RAJIV SERVANSINGH

C’est avec peine, mais tout aussi avec un sentiment de fierté, que je suis amené à écrire ces quelques mots en souvenir de feu Gaëtan Raynal, qui a quitté ce monde le 26 avril 1984 à l’âge de 44 ans. Quarante-quatre ans qui lui auront néanmoins suffi pour gravir les échelons à partir de ses modestes débuts en tant qu’enseignant au collège Bhujoharry de Port-Louis jusqu’au poste d’Associate Professor, qu’il occupait à l’Université de Maurice au moment où il fut si perfidement enlevé à ceux qui lui étaient si chers – en particulier sa famille – et à ce qui était pour lui une vocation et une passion, plus qu’une profession – un dévouement sans bornes à la recherche de la connaissance et de son partage. Ce qui s’ensuit se pose en hommage à celui avec qui j’ai entretenu surtout une relation de maître à élève, au sens le plus noble du terme, marquée par des discussions sans fin sur les questions politiques pendant les années de braise de l’histoire politique de notre pays.

Lindsay Gaëtan Raynal ou Gaëtan – ainsi souhaitait-il que ses étudiants à l’Université s’adressent à lui – a été sans conteste parmi les grands Mauriciens et fins intellectuels de l’ère post-coloniale. J’ai eu, de ce fait, ce que je considère être l’insigne privilège d’avoir croisé son chemin en deux occasions – d’abord en tant qu’élève au John Kennedy College (JKC) et par la suite en tant qu’étudiant à l’Université de Maurice de 1974 à 1977. Je faisais partie de la première cohorte de Mauriciens qui entreprenaient des études menant à un « degree » (BA (Hons) Administration) universitaire avec le concours de l’Université de Birmingham. Il était alors Senior Lecturer in Public Administration & Head Centre of Public Administration Studies dans une université qui commençait à trouver ses premiers repères. Je retiens de la première expérience au JKC ces inoubliables moments quand il n’hésita pas à me consacrer son heure de déjeuner afin de me préparer à affronter, du haut de mes 15 ans, l’assemblée des élèves du collège pour la récitation du poème « IF », de Rudyard Kipling – poème qu’il avait soigneusement choisi.

Dépositaire d’une connaissance quasi encyclopédique et maniant superbement les langues anglaise et française, Gaëtan Raynal avait tout pour impressionner son auditoire – que celui-ci soit composé d’étudiants ou de sympathisants aussi bien que d’adversaires politiques. Intellectuel et homme de conviction, il se lança sur le terrain de la politique « active » lorsqu’il siégea pour quelque temps au Conseil municipal de Beau-Bassin–Rose-Hill. Hélas, il vécut très mal cet épisode lorsqu’il comprit que sa volonté de partager une certaine manière de faire de la politique au-delà des différences idéologiques était vouée à l’échec et qu’il serait un éternel incompris en ce milieu.

On dit souvent que l’intelligence d’un homme se mesure à sa capacité à gérer des situations ambiguës et apparemment contradictoires. À cet égard, Gaëtan Raynal fut égal à sa réputation dans les années 70-80, caractérisées par des événements politiques d’envergure. Face aux jeunes étudiants qui fréquentaient le campus universitaire dans les années 70, pétris pour la plupart dans les mouvements radicaux de gauche, que ce soit sur le plan international ou local, et animés d’une farouche volonté de changer le monde, Gaëtan Raynal affichait un anti-marxisme tout aussi déterminé et…. vocal. Libéral convaincu, il n’en était pas moins persuadé que le régime politique hérité de l’époque coloniale était en « fin de règne », n’ayant ni les moyens ni la volonté de se renouveler pour faire face aux grands défis socio-économiques d’une île Maurice indépendante. Le contexte était donc propice à un climat intellectuel des plus enrichissant pour tous ceux qui l’ont vécu sur le campus, avec en toile de fond l’affrontement entre deux courants politiques opposés. La grandeur de l’homme et du professeur se manifesta alors dans sa gestion de cette situation extrêmement sensible pour ceux qui avaient le privilège de suivre ses cours aussi bien que ses collègues. Il ne fut jamais question de « répression » mais constamment de stimulation de débats, d’échanges et d’encouragement à l’égard de tout un chacun à finalement aller au bout de ses engagements et de ses convictions. Il s’agit de qualités indéniables du professeur, qui était en mesure de sublimer ses convictions politiques pour favoriser le foisonnement intellectuel digne d’un espace universitaire.

Pour clore ce volet politique, Gaëtan Raynal avait placé beaucoup d’espoir dans la recomposition électorale et gouvernementale post-cassure 82, MSM-PTr-PMSD. Je le sais, pour en avoir longuement discuté avec lui, que cela était intimement lié aux conclusions qu’il avait tirées de son étude intitulée « Entre créolité et indianité : la dialectique du devenir socioculturel mauricien ». Études ô combien d’actualité !