– « Le GM a la responsabilité morale de préparer la population à la reprise ! »

Le sociologue et chargé de cours à l’Université de Maurice (UoM), Ibrahim Koodoruth, ne cache pas son scepticisme en ce qui concerne « la reprise graduelle, à compter du 15 mai, et l’éventuelle levée du couvre-feu sanitaire, le 1er juin ». Raisons avancées : « En s’adressant à la nation, le 1er mai dernier, Pravind Jugnauth n’a pas éclairci les points relatifs à la reprise graduelle qui sera entamée. On ne sait pas comment, pour chaque secteur, cela se passera. Tout le monde est dans le flou total ! » Il est d’avis que « le gouvernement a la responsabilité morale de venir faire l’éducation des citoyens, afin de mieux les préparer pour notre sortie de confinement ». Et surtout, il ajoute : « Il faut absolument mener des campagnes de dépistage au sein de la population : on ne sait pas s’il y a des cas cachés au sein de la masse. Ce qui représente un grave danger ! »

Comment abordez-vous le prolongement du confinement et la décision de la graduelle reprise des activités dans certains secteurs ?

Il y a beaucoup trop de flou ! Je dirais carrément une politique de ‘bat-bate, sey-seye’, à l’aveuglette, qui mise sur le ‘trial and error’, comme si le gouvernement n’a pas pris le soin de préparer un plan de sortie de confinement, et encore moins, d’une reprise, qu’elle soit partielle ou totale. Comme si l’idée, c’est de tenter telle chose, si ça marche, on dira qu’on a réussi. Et si ça ne marche pas, on essaiera autre chose. Ce n’est pas admissible ! Ce n’est pas comme cela que fonctionne un gouvernement.

Qu’est-ce qui vous amène à dire cela ?

Eh bien, le fait est que rien n’a été présenté de manière définie pour l’heure ! Quand le Premier ministre s’est adressé à la nation, le soir du 1er mai, il n’a fait qu’évoquer des points saillants. Ses ministres en ont fait de même sur le plateau de la MBC ! Personne n’est venu, à ce jour, avec un plan détaillé de comment il faudra se préparer pour sortir du confinement, reprendre le travail, dans quelles conditions, avec quelles précautions, entre autres. Je trouve cela très dommage et surtout, inquiétant…

Quelles sont les premières mesures qui doivent être prises selon vous ?

De prime abord, il faut absolument faire du ‘mass testing’. Nous sommes sur le point de reprendre des activités administratives, en rouvrant des bureaux, dans un premier temps, et commerciales, avec la reprise du travail. Or, à cause du Covid-19, la donne a totalement changé. Nous ne pouvons plus nous comporter comme nous en avions l’habitude, avant cette crise sanitaire. Oui, il y a le port des gants, des masques, l’usage du gel hydroalcoolique, les mesures de distanciation sociale, tout cela à respecter dans l’espace de travail et dans les lieux à risque. Mais explique-t-on en détail comment se comporter ? Je prends un exemple : on dit aux gens que quand ils vont voyager en transport public, il faudra respecter la distance à bord du bus ; respecter un certain nombre de voyageurs par siège. Qui va inspecter cela ? Ce n’est pas la responsabilité du chauffeur ou du contrôleur de faire ça : ils n’en ont pas la prérogative.

Idem pour quand on s’achète de la bouffe. On nous dit qu’il n’y aura que le service de ‘take-away’ qui sera privilégié. Mais qui ira dans les cuisines de ces commerces pour s’assurer que ces employés pratiquent les bons gestes et respectent les consignes de sécurité ? On nous a aussi parlé des quincailleries, pour dire que cela se fera par ordre alphabétique. Est-ce que c’est du sérieux ? Laissez-moi rire ! Encore une fois, je demande : qui va s’assurer que tout se déroulera comme le gouvernement l’exige ?
Tout cela doit être impérativement élaboré, détaillé, discuté, préparé soigneusement et expliqué maintenant : pas après, pas pendant la période de reprise. On a une dizaine de jours avant l’échéance du 15 mai ; il faut s’y mettre tout de suite ! Le gouvernement a la responsabilité morale d’éduquer et de préparer les citoyens à la reprise. Sinon, par manque d’éclairage et d’informations, certains feront… n’importe quoi !

Pourquoi le dépistage massif est-il important ?
Les tests ont été réalisés, à ce stade, sur ceux qui revenaient de l’étranger et ceux qui ont été en contact avec ceux trouvés positifs. C’était la première phase de l’épidémie. Là, on est à tester les ‘frontliners’ et cela donne ses résultats. Mais savons-nous s’il n’y a pas de cas cachés au sein de la population ? Comment être sûr qu’il n’y en a pas ? La seule issue, c’est de faire ces ‘random tests’ sur des personnes, entrer dans des maisons, aux quatre coins du pays, aller dans des supermarchés, entre autres, et tester les Mauriciens. Ce n’est que de cette manière qu’on jaugera l’étendue du problème et que l’on pourra savoir où en est l’épidémie sur l’île. Sinon, je crains fort que nous allions vers une deuxième vague de l’épidémie… Tous les pays étrangers le font : passer par l’étape de dépistage massif permet de mesurer l’étendue de l’épidémie et se prémunir contre une nouvelle vague de contamination.

Que pensez-vous de l’attitude et de la manière de faire du gouvernement dans cette crise sanitaire ?

Il y a cette fâcheuse manie de se féliciter, se congratuler que le gouvernement d’ici « a réussi ce que les autres pays d’Europe ou les États-Unis n’ont pu faire ». Je ne suis pas d’accord ! Il n’y a pas de comparaison entre nous, ici à Maurice, et des pays comme l’Angleterre, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne ou les États-Unis.
On ne peut pas comparer la densité dynamique de ces pays avec la nôtre : impossible. Cela ne tient pas la route. Essayons de faire travailler nos méninges : prenons, par exemple, le nombre de personnes qui fréquentent des lieux comme la gare de Rose-Hill ou de Port-Louis à Maurice. Pouvons-nous comparer cela avec la quantité de personnes qui utilisent les ‘subways’ à Londres, à Rome, à Madrid ou à New York ? C’est incomparable !
Donc, venir se vanter que ‘nous’ avons réussi et que d’autres pays sont à la traîne, c’est un faux argument. Et pourquoi est-ce que le gouvernement a autant tardé pour fermer nos frontières puisqu’on savait, depuis la mi-janvier dernier, qu’il y avait ce danger avec le Covid-19 ? Pour quelles raisons ce gouvernement a même donné des ‘incentives’, comme s’acheter plus de bouteilles de boissons alcoolisées à l’aéroport, alors qu’il fallait fermer nos frontières ?
Le meilleur exemple est Rodrigues : le pays a fermé ses portes dès le départ et quel est le résultat ? Pas de cas !

Pour ce qui est de la reprise des activités commerciales, quelle lecture avez-vous de ce qui nous attend ?

Quelle est la responsabilité civile de tout un chacun ? Quelqu’un peut répondre ? Le gouvernement doit impérativement démarrer une campagne d’éducation, de ‘literacy’ des citoyens : voilà comment vous devez vous comporter, et pourquoi ? Quels sont les risques que vous prenez si vous ne respectez pas ces consignes. Et, attention, je ne parle pas de répression ! Ce n’est pas le Covid Bill qui viendra changer la donne, si parce qu’on a attrapé X sans masques, il paiera une amende, ou ira croupir en prison. Non. On fait l’éducation de la masse.
De la même manière qu’on nous a matraqué les gestes barrières et les mesures de précaution à prendre, il faut, durant les dix prochains jours, marteler à coups de clips qu’on passera partout, à la télé nationale, sur les radios, dans les journaux, via les réseaux sociaux, expliquer et faire l’éducation de tout un chacun. C’est en informant adéquatement que l’on avancera. Pas en réprimant. Le but de toute l’affaire ce n’est pas d’augmenter les recettes du MRA, que je sache.

Le mot de la fin ?

Il faut repenser totalement le lieu de travail, dans tous les secteurs. Autrement, nous n’allons pas réussir notre reprise. Il y a une foule de choses qui ont changé ; et les syndicats ont raison de crier leur désaccord, car il y va de la sécurité des employés. Que ce soit des employés du transport, dans les banques, dans les supermarchés, la poste, tous ces lieux doivent être adéquatement aménagés pour faire face à l’épidémie et éliminer les risques de contamination.