Le « Drama an Kreol », d’Assad Bhuglah

HUSSAIN FAJURALLY

La pièce théâtrale Dr Idrice Ameer Goumany, Drama an Kreol, d’Assad Bhuglah, très applaudie, a été jouée au siège de l’Islamic Cultural Centre et au théâtre Serge Constantin. Elle sera retransmise intégralement par la MBC/TV en janvier. Belle occasion pour les Mauriciens de découvrir ou redécouvrir le Dr Idrice Ameer Goumany (1859-1899), ce jeune médecin venant à la rescousse des malades décimés par l’épidémie de la variole.

Alors que d’autres médecins fuyaient la quarantaine comme la peste, lui, nouvellement diplômé et n’écoutant que son cœur, avait accepté de se porter volontaire auprès de ceux atteints de l’épidémie de la variole. Les différents personnages de la pièce montrent à quel point c’est soulageant d’avoir un médecin dans des situations frôlant la tragédie humaine ! On savait déjà que chaque bateau, qui accostait le Port avec le chargement de travailleurs engagés, végétait dans un état hygiénique déplorable… Madame Jasmin, l’enseignante Auparavant, on avait droit à l’admiration du voisinage.

Dès que les voisins ont su que Idrice était de retour comme médecin, tout le monde voulait le voir au grand dam de sa sœur Mirmani Goumany: « Kot ena disik, ena fourmi. » Entre autres visiteurs, il y avait Madame Jasmin, qui ne pouvait s’empêcher de dire viva voce sa fierté : « Je suis très fière que mon élève soit devenu médecin aujourd’hui… » Passionné de l’écriture, Assad Bhuglah a fait une vraie œuvre de salut public en consignant la vie et l’œuvre du Dr Goumany sous l’emballage de la pièce de théâtre Drama an Kreol. Superbe pièce de théâtre Rashid Neeroah, le metteur-en-scène, avait la lourde tâche de dénicher les rares éléments compatibles aux personnages de la pièce. Il devait certainement s’assurer de l’homogénéité, ainsi que de l’intégrité de tous ces garçons et filles choisis pour y jouer. Lorsqu’on parle de 40 jours de préparation et de répétition, ce n’est pas donné au premier venu de le réussir! Pour Rashid, c’était une entreprise titanesque qu’il a su matérialiser à son avantage et également à l’avantage du public.

Il y réunit tous les ingrédients nécessaires pour en sortir une superbe pièce de théâtre : de l’humour et de la joie; des cris et du désespoir; des pleurs, des larmes d’où l’émotion jaillissait à chaque scène et ce personnage de Mme Mootoo, qui nous gratifiait une tirade de dialecte avec son accent de créole baroque, un délice! Louable projet Le chairman de l’Islamic Cultural Centre, le professeur Hussein Subratty, a eu la géniale idée de faire que la commémoration du Dr Idrice Ameer Goumany coïncide avec la célébration marquant l’anniversaire de l’arrivée des travailleurs engagés sur notre sol. Autre fait marquant, qui mérite réflexion, dans un sens ou dans l’autre, c’est que le Dr Idrice Ameer Goumany voyait que sa vie était étroitement liée à celle des travailleurs engagés venus chez nous sous contrat pour labourer nos champs de cannes à sucre. Il est fort louable que l’Aapravasi Ghat Trust Fund et l’Islamic Cultural Centre aient concélébré cette année, pour la première fois, la vie et l’œuvre exemplaires du Dr Idrice Ameer Goumany, le médecin, entre autres, des ouvriers indiens contractuels… Contribution des artistes Autre fait encore à retenir en feuilletant le livret Drama an Kreol, c’est la photo de la station quarantaine à Pointe-aux-Canonniers; la page suivante, un dessin montrant des structures en paille à la station quarantaine, à Pointe-aux-Piments.

À la fin de l’ouvrage, quelques peintures artistiquement travaillées: un bateau Lascars voguant sur l’océan; accueil triomphal à l’arrivée du Dr Goumany au Port; un tableau de l’artiste Riaz Auladin désignant des immigrants indiens malades, qu’on descendait du bateau à Pointe-aux-Canonniers; l’artiste Feisal Dilloo nous montre le Dr Goumany en action à la quarantaine de Pointe-aux-Canonniers; Nasreen Banu Ahseek nous gratifie d’une peinture du trio: Assen, le petit frère, le Dr Idrice Goumany et le Dr Hassen Sakir en conversation; épitaphe sur le tombeau du Dr Goumany dans l’enceinte du Club Med; enfin, la dernière photo montrant le Dr Idrice Goumany au complet sur la couverture d’un autre livre en anglais et dont l’auteur n’est autre que Assad Bhuglah. Une prestation qui tient en haleine Du début à la fin, la pièce de théâtre Drama an Kreol nous a gâtés de prestations de divers personnages. Chacun, à sa façon, a apporté le meilleur de lui-même pour le plus grand bonheur des spectateurs. On a eu droit à plusieurs langues dans la pièce confirmant notre plurilinguisme. Au tout début de la pièce, l’accueil triomphal réservé au fils prodige de retour au pays après avoir terminé ses études de médecine, en Écosse. On voyait ces gens: parents, proches et voisins en délire, trépignant d’impatience, plein d’enthousiasme, virevoltés, surchauffés au Port dans l’attente de l’imminente arrivée du Dr Idrice Ameer Goumany. Soudain, porté en triomphe, perché sur les épaules, le jeune docteur, tout sourire, s’avance en saccade vers cette foule envahissante qui l’attendait alors que le son du Daf entrait en action. Criailleries, cris de joie, accolades, embrassades à n’en pas finir. C’est un moment cordial, débordant d’émotion… Un vrai régal pour les oreilles et les yeux. La fin de la pièce est marquée par la mort subite du jeune docteur, victime de son dévouement aux malades.

Et dans un silence lourd, abstrait, solennel, arrive la dépouille dans le cercueil. Toute la foule attendait et entourait la famille, le frère, la sœur, la maman, et dans un même élan, un même mouvement, même souffle d’énergie, un cri strident se fait entendre, fendant le cœur, déchirant l’espace et le temps, émergeant du lot et se répand comme un éclat de tonnerre dans le ciel et qui ébranle toute la structure portuaire: « Nooon !!! » ….. À propos de l’auteur Auteur de trois romans, entre 1976 et 1998, – Dolorès, l’enfant désappointée ; Après son départ ; Ultime effort – et d’un Recueil épistolaire anthologique, il a récemment publié chez Edilivre en France.