Mardi prochain, Maurice comptera une nouvelle centenaire en la personne de Laitchmee Kistnen. Nous l’avons rencontrée mercredi dernier entourée d’une partie de ses petits-enfants chez sa fille et son gendre à Mont-Roches.
Laitchmee Kistnen est née le 1er mai 1912 à Deux-Bras, une propriété sucrière du sud, non loin de Surinam. Son père travaille « dans moulin », sa mère « dans carreau » et elle a plusieurs frères et soeurs. Très jeune, elle se marie religieusement — les mariages civils n’étaient pas nombreux à l’époque — et met au monde trois enfants : Goinsamy, Kisnamee, aussi appelée Puspah et Saroj. Son mari étant mort jeune, Laitchmee travaille un peu partout pour faire vivre ses enfants au village de Camp-Diable où ils habitent. C’est ainsi qu’elle se retrouve parmi les femmes du village de Surinam et des environs qui sont employées par une famille de notables pour préparer le repas de mariage de sa fille dans les années quarante. Il s’agit de Sushil Ramkelawon, qui épouse un docteur venant de Port-Louis et qui a pour nom Seewoosagur Ramgoolam.
Laitchmee va continuer à vivre à Camp-Diable avec Goinsamy et Kisnamee et leurs conjoints, tandis que Saroj a suivi son mari qui habite Mont-Roches. En 1972, Goinsamy meurt dans un accident de voiture et sa mère va passer quelques jours chez Saroj à Mont-Roches pour se changer les idées et n’en repartira jamais.
L’arrivée de sa mère, qui va s’occuper des enfants et du ménage, permet à Saroj d’aider son mari Cyril Mootoocarpen qui cuit et vend des gâteaux. Tous les matins, le couple se lève avant l’aube pour cuire des gâteaux que Cyril va vendre, dans sa malle montée sur une bicyclette, dans les écoles et collèges de Rose-Hill. Grâce aux efforts du couple, soutenu par Laitchmee, la petite maison en tôle de la route Bambous se transforme en pièces en béton que l’on construit au fur et à mesure que les moyens le permettent. Les six enfants des époux Mootoocarpen seront élevés par leur grand-mère, qui va les quitter et les chercher à l’école, s’occupe de la lessive, du ménage et des repas de la famille. Depuis, les enfants ont grandi, ont fait des études, trouvé du travail et les deux fils aînés se sont mariés. Ils habitent, avec leur grand-mère et leurs parents, dans la maison de la route Mont-Roches qui compte aujourd’hui un étage. Au contraire de certains grands-parents que l’on confine dans une chambre ou un lit, Laitchmee, que ses petits-enfants appellent affectueusement Amaye, vit avec sa famille, dort avec une de ses petites-filles, crie après son genre quand celui a bu un coup de trop et « rode chicane are mo tifi ». Les prises de bouche entre la belle-mère et son gendre font rire toute la famille, surtout quand, les dimanches, ils se réconcilient autour d’un verre. Du vin excellent ou du bon whisky pour la belle-mère qui ne boit pas du « rhum feray », comme son gendre. Laitchmee mange de tout mais a une préférence pour le traditionnel sept carris madras et son « aplom « . Laitchmee entend parfaitement bien, n’a jamais porté de lunettes et s’intéresse à tout ce qui se passe autour d’elle, surtout à ce que font ses petits-enfants. Elle aime les films français à la télévision, pas les séries orientales « paski zot faire trop boukou palab » et jusqu’à tout récemment fréquentait le club du troisième âge de la localité. Il y a six ans, une mauvaise chute lui a causé une fracture du bassin et lui valu un long séjour à l’hôpital. Depuis, elle doit marcher avec une canne, ce qui ne l’empêche pas, de temps à autre, d’aller faire un tour dans la cour, avant de s’installer dans un fauteuil pour regarder les passants.
C’est cette petite, et encore énergique bonne femme, qui a tenu à mettre ses bijoux pour la photo, qui aura cent ans mardi prochain. Comment a-t-elle fait pour vivre aussi longtemps ? Pour Laitchmee Kistnen la recette est simple. « Ou bizin conne vivre avec ou famille, pas faire di tort personne et faire bien ou travaille. » Un mode de vie que les Mauriciens et dont les Mauriciens devraient s’inspirer.