KAVINIEN KARUPUDAYYAN

L’ère du Sangam (« Assemblée ») fait référence aux cénacles littéraires et philosophiques, lors des premiers royaumes de l’Antiquité tamoule. Selon leur théorie poétique, cette ère tamoule est divisée en cinq thinais « régions », chacune synonyme d’un état sentimental complexe. Parmi ces cinq régions on retrouve le mullai ( « la forêt brumeuse ») où le seigneur des lieux est Māyōn, « le Noir » qui est connu sous plusieurs noms comme Vishnu, Krishna, Tirumāl, ou Kannan. Plus tard lors de la période dite médiévale, la poésie bhakthi (littérature mystique) tamoule dédiée à Māyōn émane des poètes-saints connus sous le nom de āzhvār, “ceux qui s’immergent”. Au nombre de douze au total, ces dévots de Vishnu ont sillonné le pays tamoul pour chanter ses louanges. Parmi eux on retrouve Nammāzhvār, “l’āzhvār (bien-aimé) de tous”. Il est l’auteur de quatre textes comprenant au total 1296 poèmes faisant de lui le plus prolifique des āzhvār. On lui doit notamment le Tiruvāymozhi (1102 poèmes), le Tiruviruttham (100 poèmes), Tiruvāsiriam (7 poèmes) et le Periya Tiruvanthādi (87 poèmes).  Le Tiruvāymozhi traite du désir brûlant (āsai) d’une femme pour son amant éloigné d’elle. Désir qui est propre au paysage de mullai, où l’on rencontre une attente à la fois anxieuse et résignée, que les grammairiens tamouls associent au parfum du jasmin. Kannan est un nom tamoul pour Krishna. La fumée enivrante de l’encens, la musique comme la forme du luth, les airs mélodiques (rāga) joués le soir, et la fraîcheur du baume de santhāl sont tous des symboles prisés par la poétique krishnaïte, ces objets et états considérés dans l’Inde du Sud comme aphrodisiaques. En l’absence de l’amoureux, la séparation intenable rappelle un thème retrouvé dans les traditions mystiques, de Rumi à Jean de la Croix. Comme ce dernier, la poésie āzhvār trouble les lois sociales du genre. L’āzhvār prend le déguisement de plusieurs narratrices dans ce scénario amoureux. Il est une jeune fille transie face à Vishnu, il joue aussi le rôle de sa mère et de son amie (thōzhi). En tant que figure presque abstraite, il est aussi la mère de son propre coeur souffrant. Ces types féminins font d’abord partie du répertoire de la poésie antique tamoule faisant référence à l’agam (le Soi intérieur). Dans l’eau comme dans la terre, l’āzhvār s’immerge toujours en son être. Les poèmes que nous avons traduits sont avant tout inspirés de la traduction du poète A.K Ramanujan des poèmes de Nammāzhvār issu du Tiruvāymozhi, publiés sous forme de recueil intitulé “Hymns for the Drowning”.

Ce qu’elle a dit (9.9.10)

Le soir est venu, mais le Noir, Lui non.
Les taureaux se sont accouplés avec les jolies vaches, cloches sonnantes.
Les flûtes miment des mélodies cruelles, les abeilles battent leurs ailes dans leur jasmin immaculé et le lys bleu-nuit.
La mer s’élance dans le ciel et gémit.
Sans sa présence ici, qu’est-ce que je peux bien dire? Comment est-ce que je vais survivre ?

Ce qu’elle a dit (9.9.7)

Notre Kannan noir comme les nuages de pluie a pris mon cœur et s’est envolé avec lui seul.
Mais ce vent du nord semble annoncer une guerre.
Amassant la fumée douce d’encens, la beauté du luth, la cinquième mélodie de la nuit et de l’amour, et le santhāl frais et humide, il souffle et souffle, recueillant sur sa route le parfum des nouveaux jasmins, et enfin, il s’embrase. Qui croira ce miracle, ô mères?

Ce que sa mère a dit (4.2.9)

Ô femmes, Vous aussi vous avez des jeunes filles bien élevées. Comment vous décrire l’état dans lequel se trouve ma pauvre fille? Elle parle de sa coquille de conque, elle parle de sa roue, elle parle, nuit et jour, du basilic dans sa chevelure, que puis-je faire ?

Ce que sa mère a dit (4.4.7)

Si elle voit des rois venir, elle dit, je vois mon Seigneur. Quand elle voit formes et couleurs, elle sursaute, s’exclamant: Je vois celui qui a mesuré le monde. Tous les temples avec les dieux et déesses dans leurs entrailles, sont, selon elle, les logis du seigneur sombre comme la mer. En terreur, en amour, dans chaque humeur elle vise les chaînes de cheville de l’être Noir.

Références

Le paysage intérieur, Psaumes tamouls, Atelier d’écriture, 2015
The Oxford Indian Ramanujan Anthology, 2004

Nammāzhvār, le plus prolifique des āzhvār