La poésie de Jean Erenne (pseudonyme de Jean-René Noyau, 1911-1986), avant-gardiste et, plus tard, articulation de sa revendication identitaire, fit scandale en 1933 avec la publication de poèmes en vers libres dans la revue de Marcel Cabon, Vergers. L’année suivante, un petit livre de poèmes aux accents surréalistes, intitulé L’Ange aux pieds d’airain, souleva une polémique dans la presse, notamment Le Mauricien et Le Cernéen. La trajectoire littéraire de Jean Erenne traduit une opposition entre opprimants et opprimés. Erenne s’inscrit dans une configuration politique et poétique avec comme critère de distinction la lutte pour la liberté au sein d’une société caractérisée en partie par le déni culturel : « Nous n’avons point de totem / nous n’avons plus que la couleur / de notre peau / pour nous identifier / au pain de la liberté…  » (Séga de liberté paru dans la revue L’Étoile et la Clef, 1976).
La genèse d’un espace littéraire à Maurice comme espace d’expression identitaire a eu une résonance sur les poètes mauriciens contemporains. L’investissement dans la problématique culturelle semblait être le seul engagement possible pour faire entendre sa voix de nègre. Jean Erenne a inventé une langue poétique, s’est tourné vers les cultures ancestrales. Il porta aussi la « négritude » inventée et revendiquée par des poètes africains et antillais francophones résidant à Paris dans les années trente.
La parution récente du premier tome de l’oeuvre de Jean Erenne marque la reconnaissance de son originalité littéraire. L’ouvrage présenté et commenté par son fils Gérard, ancien professeur de langues en Angleterre, doit être considéré comme un événement culturel, même si l’histoire littéraire ne retient que deux ou trois noms de ceux qui ont affirmé leur négritude. Le 24 septembre dernier, Alain Gordon-Gentil, responsable de la cellule Culture et Avenir du bureau du Premier ministre, a présenté à quelques journalistes et invités l’ouvrage valorisé et imprimé sur les presses du gouvernement. Suivront une livraison gratuite d’un exemplaire de cet ouvrage dans chaque école et bibliothèque du pays, puis une distribution en librairie. En hommage à Jean Erenne, nous publions ci-dessous un petit témoignage écrit et envoyé par Doorpal Seegolam, de Goodlands, comme pour saluer l’inventeur singulier, démiurge et guide pour certains.