La semaine dernière, nous est parvenue d’Australie la triste nouvelle du décès, le 10 mai dernier, du Dr Alfred Orian. Il vivait à Sydney et était âgé de 89 ans. Alfred Orian, c’est un éminent scientifi que mauricien qui, de manière inexpliquée — pour ne pas dire étrange — n’aura jamais eu l’honneur de recevoir une des multiples distinctions censées signifi er une reconnaissance de notre République pour contribution à la société. Et pourtant, que de services cet homme n’a-t-il pas rendus à son pays natal, à son industrie sucrière et à l’humanité entière dans le domaine de la science (entomologie et agriculture) ! Que de fois n’a-t-il pas été un ambassadeur emeritus de Maurice auprès de la communauté scientifi que internationale !
Né le 9 juin 1926 à Rose-Hill, Alfred Joseph Emilien Orian, est fi ls ainé, mais troisième d’une famille de sept enfants. Il sera initié à la science par son père, Jean René Gabriel Orian, O.B.E, qui, lui, était chimiste et botaniste, mais surtout connu à son époque comme un brillant spécialiste de la pathologie des plantes.
Alfred Orian fréquente le collège Royal de Curepipe vers la fi n des années 1930 et affectionne particulièrement les matières scientifiques. La fi n de la Seconde Guerre mondiale pousse la métropole britannique à favoriser surtout ses anciens combattants. Cela rend difficile l’accès aux études médicales en Angleterre pour les locaux et c’est ainsi qu’il opte d’entrer au collège d’Agriculture, alors l’institution technique la plus pointue de l’île. Alfred Orian en ressort en 1949 avec un diplôme en Agriculture suivi d’un Diploma in Sugar Manufacture de l’institut londonien de City and Guilds donnant droit à une inscription comme agro-chimiste.
Conclusions confirmées par d’autres chercheurs
En l’espace de deux ans (1950-51), Alfred Orian est fait Fellow of the Royal Entomology Society of London, puis Member of the Society for British Antomology. En 1952, il décroche une bourse d’études de cinq ans pour un B.Sc à l’université écossaise de St. Andrew’s. Ces études le mènent à entreprendre des recherches au British Museum et à Perth (Australie) d’où il ramène vers Londres un papillon unique au monde.
Alfred Orian est admis comme membre de la Société entomologique de France, de la Société zoologique du m^me pays et de la Société zoologique de Londres une année avant qu’il n’obtienne son B.Sc en 1956. Il publie la même année son premier répertoire des «Hémiptères de l’île Maurice» dans lequel il révèle l’existence ici de… 119 espèces, tandis que seulement 24 espèces avaient été jusque-là identifi ées ! Il publie également des conclusions de ses recherches sur les chromosomes des gammarides (un type de crustacés). Dans ces conclusions, Alfred Orian démontrait un esprit méthodique et inquisiteur propre aux grands chercheurs qui devait fortement impressionner ses pairs. Le monde scientifi que était à ce moment-là divisé sur la question de savoir si le nombre de chromosomes présents chez ces gammarides était dû à une division de ces mêmes chromosomes, conformément à une théorie dite de «diploïdie». Bien qu’elles furent à contrecourant de l’opinion d’une majorité de scientifi ques de renom mondial, ce furent les conclusions d’Alfred Orian à l’effet qu’il s’agissait simplement de chromosomes supplémentaires qui furent confi rmées par les travaux d’autres chercheurs.
En 1957, le scientifique mauricien va étudier à l’Imperial College of Science and Technology de Londres et, à son retour au pays, il sera nommé Assistant Entomologist au département d’Agriculture. Il en sera par la suite le directeur tout en donnant simultanément des cours au collège d’Agriculture.
Il aide à sauver maïs et cocotiers
Entre 1964 et 1975, la carrière d’Alfred Orian atteint des sommets incroyables. D’abord, un savant, A. Villiers, nomme en son honneur un type d’insectes, le Orianocoris Reduviidae. Ensuite, en 1964, il obtient son Ph. D à l’Université de Londres ainsi que le Diploma of Membership of Imperial College. En 1967, il est fait membre à vie de la Systematics Association du Royaume-Uni. En reconnaissance de son dévouement à la promotion de la langue française (il avait été président du Centre culturel français de Curepipe pendant dix années), il reçoit, en 1975, la Médaille de l’Association des Parlementaires de Langue française et le titre de Chevalier dans l’Ordre National du Mérite.
Dans les années fin 1970, fin 1980, il a déployé tout son savoir pour aider l’île Maurice (1) à sauver les cocotiers des attaques d’une sale bestiole, le Oryxtes Rhinocéros, qui les décimaient dans toutes les Mascareignes et aux Chagos et (2) à identifi er et à contenir le Heteronychus licas, une sérieuse peste qui affectait le maïs et la canne à sucre.
Alfred Orian quitta son île Maurice à laquelle il avait énormément donné en 1987 pour l’Australie. Il avait été sollicité au préalable par l’Afrique du Sud et le Canada, mais il devait finalement choisir d’aller aider l’île-continent dont le gouvernement souhaitait alors procéder à une révision complète d’un catalogue d’insectes.
Le brain-drain mauricien vers l’Australie
A la veille de son départ, dans un article intitulé «Diaspora mauricienne» sous la plume de Daniel Appave, Week-End rendit ainsi hommage à Alfred Orian :
«Le bruit et la fureur des récentes joutes électorales, le caractère volontiers fébrile du Festival international de la Mer, auront relégué tout à l’arrière-plan de l’actualité le départ d’un de nos scientifi ques les plus éminents. Entomologiste de renommée internationale dont l’éclectisme éclairé et enthousiaste s’étend à tous les aspects de l’aventure humaine, consultant durant ces dernières années auprès d’un groupe sucrier important du pays, Alfred Orian avait atteint l’âge de la retraite (mauricienne) sans perdre en aucune façon la vivacité physique et intellectuelle que d’aucuns se plaisaient à associer à la robustesse des plantes entourant sa résidence rosehillienne de la rue Gabriel Pitot, véritable jardin botanique au demeurant. Approché par le gouvernement australien en vue d’une révision du catalogue d’insectes de l’île-continent, il enseignera également à l’Université de Sydney. Terre d’accueil pour une nombreuse communauté d’émigrés mauriciens, l’Australie est ainsi le grand bénéfi ciaire d’un braindrain que nous ne sommes pas nécessairement, hélas, les premiers à déplorer…».
Même en Australie, Alfred Orian n’arrêta pas de glaner les honneurs internationaux. Sur l’appréciation de l’Albert Einstein International Academic Foundation des États- Unis, il reçut en décembre 1990, la médaille Albert Einstein pour ses travaux de recherches.
A Monique, l’épouse d’Alfred Orian et à ses enfants, Week- End exprime ses sympathies.