1992 a été une année bien sombre à Maurice. En juin, Ti-Frer tirait sa révérence; quelques semaines plus tard, au début de septembre, une autre personnalité de la culture était ramenée dan por : Jacques Cantin. Avocat de formation, comptant parmi les premiers grands animateurs de radio et de télé. Maurice doit à ce personnage de grande culture d’avoir contribué à la reconnaissance du séga.
Scope remercie Philippe Houbert, dont l’étroit soutien nous a permis de revenir sur l’oeuvre de celui qui a été son mentor.
“Le petit Sir Jules ne roulera plus. Son chantre n’est plus (…) Le séga mauricien, et plus particulièrement celui des années ‘50 et ‘60, est de nouveau en deuil. Une voix s’est tue. Et quelle voix ! Celle de Jacques Cantin. Une voix qui fut pendant des années un point de repère pour tant de familles mauriciennes. Maman Bettina est aujourd’hui orpheline. Ti-mimi ne conduira plus Jacques Cantin et pourtant guette dehors couma faire noire quand on ne tient compte que des misérables contingences humaines”, écrit Yvan Martial dans l’express, en citant des extraits des textes de cet homme d’exception dont le nom est entré dans l’histoire.
Vingt ans ont passé. Ses refrains restent gravés dans la mémoire collective, indélébiles. Sir Jules (rouler mon p’tit Sir Ziles), Noir Noir noir mo mama en sont quelques exemples. Chanteur de séga, comédien, animateur de radio et de télé, radioamateur, avant-gardiste, pionnier à bien des niveaux. La culture et le paysage audiovisuels mauriciens doivent beaucoup à cet homme qui avait choisi un parcours hors norme pour vivre ses passions.
Siro zanana
Celui qui chantait “tanto twa kone tanto, tanto to siro zanana” était avocat de formation. Après trois ans au Collège d’Agriculture, son père voulait qu’il soit dentiste. En France, il prend une autre direction et choisit le droit. Durant ses années d’études en Europe, Jacques Cantin assiste à beaucoup de spectacles et de concerts où la musique classique est à l’honneur.
De retour au pays, c’est le hasard qui le conduit dans les studios de radio des Mauritius Broadcasting Services, en 1951. Lecteur de nouvelles pendant trois ans, il sera promu au poste de producteur en 1954. Il passera une dizaine d’années à la radio et marquera son passage en bousculant les moeurs établies et en innovant. Il fut l’un des premiers à passer de la musique anglo-saxonne sur les ondes, où dominait la chanson française. Comme le rappelle Yvan Martial dans son texte, “Jacques Cantin osait faire passer du séga sur les ondes des MBS à une époque où ce séga, Georges Brassens et son Gorille sentaient encore le soufre…”
Une voix
Pour Yvan Martial, “Jacques Cantin avait ce qui fait cruellement défaut à tant de prétendus chanteurs. Il était avant tout une voix. Une voix de stentor. Grave et retentissante. Chaude et envoûtante. Une voix qui savait s’imposer. (…) Une voix qui d’une chanson, d’un séga ou d’un air d’opéra savait souligner les aspects touchants, tantôt romantiques, le côté tantôt dramatique tantôt amusant, l’allure même. Une voix qui pouvait aussi bien recréer le roulis du Sir Jules que la romance des ponts de Paris”.
Dans son excellent livre d’histoire, Le séga, des origines… à nos jours, Jean Clément Cangy souligne que “Jacques Cantin a eu la chance, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, de se rendre en Afrique du Sud et d’y faire graver Sir Jules. Il y chante avec l’orchestre de Dan Hill, rencontré dans l’armée. L’orchestre que dirigeait Dan Hill jouit d’une bonne réputation en Afrique du Sud. Jacques Cantin y enregistre aussi Noir Noir, La Rivière Taniers et Mama Bettina”.
Jean Clément Cangy précise également que “les ségas de Jacques Cantin et de Maria Séga (Varlez) sont entraînants, enrichis d’arrangements musicaux, mais découlent d’une matrice commune avec le séga.(…) Tandis que Ti Frer nous faisait entendre ce tam-tam d’Afrique, ces ségas qui fleurent bon l’arack et le quotidien, entre champs de cannes, des chassés et la boutique du coin, Jacques Cantin et Maria Séga contribuaient aussi à faire connaître et à faire apprécier le séga, prenant à contre-pied des préjugés tenaces.” Jacques Cantin “n’a jamais eu peur de nager à contre-courant”, confirme Yvan Martial.