Comme si on avait tourné le bouton de cette immense radio qu’est l’existence, Mimi Labat s’est tue à jamais, mercredi de la semaine dernière. Celle que l’on avait surnommée avec raison « The Voice » s’est éteinte à l’âge de 104 ans. Hommage à la légende des ondes radiophoniques mauriciennes, dont la voix a séduit des générations entières d’auditeurs.
Née le 22 juillet 1922 à St Aubin, elle vit une enfance heureuse avec sa soeur et ses frères au domaine du même nom où elle suit des cours de piano et de chant. Elle suit également des cours de dessin et de décoration qu’elle ira parfaire à Paris, plus tard. Marguerite, que l’on surnomme déjà « Mimi », et son frère Emile, se font remarquer par leur originalité et leur indépendance d’esprit dans la bonne société de l’époque. Mimi chante, danse – surtout le tango argentin -, joue au tennis et au ping-pong, se fait courtiser, mais refuse de se marier, comme le font toutes les jeunes filles de l’époque : « Tout bien considéré, j’ai préféré la liberté et l’indépendance aux belles fiançailles et aux joies du mariage, et je ne le regrette pas. Au risque de choquer, je dirais que j’ai presque tout fait dans ma vie et je ne le regrette pas. » Quand on lui demandait pourquoi elle n’écrivait pas l’histoire de cette vie si intense, Mimi répondait. « Il y aurait trop de choses à ne pas écrire et puis je n’avais pas le temps. J’étais trop occupée à vivre. » Et puis en 1943, commence, par hasard, la grande histoire d’amour entre Marguerite Labat et le micro de la radio. Un de ses cousins qui s’était engagé dans les Forces françaises libres avait pour responsabilité de lire les messages du général de Gaulle sur les ondes de Radio Maurice. Etant doté d’une voix épouvantable, il demande à sa cousine de le faire à sa place. Après avoir hésité, Mimi accepte, et le lendemain, tous ceux qui ont entendu le message ne parlent que de la musicalité de la voix et de la diction de celle qui l’avait lue. La voix venait de rencontrer le micro et commençait une carrière radiophonique qui allait durer plus de soixante ans. On connaît la suite : Mimi est engagée pour animer bénévolement les émissions de Radio Maurice et grâce à un enregistrement, découvre qu’elle avait « une voix avec une grande musicalité radiophonique capable de provoquer des émotions chez les auditeurs ». Mais ajoutait-elle avec raison : « Il ne suffit pas d’avoir une bonne voix pour faire de la radio, de la bonne radio. Il faut savoir l’utiliser pour dire des choses intelligentes. J’ai essayé tout au long de ma carrière de faire découvrir des choses à l’auditeur en le traitant toujours avec le respect auquel il a droit. » Par la suite, Mimi est engagée par le MBS qui devient MBC plus tard, obtient une bourse d’études de la BBC, voyage, fait des rencontres et continue à charmer les auditeurs dans une série d’émissions sur la chanson française, la musique classique, le folklore sud-américain, la mise en ondes des histoires incroyables de Pierre Bellemare et des productions locales, dont des émissions sur le paranormal, sujet qui la passionne. Comme la recherche du trésor de la Ste Marie, qui aurait été enterré par des flibustiers quelque part sur la côte de Souillac.
En 2010, après avoir tenté, tant bien que mal, de continuer à faire de la radio dans des conditions de plus en plus impossibles, Mimi soumet sa démission après soixante ans de bons et loyaux services. En guise de remerciements, elle reçoit une claque magistrale de la MBC. Dan Callikan, alors directeur général de la corporation, utilise la célébrité de Mimi. Il vient assister en studio à la dernière émission de Mimi et se fait filmer en offrant à l’animatrice un bouquet et un chèque de Rs 10 000 comme lump sum pour soixante ans de service ! Mimi accepte le bouquet, refuse le chèque et quitte la MBC. Le geste inélégant, pour dire le moins, du directeur général de la MBC provoque un tollé national et démontre ce que l’on savait déjà : Mimi Labat est aimée et respectés par la très grosse majorité des Mauriciens. Après sa démission, Mimi continue à dialoguer avec ses ancêtres et ses parents grâce à sa capacité de pénétrer dans ce qu’elle appelle « le monde invisible ». Elle continue toujours à compiler les documents sur le naufrage de la Ste Marie et les éventuels endroits où aurait été caché le trésor. Par ailleurs, Mimi continue à vivre, comme elle l’a toujours fait : en toute indépendance, en fumant un paquet de cigarettes par jour et en sirotant ses deux whiskys le soir « pour entretenir ma voix ». En écoutant ses chanteurs préférés et en jouant avec Poupounette, le dernier d’une longue lignée de chiens qui lui ont tenu compagnie. Avait-elle le sentiment d’avoir eu une bonne vie, lui avait-on demandé à la veille de ses cent ans ? « Je dirais oui. J’ai eu la possibilité de faire ce que je voulais, de vivre ma vie intensément, sans me préoccuper du qu’en-dira-t-on. Ni des gens qui n’ont rien à faire que de s’occuper des affaires des autres, qui disent qu’il ne faut pas faire ceci ou cela et qui ne font rien. Ces gens-là me déchaînent. Aujourd’hui encore, j’ai envie de dire les pires choses pour les exaspérer ! »
Interrogée sur l’image qu’elle aurait aimé qu’on conserve d’elle, Mimi avait répondu : « J’aimerais que l’on garde de moi le souvenir d’une brave fille, bien sincère, bien honnête, aimant un peu les choses qui sortent de l’ordinaire – pas le plat, plat de tous les jours-, et qui a essayé de bien faire. »
Oui, on gardera de Mimi Labat l’image d’une brave fille qui a réussi à bien faire tout ce qu’elle entreprenait. Avec ses convictions, mais aussi avec une élégance rare et surtout cette voix – d’une jeunesse éternelle – qui restera dans le souvenir de générations comme une des plus belles voix jamais entendues sur les ondes mauriciennes.