REYNOLDS MICHEL

Une universitaire mauricienne faisant une enquête sur la diaspora mauricienne est venue récemment m’interroger sur mon parcours et expérience diasporiques. De cette rencontre est née cette petite réflexion sur l’ici et l’ailleurs que j’ai la joie de livrer aux lecteurs du Mauricien.

Le terme diaspora a fait son entrée dans l’espace indianocéanique depuis quelques années par le biais de divers colloques universitaires sur les diasporas indienne, chinoise et africaine et surtout par le travail des militants associatifs pour valoriser une notion qui souligne à la fois l’ici (pays de naissance et de résidence) et là-bas (« terre des ancêtres ») et les liens multiples qui relient les deux pôles.

Mais cette référence à la diaspora inquiète un certain nombre de personnes car elle suppose un regard de plus en plus tourné vers les pays d’origine et corrélativement un renforcement des liens communautaires, donc risques de repli sur des identités uniques (1). Et de s’interroger : nous sommes nés ici et par ailleurs c’est ici, sur un territoire vierge, que nous avons construit un nouveau monde fait des apports de nos diverses civilisations d’origine. Un Homme nouveau est né ici. Un Peuple nouveau est né ici sur cette terre, qui est notre terre d’origine. Alors pourquoi cette quête d’un ailleurs mythique ?

Le risque existe, l’inquiétude est légitime, mais pour l’heure, les Mauriciens, voire les Réunionnais, dans leur ensemble, ne sont animés par aucune « pulsion du Retour » vers le « pays d’avant », pour reprendre les expressions d’Edouard Glissant. Ils se sentent bien dans le pays qu’ils ont construit ensemble. Néanmoins, ils sont de plus en plus nombreux à faire ou à vouloir faire le voyage en direction du pays de leurs ancêtres : Inde, Chine, Madagascar, Mozambique… Et celles et ceux qui ont pu faire le voyage ont retrouvé une certaine plénitude, un ré-enchantement de tout leur être, tout en faisant l’épreuve de la continuité dans la discontinuité, c’est-à-dire que là-bas n’est pas ici, malgré le lien aujourd’hui resserré entre ici et là-bas.

Mais si là-bas n’est pas ici, à l’ère de la circulation des hommes et de la communication de masse où presque tout est interconnecté, les relations transcendent les frontières géographiques et politiques. De là-bas nous pouvons prendre des décisions vitales pour l’ici et inversement. C’est dire que nous sommes capables d’être « là-bas » et « ici » en même temps. Bien sûr, il ne s’agit pas d’être à côté, mais connecté à ; connecté à là-bas et l’ici via les réseaux de communication. Le migrant d’aujourd’hui n’est plus « nu », il est « connecté ». Ce savoir être ici et là-bas, n’est-il par ailleurs, celle de l’identité : relier l’ici et le là-bas, l’autrefois, l’aujourd’hui et le demain ?

Mais là-bas, le pays d’origine, n’est-il pas depuis longtemps un peu ici également ? Le local n’est-il pas depuis longtemps un lieu de productions d’identités communautaires ? La perte du territoire d’origine n’a-t-elle pas entraîné le recours à la mémoire collective de ce territoire ? Certains groupes ont pu dès leur arrivée dans l’île marquer leur territoire par l’établissement de lieux de culte – chapelles, mosquées, pagodes et autres aires de prière ‒– pour consolider un entre-soi de ressourcement identitaire en lien à la « terre d’origine », à là-bas.

En tant que monuments, ces lieux de culte sont constitutifs d’un patrimoine qui a pour fonction d’imaginer la culture nationale, de développer le lien entre ici et là-bas et de permettre d’être ici et là-bas à la fois. Parler de diaspora, comme le dit Paul Gilroy, nous aide « à comprendre que l’on peut exister dans plusieurs lieux à la fois. Que le lieu d’existence peut être différent du lieu d’origine. Et que la généalogie et la géographie sont à appréhender dans leurs tensions » (2).

Vraiment, il n’y a pas lieu, compte tenu de tous ses facteurs, d’opposer ici et là-bas, pas plus qu’individu et communauté. La société moderne est une société d’individus émancipés. L’individu est défini par sa liberté, d’abord par sa liberté, c’est-à-dire par sa capacité de prendre de la distance par rapport à ses appartenances. Il se réclame le droit de s’identifier à telle ou telle communauté culturelle de son choix, voire d’adhérer simultanément à plusieurs communautés culturelles.

Il n’est plus figé dans une appartenance et à un lieu. Il aime se référer à plusieurs univers culturels et à plusieurs lieux d’habitation à la fois. Aucune communauté n’a barre sur lui. Aucun lieu n’est unique pour lui. La question cruciale est « l’habiter ensemble » là où il est, là où l’on est.

Notes

1.L’identité se pense donc aujourd’hui comme plurielle, multiple, démultipliée (identité banian identité rhizome), fluide, ouverte, en construction permanente, tout en formant un tout indissociable et spécifique à la fois (Cf. BOURGEOIS Etienne, Identité et apprentissage, In Education Permanente n° 108 ; TAP Pierre, Sciences Humaines, Hors série, N°15).

2.GILROY Paul, cité par MICHEL Reynolds, GILROY Paul et les identités noires, in Témoignages du 25/10/2010.