Le grand penseur et sémiologue Roland Barthes aurait eu cent ans le 12 novembre dernier. L’Institut Français de Maurice propose, en collaboration avec trois professeurs de philosophie, de consacrer deux Mardi Philo, les 1er et 8 décembre prochains, à cet intellectuel avec la projection d’un documentaire réalisé récemment et la présentation d’un de ses ouvrages majeurs.
La médiathèque de l’Institut Français de Maurice propose de célébrer l’oeuvre d’un des plus éminents philosophes contemporains français les 1er et 8 décembre prochain. Père de la sémiologie et penseur très médiatisé dans les années 60 et 70, Roland Barthes aurait eu cent ans le 12 novembre dernier. Le professeur de philosophie Geneviève Ginvert, organisatrice des Mardi Philo, animera un premier rendez-vous, audiovisuel, mardi 1er décembre à 18 h à la médiathèque de l’IFM, qui permettra de se familiariser avec l’oeuvre et le personnage.
Le documentaire qui sera projeté, Le théâtre du langage — autoportrait d’un scrutateur, a été réalisé dans le cadre de cet anniversaire par Thierry et Chantal Thomas, et diffusé pour la première fois sur la chaîne culturelle franco-allemande Arte en septembre dernier. Chantal Thomas a suivi les séminaires de Barthes à l’École pratique des hautes études et avec son coréalisateur, ils ont construit ce film en puisant dans les archives audiovisuelles consacrées à ce penseur, animateur de la sémiotique en France et souvent associé au courant du structuralisme.
L’oeuvre de Roland Barthes reste très présente dans le monde universitaire, littéraire et même au cinéma dans l’oeuvre d’André Téchiné par exemple (Les soeurs Brontë et J’embrasse pas). Particulièrement lu notamment en raison de son goût des mots et de la concision, ce penseur est présenté par les documentaristes comme un « pourfendeur amusé des “fausses évidences”, volontiers “infidèle en matière d’idées”, qui a sondé à travers le théâtre du langage, “c’est-à-dire nous-mêmes”, un imaginaire collectif de la modernité, qui va de la DS 19 à l’iconographie de l’abbé Pierre en passant par la mode », qu’il considère comme un langage au même titre qu’une langue.
Qu’il s’agisse de L’empire des signes, de Fragments d’un discours amoureux ou encore de La chambre claire, Mythologies, chacun de ses livres faisait événement à sa sortie. Explorateur des signes, visiteur curieux des mythologies contemporaines, Roland Barthes (1915-1980) a marqué la scène intellectuelle, tout en se tenant en marge de ses mouvances politiques et de ses institutions. Son acuité intellectuelle demeure vive pour peu qu’on en restitue l’essence comme proposent de le faire Thierry et Chantal Thomas en recherchant sa singularité.
Le sens et l’essence de l’écriture…
Roland Barthes avait aussi bouleversé le monde de la critique littéraire en fustigeant cette tendance, forte à l’époque, qui associait l’oeuvre à son auteur et sa biographie. Dans La mort de l’auteur, non seulement il réaffirme l’indépendance de l’oeuvre par rapport à son auteur, l’impossibilité à sonder la véritable intention de l’auteur dans son oeuvre, mais il avance aussi qu’il se construit à partir de ses propres écrits — et non l’inverse — et que ses lecteurs sont en quelque sorte tout autant créateurs que lui-même, en se réappropriant l’oeuvre avec leur propre regard. En préambule à cet essai, Roland Barthes avait publié avec Michel Foucault l’article Qu’est-ce qu’un auteur ? qui avait alors fait l’effet d’une bombe dans les milieux littéraires.
Le deuxième Mardi Philo qui lui sera consacré au même endroit et à la même heure, le 8 décembre, permettra d’explorer Le degré zéro de l’écriture, à travers le regard des trois lecteurs avertis que sont Geneviève Ginvert, Emmanuelle Souboux et Joseph Cardella. Roland Barthes a commencé en 1947 à publier les premiers textes qui ont composé cet ouvrage, dans la célèbre revue Combat. Paru en 1953, cet ouvrage fera rapidement figure de manifeste d’une nouvelle forme de critique littéraire dans laquelle le texte est pris pour lui-même, dans un souci d’en comprendre la logique immanente.
Dans cet essai, Roland Barthes énonce notamment l’idée selon laquelle « dans toute oeuvre littéraire s’affirme une réalité formelle indépendante de la langue et du style : l’écriture considérée comme le rapport qu’entretient l’écrivain avec la société, le langage littéraire transformé par sa destination sociale ». Il explore cette relation sociale entre Littérature et Histoire à travers huit essais critiques sur des textes d’auteurs tels que de La Rochefoucauld, Chateaubriand, Flaubert, Proust, Jules Verne ou Pierre Loti… Il écrit notamment : « L’écriture littéraire porte à la fois l’aliénation de l’Histoire et le rêve de l’Histoire : comme Nécessité, elle atteste le déchirement des langages, inséparable du déchirement des classes ; comme Liberté, elle est la conscience de ce déchirement et l’effort même qui peut le dépasser. » À méditer en attendant le 8 décembre !