Né dans une famille indienne, originaire du Gujerat et installée à Madagascar, Sanedhip Bhimjee vient vivre avec ses parents à Maurice dans les années 1980. Alors que son père, qui exerce le métier de bijoutier, voudrait que Sanedhip prenne la relève, ce dernier rêve d’une carrière artistique. Avec son physique de jeune premier et ses yeux gris-vert, il  défile comme mannequin, fait de la figuration dans des spectacles et se passionne pour la danse indienne, ce qui ne plaît pas du tout à son père.
La vie de Sanedhip sera bouleversée dans les années 1990 quand, grâce à une cassette vidéo, il découvre une danseuse mauricienne spécialiste du kathak. Il s’agit d’Anna Patten, une danseuse connue en Inde — elle a dansé, entre autres, dans un film de Satyajit Ray — et qui se produit régulièrement à LaRéunion, en Afrique du Sud et à Maurice. Le fils du bijoutier tombe fou amoureux de la danseuse et profite d’un de ses spectacles donnés à Maurice pour la rencontrer et lui dire «je veux danser avec vous.» La danseuse se moque de son admirateur qui ne se décourage pas, assiste à tous ses spectacles et la suit partout où elle va, jusque dans la rue.
Agacée d’abord, amusée ensuite, Anna Patten finit par se laisser séduire par Sanedhip, chez qui elle découvre des aptitudes pour la danse. Ils tombent amoureux et elle accepte de devenir son guru. Les amoureux décident de vivre ensemble leur passion pour la danse. Au terme d’un travail intensif qui mobilise toutes leurs énergies, Sanedhip devient un bon danseur de kathak. Il peut alors réaliser son rêve : danser sur scène avec son guru.  Furieux, le père de Sanedhip coupe les ponts avec son fils mais suit en cachette sa carrière et collectionne les coupures de presse parlant de lui. Parce qu’avec Anna, Sanedhip formera un duo de danseurs dont la réputation va rapidement dépasser les frontières de l’île Maurice. Le duo se produit sur les scènes locales et étrangères dont les festivals internationaux en interprétant les ballets les plus connus du répertoire classique indien. Puis il décide de pousser plus loin ses possibilités artistiques en créant Art Academy, un institut qui enseignera le kathak tout en mélangeant la danse classique indienne aux autres univers artistiques existant à Maurice. Avec leurs élèves et en s’entourant des meilleurs artistes locaux, le duo pratique l’ouverture et le partage culturel. Il crée et interprète des spectacles, qui mélangent le son du sitar avec les percussions africaines, le rag au jazz ou au séga, avec les pas de kathak dansés sur des airs d’opéra. C’est la fusion culturelle dans le sens noble du terme, parfois utilisé à tort et à travers à Maurice.
Et puis en 2013,  on diagnostique un cancer du pancréas chez Sanedhip. Anna l’emmène se soigner en France où il subit trois opérations. La danseuse se transforme en infirmière, passe ses journées à l’hôpital, aide le malade à faire sa chimio et sept mois après, Sanedhip rentre à Maurice. Il est amaigri, mais guéri et toujours plein d’enthousiasme, se prépare à remonter sur scène. Le 21 février,  Arts Academy et l’Indira Gandhi Centre forIndian Culture présentent  Kshilij, un spectacle consacré au kathak avec Anna et Sanedhip mais aussi Afsar Jafar Mulla, un danseur indien enseignant à Maurice. Le trio  évolue sur des musiques de Rahul Madhukar Ranade, Eric Triton et du regretté pandit Durga Lal. Elles sont  jouées par Eric Triton, Zakir Husain et Shakti Shane Ramchurn aux percussions. Tous ceux qui ont eu le privilège d’assister àKshilijgardent le souvenir d’un spectacle exceptionnel donné par trois danseurs talentueux  habités par la grâce du kathak. Une danse qui demande à celui qui l’exécute de «posséder de grandes qualités physiques tout en gardant une certaine grâce malgré la vitesse d’exécution de sa danse aussi bien avec ses mains qu’avec ses pieds avec des pirouettes.»Ce soir-làsur la scène de l’IGCIC, Sanedhip a dansé le kathak pour la dernière fois de sa vie avec une force et une élégance extraordinaires. Il faut espérer que la MBC ait la bonne idée de diffuser ce spectacle qu’elle avait fait enregistrer  afin de  permettre aux Mauriciens d’assister au dernier kathak de Sanedhip Bhimjee.
J’ai rencontré  Sanedhip, quelques semaines après ce spectacle, dans l’appartement de la rue Boundary qu’il avait transformé avec Anna, en temple de la danse, avec des voiles, des statues, des instruments de musique. Sanedhip rayonnait de bonheur après le succès de Kshilij et parlait des prochaines représentations de ce spectacle en Inde. Mais en même temps, en tant qu’artiste véritablement engagé, il voulait me parler d’autre chose. De la pétition des artistes mauriciens protestant contre la manière dont le spectacle de le fête nationale avait été organisée et le contrat attribué à la onzième heure, sans appels d’offres.  Une pétition qu’il venait tout juste de signer. Et puis la maladie, que Sanedhip croyait disparue à jamais, est revenue. Anna a dû le ramener en France pour d’autres traitements, qui n’ont pas abouti. Revenu à Maurice il y a quelques semaines, il a demandé à revoir ses amis, ses partenaires et ses élèves avant de s’éteindre lundi dernier.  Je voudrais terminer cet hommage à ce danseur extraordinaire et cet artiste mauricien exceptionnel en racontant ce que m’avait dit Anna, le jour de ma dernière rencontre avec Sanedhip, au mois de mars. Anna racontait à quel point elle avait eu peur le soir de Kshilij. «J’avais peur pour lui.  Je croyais qu’il n’allait pas pouvoir terminer le spectacle de kathak qui demande un immense investissement physique. Mais c’est la force de l’art et de l’artiste accompli : quand on est sur scène, entouré d’artistes de talent, face à un public de connaisseurs, l’artiste se transcende. Et comme Sanedhip, ce soir-là au IGCIC, il est devenu la danse qu’il interprétait.»