Le récent décès de Marie-Lourdes Lehembre (née Latour) a laissé un vide immense parmi ses ami(e)s, dont l’ancien ministre et députée Joceline Minerve. Ensemble, elles ont milité dans de nombreux combats que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître mais qui, cependant, mériteraient bien d’être connus. Joceline Minerve rend ici un hommage posthume à cette grande dame qu’elle a côtoyée ici et en France, où Mme Lehembre a servi en tant que conseillère municipale membre du Parti Socialiste.
Engagée dans la dynamique de la vie, Marie-Lourdes Lehembre s’était forgée une belle âme au fur et à mesure de son évolution. Sa soeur Monique racontait combien, depuis sa tendre enfance, son sens de l’effort, sa discipline et sa détermination étaient tellement surprenants que leur mère la qualifiait de « sournoise ». Par exemple, quand elle économisa en secret ses deux sous d’argent de tiffin quotidien pendant cinquante jours, afin de pouvoir se payer une belle médaille miraculeuse à une roupie qu’elle voulait s’offrir !
Marie-Lourdes quitta l’île Maurice à l’âge de dix-huit ans pour des études en Nursing en Angleterre. Elle était motivée par son amour du service des autres qui, d’ailleurs, était manifeste. Elle accompagnait sa cousine Marie Anne au Foyer de l’Amitié des Soeurs Franciscaines, à la Rue St-Georges, à Port-Louis.
Mais comme elle cherchait autre chose comme cursus de formation, elle se retrouva bien vite en France pour s’inscrire à la Faculté des Sciences Politiques de l’Université Paris-Vincennes, devenue aujourd’hui l’Université Paris VIII. Là allait commencer pour elle une nouvelle étape passionnante de son existence aux côtés des étudiants, dans l’effervescence de la révolte de 1968 et du début des années 70.
J’ai retrouvé Marie-Lourdes Lehembre en 1977, lors d’un déjeuner avec Filip Fanchette, alors affectée à l’INODEP à Paris. J’avais été marquée par sa lecture lucide des situations, l’acuité de son regard, avec ce pouvoir de toujours s’indigner des injustices et quand les droits humains fondamentaux étaient bafoués, violés. Elle avait une capacité d’analyse et un tel esprit critique. Et, avec un bel enthousiasme, elle se dépensait sans compter au service des causes d’équité au nom de la solidarité humaine.
Dans les réseaux de lutte aux côtés des immigrés « sans papiers » – souvent victimes d’illicites marchands de rêves – Marie-Lourdes se battait sans relâche pour le respect de leur dignité et la régularisation de leur séjour. Rien ne l’arrêtait : solidarité dans les grèves de la faim à l’église Ste-Odile de Paris, démarches dans les préfectures et interpellations à feu le Cardinal Jean Margéot lors de ses passages à Paris… Elle était une féministe avec une ferme conscience de la famille quand elle réclamait, devant les autorités françaises, le droit au regroupement familial. C’est dans la foulée de ces combats qu’elle a fait la connaissance de Bernard, journaliste, qui allait devenir son époux et dont elle a partagé la vie 37 années durant.
De très nombreux compatriotes, surtout ceux dans les situations les plus précaires, à l’instar des Salimah, Elsama et tant d’autres, pourront témoigner de cet amour fort, le vrai, qui l’animait quand elle les poussait à se mettre debout pour se prendre en main, et avec qui elle avançait, au coude à coude, car elle reconnaissait en chacun et chacune une soeur, un frère, dans le besoin d’entraide.
N’avons-nous pas recherché, sous sa férule, toutes sortes de solutions pour ceux qui, « furtifs comme des rats », se faufilaient dans les couloirs de métro afin d’éviter les contrôles policiers, ou qui se terraient dans leur logis dérisoires, sans couverture sociale et qui purent trouver des soins gratuits auprès de feu l’éminent Dr Jean Fanchette ?
Et Marie-Lourdes Lehembre tenait également à l’importance de ne pas renier ses racines : les rencontres du dimanche pour déguster les plats de chez nous, les célébrations des fêtes du 12-Mars au Centre Sèvres, les ciné-débats avec la projection du film Sucre blanc, sucre roux, la publication et diffusion du modeste La gazet avec Gilbert Ahnee, les rencontres avec les dirigeants politiques mauriciens lors de leur visites/transits à Paris, Kailash Ruhee, Paul Bérenger, Jean-Claude de L’Estrac… question de les interpeller sur la situation des expatriés et réclamer des conventions qui aideraient à permettre plus de réciprocité dans les relations Maurice-France et pour le mieux-être des filles et fils du sol. Nous avions des alliés de taille en Hervé Masson Sr et Jean Pierre Ying, Gaetan Moutou, Jacques Maunick, à l’époque où celui-ci était à RFI. Oui, sans jamais se prendre au sérieux, Marie-Lourdes et nous avions aidé à bâtir une communauté patriotique au service d’une vie de qualité pour tous !
Mais toujours insatiable d’engagement, de surcroît, elle s’était engagée politiquement dans les structures locales, par la suite, et les élèves de l’École du Nord (Maurice) ne sont pas prêts d’oublier la belle réception qu’elle leur fit en présence de Monsieur le Maire à la Mairie de Choisy-le-Roi, où elle était élue municipale du Parti Socialiste, dans le cadre d’un voyage pédagogique sur le volet d’éducation civique. Elle trouva également le temps nécessaire pour traduire des textes sur la vie des enfants du monde pour le compte de la MIDADE.
Ce rapide survol de la vie de Marie-Lourdes Lehembre ne donne qu’une petite idée de la richesse de sa personnalité, elle qui s’employait sans cesse à « mieux valoir pour mieux aimer et mieux servir », en toute heure et en tout temps, à son corps défendant ! Et elle se savait pourtant surveillée de près, mais n’en avait cure, tant qu’elle ne faisait rien de non-éthique ! J’aimerais tant dire à Marie-Lourdes : « Tu as fleuri admirablement là où tu as été semée. Heureuse es-tu ! Nous ne sommes pas en deuil. Tu es toujours vivante dans le coeur de tes amis. »
À Bernard et Alvin, à la bru et aux deux petits-enfants vont toute notre sympathie et l’assurance de notre amitié indéfectible.
À Dieu, va…