CATHERINE BOUDET

Après la désillusion des années de braise, Firoz Ghanty avait pris le « maquis intellectuel ». Celui qui avait cru dans la démocratie directe, qui fut partisan de la voie radicale pour l’installer, dans une conception maoïste du pouvoir – et qui en paya le prix par un séjour en prison, ne se reconnaissait pas dans les valeurs professées par les intellectuels, la presse, les artistes.

Fondateur d’un groupuscule « franchement installé dans un raisonnement marxiste-léniniste-maoïste, inspiré de la pensée de Gramsci », il fut une époque où, pour Firoz Ghanty, création artistique et combat politique s’alimentaient l’un l’autre. Puis, face à l’effondrement mondial des idéologies, marqué dans sa chair, il avait choisi de poursuivre sa route de révolutionnaire en solo, refusant de voir l’art se transformer en une succursale de la pensée politique. Fier de se considérer comme un réfractaire au système, Firoz Ghanty mettait un point d’honneur à bousculer, dans la foulée, les canons de l’esthétique et de la bienséance. « On ne peut pas me cataloguer et m’enfermer dans une boîte. Je deviens une espèce de truc dangereux qui se promène », aimait-il à clamer comme une mise en garde.

Minoritaire dans sa lutte, certes, isolé, mais pas marginal. Bien enraciné au contraire, « dans une vocation esthétique universelle », pour reprendre ses mots, au cœur même de l’île natale. Dénonçant les méfaits d’une morale victorienne faite « de bondieuseries, de censure, d’autocensure », Firoz Ghanty s’était assigné la responsabilité prométhéenne de donner à son peuple les moyens d’une libération intérieure. Jetant aux oubliettes le châssis, envoyant au diable l’encadrement du tableau, Firoz Ghanty voulait une peinture libre de tout contrôle des pouvoirs établis. Persévérant à faire œuvre de questionnement et de renversement des valeurs, il ouvrait tel un pionnier avec chacun de ses tableaux, des portions d’espace-temps autonomes offertes à l’imaginaire et l’interprétation, laissant à la part de subversif inscrite en chacun, la possibilité de « prendre le large par le bruissement des poils du pinceau, la plume qui court sur le papier, le crépitement du mental de l’Ouvrier-Artisan-Créateur ».

Assumant jusqu’à l’extrême sa part prométhéenne, Firoz Ghanty était même allé jusqu’à mettre en exposition sa propre nudité d’homme. Seul et nu face à une société « où chacun porte une panoplie de masques, qui permet les déguisements utiles selon la laideur des circonstances », Firoz Ghanty, devenu son propre tableau, assumait jusqu’au bout des ongles un rôle de subversif. Non pas provocation gratuite ou choc du symbole, mais restitution à l’art de sa pleine vocation de subversion des valeurs, si nécessaire au renouvellement de la société.

Firoz Ghanty, le maquisard au sein de l’épaisse forêt des paradoxes mauriciens, lègue une trace indélébile. Lui qui ce mardi 3 décembre 2019 a pris le maquis une dernière fois pour ne plus revenir, incarne les paroles du poète espagnol Antonio Machado pour qui « il n’y a pas de chemin, chacun fait son chemin en cheminant ». Le chemin tracé par Firoz Ghanty restera assurément comme une balise incontournable dans l’art mauricien.