L’album « Views in Mauritius or Isle de France » de Thomas Bradshaw a paru en 1832, soit un peu plus de 180 ans de cela, à Londres. La publication est de James Carpenter & Son de Old Bond Street. Elle est dédiée « To His Majesty, William The Fourth » par « His Dutiful Subjects and Servants » Thomas Bradshaw et William Rider. (1) L’oeuvre comprend 40 lithographies signées William Rider exécutées à partir de tableaux « drawn from nature » par Thomas Bradshaw. Cette oeuvre picturale, enrichie « with a memoir of the island, and a description of each view » donne la mesure de la contribution inestimable de Bradshaw à l’histoire des premières décennies britanniques à l’île Maurice, d’autant plus que l’artiste a été fonctionnaire du gouvernement colonial dès l’occupation britannique en 1810 avec juridiction sur la Réunion quand l’île soeur était sous administration britannique.(2)
Les dessins de Bradshaw ont été salués par le meilleur critique d’art de l’île comme étant très représentatifs de l’île Maurice coloniale des débuts de l’occupation britannique. « Les dessins de Bradshaw sont, sans conteste, ce que l’on a fait de mieux sur l’île Maurice de ce temps-là. »(3) Bradshaw est rangé parmi les principaux artistes dont les oeuvres picturales ont contribué à l’historiographie de Maurice. « Il y dans l’oeuvre picturale des périodes hollandaise, française et anglaise de notre histoire, de riches et émouvants témoignages de ce que l’île a pu inspirer à des artistes. Les gravures de Valentyn et de Savery, les lithographies de Thuillier, de Milbert, de Sainson, de Temple et de Bradshaw, les aquarelles de d’Hastrel et de Bowler, notamment, nous offrent un assez large éventail d’un art qui est resté une des expressions les plus sensibles et les plus variées de l’historiographie mauricienne. »(Idem)
Des panoramas enchanteurs
Les quarante dessins exécutés par Bradshaw couvrent des panoramas enchanteurs de pratiquement tous les districts de l’île à l’exception de ceux de Flacq et de Rivière-du-Rempart. La part du lion revient à Port-Louis, le district-capital, qui est représenté dans pas moins de 13 dessins portant les légendes suivantes :  1. Port Louis, 2. Port Louis, from the Eastern side of the Harbour, 3. Port Louis, from « La petite Montagne » (twilight), 4. Port Louis, from the Offing, 5. Protestant Church, Port Louis, 6. From the Beach, near Fort Blanc, 7. Near « Les Salines », 8. Mouth of « La Grande Rivière », 9. Village of « La Grande Rivière », 10. « Grande Rivière » (looking South-East), 11. Aqueduct at « La Grande Rivière ». Deux autres dessins (Nos. 39 et 40) montrant Baie-du-Tombeau complètent la série sur Port-Louis : « Baie du Tombeau, looking West », et « Baie du Tombeau, looking North ».
Les deux-tiers restants montrent des panoramas empruntés des districts de Plaines Wilhems, Rivière-Noire, Savanne, Grand-Port, Moka et Pamplemousses. Les deux panoramas pris aux Plaines Wilhems portent les légendes 12. « Cascade des Plaines Wilhems », 13. On the « Marais aux Vacouas ». Une vue additionnelle faisant partie du lot des Plaines Wilhems montrent une cascade, « Cascade Piston ». Les cinq panoramas pris au district de Rivière-Noire enrichissent la collection de Bradshaw consacrée aux scènes propres à la côte occidentale de l’île, lorsqu’on les ajoute aux treize dessins de Port-Louis, solidement assis et incontournable sur la côte ouest. Les dessins exécutés à Rivière-Noire montrent  14. « La Rivière Noire », 15. At « La Rivière Noire », 16. On the « Rivière du Tamarin’, 17. « Les trois Manguiers », 18. « Cascade du Tamarin ».
Pamplemousses en seconde position après Port-Louis
L’album de Bradshaw dévoile ensuite six panoramas qui émergent dans le district de Savanne, ainsi numérotés et légendés :  19. « In the district of La Savanne », 20. « Morne Brabant », district of « La Savanne », 21. « Baie du Cap », 22. « Baie du Cap (from the Eastern Cliffs), 23. Fall of the « Rivière du Cap », 24. On the « Rivière du Cap ». Deux districts, Grand Port et Moka, ont chacun inspiré trois dessins. De Grand Port on retiendra  25. Barracks at Mahébourgh, 26. On the « Rivière des Créoles » et 27. « Near Mahébourgh ». Les scènes de Moka présentent, comme on peut s’y attendre : 28. « Le Réduit », 29. »Le Bout du Monde » et 30. « In the district of Moka ». Pas moins de sept vues de Pamplemousses (qui vient en 2ème position après Port-Louis en ce qui concerne les districts qui intéressent Bradshaw, ce qui n’est pas étonnant quand on sait que l’artiste et fonctionnaire est venu à Maurice dans le sillage de la prise de l’île par les Anglais, car les deux districts, Port-Louis et Pamplemousses, ont effectivement été au centre de cette conquête en novembre/décembre 1810.
Il ressort de la section consacrée à Pamplemousses que Bradshaw a su équilibrer le traitement donné aux lieux et aux figures légendaires qui ont dominé la période française tels Mon Plaisir et les personnes de Paul et Virginie ou la période anglaise tel le Moulin à Poudre où les troupes britanniques se rassemblent pour donner l’assaut final aux forces françaises dans leur marche sur Port-Louis. Bradshaw semble donner une coloration artistique à l’esprit de compromis qui a marqué l’administration britannique de l’ancienne Isle de France. Des sept dessins consacrés à Pamplemousses on retiendra les 32. « Powder Mills, Pamplemousses », 33. « Near the Powder Mills », « Pamplemousses », 34. « Near « Mon Plaisir », Pamplemousses, 35. Tombs of « Paul et Virginie » and 36. Near Pamplemousses. 
Les quatre dessins de la Grande-Rivière-Nord-Ouest
Au moins quatre vues de la Grande-Rivière-Nord-Ouest sont dessinées par Bradshaw (habitait-il dans les alentours qui, on doit le dire, étaient très résidentiels à l’époque?). Ils font l’objet de lithographies 8 à 11 et montrent l’embouchure, le village et l’aqueduc, et un quatrième montre « Grande Rivière – looking south-east » avec le sud-est à l’arrière-plan. Ce dessin est d’un intérêt particulier car il met en relief les alentours de la rivière avec son pont en bois, ses bâtiments pittoresques « with their colonial attic »(4) et l’abondance d’arbres sur les rives. La scène est des plus reposantes, représentant à l’avant-plan un couple et leur enfant pique-niquant, de petites embarcations glissant subtilement sur l’eau et des gens marchant sur le vieux pont en bois. Bradshaw donne une description élaborée de ce panorama:
« The village of Grande Rivière is about a mile from Port Louis, and its environs abound with picturesque scenery. The point of view which has been selected is on the cliff, on the western side of the mouth of the river, which here presents an imposing breadth of water, but its depth is not very considerable. The bridge, which is of wood, has been, within these few years, rebuilt by government. The buildings below, on the right, comprise the Civil Hospital, a long building with a flat roof, and numerous bungalows, in which the Indian convicts employed upon the roads are lodged, The Grande Rivière is formed by the junction of four rapid mountain torrents, three of which rise in the hills of Moka, the Rivières, Moka, Profonde, and Mesnil, and that of the Plaines Wilhems, which rises in the district of that name. These torrents pursue their winding course, for the most part, through ravines of great depth. Attempts have occasionally been made to follow the course of these streams along their beds. Some nerve is required, in the outset, to descend the rugged precipitous paths made by the negroes in the almost perpendicular cliffs, which they run down with the agility of mountain-goats; having reached the bottom of the ravine, fresh obstacles present themselves in the nature of the ground, which is invariably covered with brambles and bushes, which in some places are impassable; and the traveller is compelled to cross and re-cross the river repeatedly as he proceeds. These formidable obstacles, in addition to the heat of the climate, render it, in general, too fatiguing as undertaking for a European to persevere in – The hills on the left are the western extremity of the Moka range, terminating in the « Montagne Orry ». The mountain on the right is the « Corps de Garde », the outline of which bears a remarkable resemblance to the rock of Gibraltar. »(1)
La description accompagnant le dessin No. 10 de Grande-Rivière fournit des renseignements utiles sur les choses, les bâtiments, les gens et le paysage à l’intérieur et dans les alentours de la localité dans les premières décennies du 19e siècle — les rivières convergeant vers la Grande-Rivière, les montagnes, les bâtiments tels l’Hôpital Civil et les bungalows où logent les forçats indiens affectés à la construction et à la maintenance des routes. Mention est aussi faite de ces bâtiments dans la description dans un autre dessin contant la Grande-Rivière-Nord-Ouest sous le titre « Village of La Grande Rivière ». Parmi les gens qui intéressent Bradshaw se trouvent les lessiveurs et les lessiveuses qui s’activent sur les rives.
L’homme derrière l’artiste, un fonctionnaire peu fiable
Présenté dans la page-titre de la collection sous un anonyme « late of His Majesty’s Civil Service in that island », l’historien P. J. Barnwell affirme que Bradshaw « is to be identified with the man who in 1813 was Collector of Internal revenue at Bourbon, before it was handed back to France at the peace. » (2) De Bourbon Bradshaw a rappliqué sur Maurice en octobre 1814 « to be Register of Slaves, on a salary of £1100, with £400 allowed for clerks. »(Idem) Mais ce service se révèlera vite un éléphant blanc, tout à fait irrécupérable avec ses commis véreux et inaptes. « The work did not go efficiently, and in September 1820 the acting governor, General Darling, reported that one clerk Bataille had been guilty of fraud in the office ; that another, Budm, was incapable, and that Bradshaw himself was unfit to be Registrar. « (Idem)
Des rapports peu reluisants l’attendent encore au tournant. En juin 1823, le gouverneur Sir Lowry Cole rapporte que Bradshaw est débiteur d’une somme excédentaire qu’il a reçue sur sa paye du temps de Sir Robert Farquhar. En novembre 1825, Bradshaw est censuré pour irrégularités et retards dans la compilation du registre des esclaves. Un rapport d’août 1826 parle de lui en des termes peu flatteurs : « An idle and inefficient public officer, not worthy to be the auditor-general » (idem) et un autre datant de mai 1827 indique qu’il déteste travailler, « not attending to the duties himself », mais laissant tout le travail de son bureau sur les épaules de son clerk McCartthy. Bradshaw est allé en congé en février 1826 et est remplacé par le Colonel Draper. Quand il a fait la demande officielle pour se rendre au Royaume-Uni, « one comment was that he desired to avoid meeting » la commission d’enquête Colebrooke-Blair (la Commission d’Enquête Orientale) qui, entre autres, doit enquêter sur la question et la pratique de l’esclavage dans la colonie.
Bradshaw avant Bourbon et après la parution des « Views »
Bradshaw est-il revenu à Maurice après son congé. Une chose est sûre que « nothing is known of his years before his service in Bourbon in 1813, of his years after publishing his Views in 1832 ». (Idem) Une autre question qui se pose est la suivante : a-t-il laissé une famille à Maurice ? « There are several Bradshaws in the civil lists a generation later : G. T. Bradshaw in 1854 a clerk in the treasury and secretariat before becoming a landing-waiter in 1859. From 1857, there was a Charles Arthur Bradshaw a veterinary surgeon in Port Louis, and a Mrs G. Bradshaw a teacher of vocal music. There was a cricketer, C. Bradshaw, playing for Port Louis Cricket Club in 1863, and a C.A. Bradshaw in 1869… Were they of his stock ? »(Idem) Quid des Bradshaw vivant aujourd’hui à Maurice ?
Néanmoins, tout pauvre fonctionnaire qu’il était, Bradshaw était un brillant artiste dont les oeuvres sont estimées à leur juste valeur depuis la fin des années 1980 quand « the Views in the Mauritius by Thomas Bradshaw has realized Rs100,000 at auction ! » (Idem)