Abandonné à sa naissance à l’hôpital Candos, Jean Joseph Maudarbaccus s’est toujours considéré comme orphelin. Pourtant, il reconnaît que son père a tenté une rédemption en voulant le récupérer au Couvent à ses dix ans. Le mal étant fait, il a choisi de rester dans sa famille d’accueil. « J’étais pour les autres, un enfant abandonné, mais moi je me considérais comme orphelin, sans attache avec les Soeurs comme mes mentors pour me guider vers le droit chemin. » Cet amour qu’il a eu à « l’arraché » est aujourd’hui devenu sa force motrice. Jean Joseph est un petit bonhomme en taille, mais une vedette à sa manière. Chez l’opticien Mathieu où il est employé depuis 54 ans, il est considéré comme un modèle pour tous. Sa devise : « Jamais absent, toujours à l’heure. »
Pour tous, il est connu comme Jean Joseph, ces prénoms bibliques que lui ont donné les Soeurs de st Coeur de Marie, à Quatre-Bornes. Ballotté de couvents en foyer, Jean Joseph a été transféré à l’âge de cinq ans au St Coeur de Marie puis au Couvent de Belle-Rose et à dix ans au Foyer Père Laval, il en garde de souvenirs précis de ces moments même s’il reconnaît que parfois la mémoire lui fait défaut. « On ne peut se souvenir de tout. » Abandon, un mot lourd de sens qui lui colle à la peau, mais Jean Joseph ne veut pas être pris en pitié. « Je ne me sens pas abandonné, mais j’ai été blessé quand on soulevait la question genre : Tu ne veux pas retrouver tes vrais parents, tes origines ? Mon patron d’alors Jean Mathieu avait même effectué des démarches, sans aucun succès. Depuis, je n’ai plus pensé et je me suis convaincu d’être un orphelin. Le plus dur ce n’est pas d’être abandonné, mais c’est surtout ne pas savoir qui vous a donné la vie. Je ne sais pas ce que signifie La Fête des Pères et des Mères, je célèbre la fête de la famille qui m’accueille. Moi-même j’ai 74 ans… ma mère doit être déjà morte ou à un âge très avancé. » Il ne peut rien dire de cet abandon et ne veut salir aucunement la mémoire de celle qui l’a abandonné. Pourtant, Jean Joseph reconnaît avoir rencontré son père, mais de sa mère aucune trace : « C’était un grand monsieur (de taille), brun avec son bonnet de musulman. C’est l’image que je garde de lui de mes dix ans. C’est alors que j’ai compris de quelle religion j’étais né, mais c’est l’église catholique qui m’a ouvert les bras et je luis suis reconnaissant. Mon père m’avait juste mis dans la paume des mains des gâteaux sans mot dire. Il avait demandé aux religieuses de m’emmener, mais j’ai refusé. C’était la première et la dernière fois que je l’ai vu. De lui, je garde mon nom de famille inscrit sur ma carte d’identité. »
Malgré son caractère jovial, on voit luire dans les yeux de Jean Joseph une grande émotion, car refaire le tracé de son parcours est comme dans l’histoire du Petit Poucet, jeter des cailloux dans le vide. « J’ai eu une larme à l’oeil quand j’ai compris que cet homme était mon père, mais ma vraie famille se trouvait alors au Couvent. » Jean Joseph dira n’avoir aucunement subi les brimades des autres. « Quand vous vivez dans un couvent, vous êtes protégés des médisances. Je ne savais même pas ce que signifiait le mot abandonné. Les religieuses m’ont toujours inculqué le don de la bonté et du partage. Tout en me convainquant d’être jovial devant l’adversité. » Il rigole de bon coeur en avouant que tout en étant un garçon sage, il aimait au Couvent quand il avait 7 ans regarder les filles étendre leur linge… « La soeur me disait sur un ton condescendant : Mais enfin, Jean Joseph va faire du jardinage. La lessive, c’est pour les filles. C’est cela qui m’a permis aujourd’hui d’être indépendant. Je sais nettoyer, laver mon linge et jardiner. » À 12 ans, il se retrouve au Foyer de Père Laval, là c’était un univers différent où il n’y avait que des garçons et où chacun avait sa tâche bien précise. Jean Joseph se souvient d’une certaine Simone Leclézio, d’un monsieur Harel qui venait les voir et qui apportait toujours une douceur ou un petit cadeau. « J’ai été baptisé, appris la catéchèse et ne manquait jamais la messe dominicale. » Avec ses petits camarades, Jean Joseph reconnaît qu’il y avait de petites chamailleries, mais « jamais des bagarres à sang. Comme dans toutes les familles des querelles sur un ton badin. »
Devenir un role model
Lorsqu’il atteint l’âge de la majorité, Jean Joseph a dû apprendre à se comporter en adulte. « C’était dur de sortir du monde de l’adolescence et d’avoir 18 ans, l’âge de se mettre à la recherche d’un travail. Le Père nous avait dit qu’il viendrait un moment où on devrait partir pour donner la chance à d’autres enfants. C’est là où j’ai senti ma première grande tristesse qui fut de courte durée, car j’avais trouvé une famille les Goolaub qui m’ont recueilli pendant trois ans avant d’immigrer. » Poursuivant : « La petite anecdote, c’était que je m’étais épris de leur fille et le prêtre m’avait dit qu’il fallait toujours bien se comporter. La maman de la fille, alors institutrice d’école avait fait comprendre au Père que c’était une grande amitié et j’ai finalement été un grand ami pour la fille. » En amour, Jean Joseph dit ne pas être chanceux. « Je suis resté célibataire. Il ne faut pas dire que ce sont les garçons qui sont mauvais et kas leker tifi, les filles aussi ont leur part. On ne sait plus si elles vous aiment pour l’argent, le statut ou par véritable amour. J’avais connu un grand amour avec une fille chinoise, mais elle a quitté Maurice. Je m’étais aussi entichée d’une autre fille avant, mais elle est morte. J’ai essayé de la sortir de la drogue sans succès. » La résignation de trouver un grand amour l’a conforté dans un autre choix : « Devenir un role model dans mon travail. »
Après un premier boulot comme tailleur, il sera employé par feu Jean Mathieu l’opticien. « Les Mathieu voulaient avoir des enfants du couvent et Jean Mathieu m’a appris à parler et à être toujours souriant. J’ai démarré dans l’atelier en confectionnant des verres avant d’être muté comme messenger, car avec l’âge ma vue ne me permettait plus d’être à l’atelier. Depuis j’ai travaillé avec toutes les générations des Mathieu et je les remercie d’être indulgents à mon égard. Je suis traité comme un membre de leur famille et rien que de le dire me touche énormément. » Ses loisirs, Jean Joseph les trouvait au cinéma et dans les night-clubs : « J’aime danser, mais aujourd’hui cela n’est plus prudent de s’y rendre seul. Mon acteur préféré reste le grand Amitabh Bachchan et comme chanteur le Père Grégoire. » Sa force, il dit la puiser dans la prière. L’autre facette de Jean Joseph reste dans la préparation de ses mets : « un bon curry bringelle. » Sa vraie satisfaction, il dit l’avoir eu une quinzaine de jours lorsqu’on lui a demandé de dévoiler une plaque de remerciements au Foyer Père Laval en hommage aux Frères de la Fraternité St. Gabriel. « Ils se sont occupés de ce Foyer avec les prêtres et beaucoup d’enfants abandonnés ont pu grâce à eux avoir une deuxième chance. Pour moi, ce Foyer a été une phase d’abandon à la renaissance. » Jean Joseph lance un appel à ceux qui voudraient l’aider à trouver une maison. « Je loue une maison, mais les propriétaires qui sont à l’étranger ont décidé de la vendre. Si je peux trouver un logement décent à un prix raisonnable, cela m’aiderait. » Jean Joseph ne souhaite prendre aucune revanche sur la vie, loin de lui le portrait d’un homme aigri. « Avec un sourire et une parole gentille vous apportez la joie autour de vous. La vie vous redonne ce que vous avez perdu si vous avez de la bonté en vous. Je souris à la vie et je suis redevable aux gens autour de moi de n’être plus cet enfant abandonné laissé à un mois à l’hôpital Candos. À 74 ans, je m’estime heureux d’être un rescapé de la vie. »