont Somduth Bhuckory, se sont attardés sur les protagonistes figurant dans cette esquisse : « His (Gandhi’s) means of conveyance was a coach drawn by two horses, one called Lord Roberts and the other Gulnar. His coachman was Sheik Hossen Khodabaccus. » (15) L’autre source est une note de Sookdeo Bissoondoyal selon laquelle, à son arrivée à Curepipe où il allait rencontrer des commerçants musulmans, « he (Gandhi) alighted at the Curepipe Railway Station and preferred to walk so as to be able to see the place leisurely ». (6) Les deux documents font partie de l’historiographie relative à la visite de Gandhi, attribuée au courant bissoondoyaliste.
Ainsi, il est certain que ce ne sont pas les moyens de locomotion qui ont fait défaut lors du passage de Gandhi à Maurice. De ce fait, ce dernier aurait eu tout le loisir de se déplacer hors des limites de son pied-à-terre port-louisien.« On ne peut raisonnablement occulter le fait que Gandhi a été véhiculé en voiture hippomobile (un moyen de transport aussi populaire à l’époque que le train), (…) un privilège tout à fait digne pour un visiteur de marque… » (16)
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Le S.S. Nowshera à Port-Louis le 28 octobre 1901
C’est ce qui ressort du document conservé aux Archives de Maurice (répertoire Z2D 167/ numéro de série 167, octobre-décembre 1901), le « Return of passengers on board the Nowshera – 28 October 1901 » signé par le capitaine T.P. Grunchy. Sur la base de ce répertoire qui se révèle de peu antérieur aux sources consultées par Pahlad Ramsurrun et les Bissoondoyal, le séjour de Gandhi à Maurice a débuté le 28 octobre et non le 29 ou le 30 octobre 1901.
La liste des passagers indique « que Gandy, ainsi que son épouse et ses trois enfants — ils sont cinq au total — voyagent en première classe ». Les autres passagers en première sont MM.J. Howlison et N. Gillespie, le capitaine W.W. Hancook et les lieutenants Fuller et Barnes.
En ce qui concerne la date du départ, la seule source fiable demeure celle fournie par Pahlad Ramsurrun, qui s’appuie pour cela sur les communiqués de presse de l’époque.