L’événement a une portée internationale. Manu Dibango célèbre cette année ses 60 ans de carrière. Alors que le saxophoniste camerounais a débuté une tournée avec un orchestre symphonique, un vibrant hommage lui est rendu. Il est considéré comme le père de la world music. Légende vivante à 85 ans, cette icône de la musique africaine contemporaine a été le premier disque d’or africain aux États-Unis. Il est le créateur de plusieurs compositions qui ont révolutionné la musique depuis les années 60 : Ekedi, Africadelic, Sun Explosion, Electric Africa, ou encore Soul Makossa, dont le thème a été repris par Michael Jackson et Rihanna.

Pour marquer cet anniversaire, Manu Dibango reprend la route. Quelques jours après son concert géant au Grand Rex de Paris, il répond au téléphone aux questions de Scope pour refaire le trajet de sa carrière et de sa musique.

Manu Dibango, jazzman, saxophonist, during a private photo shoot in Paris in March 2019.
Manu Dibango, jazzman et saxophoniste, durant une séance photo privée organisée à Paris en mars 2019.

Ces 60 ans de carrière, vous les avez vécus comment ?

Comme la vie, avec des bons et des mauvais moments. Comme vous le savez, la vie n’est pas un long fleuve tranquille. Sinon, je me la coulerais douce. Mais le point positif, c’est je peux encore vous parler et que je joue toujours. La semaine dernière, j’ai fait un grand concert symphonique ici. La vie continue, et moi avec. C’est une chance !

En 1949, lorsque vous avez débarqué en France avec trois kilos de café pour financer vos études, il n’y avait aucune voie tracée pour vous permettre d’imaginer une carrière musicale. En partant de rien, comment avez-vous fait pour conquérir le monde ?

Il ne faut pas oublier que lorsque je suis arrivé en France, nous étions encore Français, car il y avait encore des colonies françaises. Je ne suis pas venu en France en tant qu’immigré. Les immigrés sont venus après l’indépendance de leurs pays respectifs. Ça change tout ! La lecture des choses n’est pas la même pour les jeunes qui ont débarqué après les années 60.

Je n’étais pas venu pour faire de la musique. J’étais là pour poursuivre des études académiques. Ma destination finale n’était pas de devenir musicien. Parfois, la vie vous dirige sans que vous ne le sachiez. J’aimais la musique comme j’aimais d’autres choses. Mais c’est la musique qui m’a le plus apporté dans la vie. C’est elle qui m’a géré finalement, comme dirait l’autre, “à l’insu de mon plein gré”. Partout où j’allais, c’étaient les instruments, la curiosité pour le son, pour les musiques… Au fur et à mesure, on s’affine dans la vie et on fait des choix. Pour choisir, il faut déjà avoir des possibilités de choix devant soi.

Qu’est-ce qui a motivé votre choix entre les études et la musique ?

À un moment donné, je me suis retrouvé dans une situation où la musique était plus forte que les études. À cette époque, la musique n’était pas encore comprise comme une étude. Moi, j’en ai fait une étude; dans la rue, il y avait des professeurs. Ma carrière s’est construite au fur et à mesure des circonstances de la vie. Les bonnes et les mauvaises rencontres y ont aussi contribué. C’est un ensemble d’éléments, une vague qui m’a porté. Parfois, en se mesurant aux vagues, on se noie. D’autres fois, on avance.

Une fois que vous étiez lancé, comment avez-vous choisi de prendre le risque de vous inventer un style alors qu’il aurait été plus simple de suivre le courant existant ?

C’est une question lourde. On n’est pas conscient de ce qu’on va faire, mais on a toujours le choix d’essayer autre chose. Il y avait une part de curiosité aussi. Je pense qu’un artiste doit être curieux. Il doit écouter énormément. Si vous avez de la chance d’avoir des inspirations, vous pouvez y aller. Si vous vous dites qu’après tout, vous essayerez à votre manière, ou vous vous cassez la figure ou vous tombez sur un truc qui marche. Il y avait un risque à prendre. Je ne pense pas que la vie peut marcher sans risques. Quand vous apprenez à faire du vélo, vous prenez le risque de tomber. Il faut risquer pour réussir.

Prenons Soul Makossa par exemple. Comment êtes-vous arrivé à cette œuvre ?

Un tube, ce n’est pas vous qui le faites. C’est le public. Vous, vous proposez plusieurs morceaux sans aimer un plus que l’autre, puisque le tout vient de vous. Le miracle d’un tube, c’est qu’à un moment donné dans plusieurs pays, les gens s’arrêtent sur un morceau en décidant qu’il symbolise quelque chose de spécial pour eux. Le miracle, c’est que cela se passe au même moment en France, à Maurice, en Chine et ailleurs. Souvent, c’est un morceau sur lequel l’artiste lui-même ne comptait pas. Soul Makossa est la face B d’un projet. Il n’y avait pas d’enjeu spécial; pourtant, le public a décidé que ce serait un tube. Après, on peut analyser comment cela est arrivé. Mais avant, on ne peut jamais deviner, tous vos morceaux étant réalisés de manière similaire. La même année, j’ai aussi fait un très grand morceau religieux d’église pour mes parents, qui n’avait rien à voir. Durant la même période, j’ai aussi réalisé un album de génériques pour les radios et les télés. L’impulsion créatrice est multiple. Si vous êtes inspirés, vous pouvez faire deux morceaux complètement différents le même jour. Je suppose que c’est pareil pour les peintres, les sculpteurs, et les créateurs en général.

Quand je parle d’inspiration, je pense plutôt au fait que vous être capteur de quelque chose. Parce que pour l’impulsion créatrice, vous n’y êtes pour rien. Elle vous arrive. L’insatisfaction que vous pouvez avoir, c’est de ne pas bien restituer ce qui vous arrive. Je ne connais pas d’artiste satisfait. C’est paradoxal, mais c’est comme ça. Les artistes se disent toujours que demain ils feront mieux. Mais demain, vous pouvez vous retrouver devant une page blanche, et il n’y a rien qui arrive. C’est comme un pêcheur qui a toutes les lignes et tout le matériel qu’il faut, qui va au bord de la mer, et voilà que le poisson n’arrive jamais…

Comment vous êtes-vous rendu capteur de ces énergies pour les différentes créations que vous avez réalisées durant votre carrière ?

Je ne sais pas. Je pense qu’on sent qu’on est capteur. Il n’y a pas d’école pour ça. Il y a des écoles pour les instruments et la musique, mais il n’y a pas d’école pour la création. Il y a tout un entourage favorable ou défavorable où vous pouvez vous mouvoir. Mais en termes de création pure, il n’y a pas de formule prédéfinie. Vous avez simplement la chance de pouvoir capter les ondes peut-être plus vite que d’autres. Certaines choses sont alors plus évidentes pour vous que pour votre voisin. Vous voyez une couleur musicale qui est évidente pour vous et qui est invisible pour votre prochain. Une fois que vous avez l’idée, vous vous concentrez dessus. Parce qu’il faut quand même la transcrire sur une page pour que ce soit lisible pour les autres et qu’ils comprennent votre pensée. Et ensuite aller en studio pour amener la musique aux gens.

Entre jazz, world music, musique africaine, les différentes catégories auxquelles vous êtes associé, où vous sentez-vous le plus à l’aise ?

Je me sens à l’aise dans la musique en général. J’aime Miriam Makeba, et cela ne m’empêche pas d’aimer Bach, Mozart ou Duke Ellington. Je cultive l’éclectisme; j’évite d’écouter la musique avec des œillères. Ce n’est pas parce que j’écoute de la musique camerounaise que je suis condamné toute ma vie à n’écouter et à ne jouer que ça. Ça ne veut rien dire. La vie est plus vaste que ça. Je trouve qu’une bonne musique est une qui me va à moi. Cela ne veut pas dire que c’est bon pour quelqu’un d’autre.

On parle de vous comme le père de la world music, vous êtes considéré comme une icône de la musique africaine moderne, vous resterez à jamais cité comme le premier disque d’or africain aux États-Unis. Comment réagissez-vous à ces différentes formes de reconnaissance au bout de 60 ans ?

Il faut remercier le destin… ou les esprits. C’est tombé sur moi, ça aurait pu tomber sur quelqu’un d’autre. On peut simplifier cela en disant qu’il faut être au bon endroit au bon moment (rires). Il y a beaucoup de gens qui sont dix mille fois meilleurs musiciens mais qui sont partis avant 60 ans. Eux n’ont pas eu la longueur pour s’exprimer. L’inspiration peut aussi vous quitter quand vous avez 20 ans. Il faut être reconnaissant d’avoir été au bon endroit au bon moment et d’avoir également la santé.

Être confronté à cette reconnaissance, ça ne me fait pas de mal, c’est sûr. Mais quand vous recevez les médailles, ce sont les gens autour de vous qui décident que vous les méritez ou pas. On ne fait pas ce métier pour chercher une distinction quelconque. On le fait pour l’amour de ce métier. Et c’est l’amour que vous témoignez au métier que les gens peuvent ressentir. Ils peuvent alors décider de vous attribuer un titre ou une médaille. Ce n’est pas vous qui vous attribuez ce titre, ce serait trop facile et ça n’aurait pas de sens.

Comment vivez-vous en ce moment les manifestations organisées autour des 60 ans de votre carrière, dont le grand concert symphonique dont vous parliez plus tôt ?

C’est l’équipe qui m’entoure qui s’occupe de tout. Si succès il y a, il rejaillit sur elle. C’est elle qu’il faut remercier. Ce sont des personnes qui sont dévouées pour défendre certaines visions des choses. Vous, vous êtes occupé à faire de la musique; vous n’avez pas le temps d’aller voir les salles, les sponsors ou vous occuper de l’organisation. Vous être déjà occupé à monter des orchestres et à trouver une crédibilité entre votre orchestre et l’orchestre symphonique. 95% du rendu, vous le devez à votre équipe. C’est elle qui décide si ça marche ou pas.

Quels sont les défis qui s’imposent à vous quand vous êtes sur scène aujourd’hui ?

C’est le même que toujours : le plaisir de jouer. Lorsque vous montez sur scène, c’est qu’il y a eu derrière beaucoup de répétitions pour resserrer les boulons. Vous présentez le fruit d’un gros travail, et il ne faut pas que le public sente qu’il y a eu autant d’efforts derrière. C’est le plus difficile. Quand on monte sur scène, les cinq premières minutes sont les plus tendues. Un artiste qui n’a pas le trac n’a rien à faire dans le métier. On a affaire à des êtres humains, et il faut que les vibrations concordent à un moment donné. Il n’y a pas qu’un public. Il y a des publics puisqu’il y a des environnements différents les uns des autres. Vous avez de la chance si des gens d’origine, de pays et de générations différentes vous prennent en affection et tombent tous d’accord sur vous.

Différents projets sont là pour expliquer la contribution que vous avez eue pour l’émergence de la musique africaine au niveau mondial. Que devraient faire les artistes du continent aujourd’hui pour que leurs musiques puissent être entendues dans le monde ?

Il y a avant tout un problème d’organisation. Tout dépend aussi de la volonté exprimée par un pays pour promouvoir sa culture. L’artiste qui n’est pas soutenu par son pays n’a pas de grandes chances. Ce sera plus facile si les ministères de la Culture de nos pays se mettent à encourager la culture à haut niveau, en créant les structures favorables à l’éclosion qui encourageront les jeunes à apprendre. Avec les machines, on a tendance à ne plus apprendre puisqu’on croit tout savoir en étant devant son ordinateur. Cette facilité, c’est un vrai danger. On vous met tous les appareils en main et vous n’avez plus le goût d’apprendre un instrument, de faire des gammes. Le côté difficile de ce métier, c’est l’apprentissage. Aujourd’hui, les résultats peuvent être immédiats. Vous faites un disque qui remporte du succès tout de suite et il ne vaut plus rien trois semaines après. Il faut que nos ministères encouragent la créativité en profondeur. Ce n’est pas facile puisque nous sommes dans une civilisation où on aime désormais l’éphémère. Vous achetez des chaussures qui ne dureront que quinze jours; avant, vous économisiez pour acheter une belle paire qui tenait plus longtemps. Il ne faut pas revenir en arrière, mais il ne faut pas oublier les choses en profondeur.

Que conseillez-vous ?

Comment développer les arts chez nous, pays par pays ? Comment mettre cela en exergue au niveau de l’Union Africaine ? Quoi faire pour que les musiques africaines puissent avoir leur place dans le monde ? De plus en plus, ceux qui font de la musique éphémère prennent leur place. Mais il faut revenir vers la création. Si on continue à jouer Mozart, Beethoven, Ellington, c’est parce que c’étaient des créations en profondeur. À leur époque, il y avait aussi des musiques populaires. Mais l’un n’empêche pas l’autre.

Quels sont les projets qui vous attendent ?

Je continue ma tournée Safari Symphonique. J’ai un orchestre; il faut que les musiciens travaillent. J’ai des tournées…

Des chances de vous revoir à Maurice ?

Cela va dépendre des organisateurs à Maurice. Je vais là où les gens m’invitent. Je ne m’invite pas. Je suis déjà heureux de vous parler. Nous, nous sommes disponibles. J’espère que c’est un premier pas.


Papagroove

Cette semaine, c’est un grand monsieur de la musique que nous accueillons dans nos colonnes. Manu Dibango, c’est un nom, un style et un parcours qui ont fait leur entrée dans l’histoire. Parti de Douala au Cameroun, ce musicien hors pair est salué comme une légende vivante pour son parcours hors du commun et l’audace exceptionnelle dont il a fait preuve dans ses créations.

Manu Dibango, c’est un style à part entière. Une manière de faire qui imbrique différents genres pour créer une musique tantôt énergisante tantôt mélancolique, qui réconcilie les continents, tout en redonnant à l’Afrique son statut de berceau de l’humanité. En effet, tout en reprenant les courants populaires, Manu Dibango fait entendre le souffle de son continent à travers ses mélodies.

Âgé de 85 ans, il jouit désormais d’une reconnaissance internationale pour l’ensemble de son œuvre. En sus de ses nombreuses compositions enregistrées depuis 1969 (Saxy-Party), les projets montés dans différents pays sont nombreux. De Léopoldville (Congo) à Bruxelles, en passant par le Cameroun, Paris et les États-Unis, il a aussi travaillé dès ses débuts avec de nombreux artistes de renom : Dick Rivers, Nino Ferrer, Serge Gainsbourg… En 1992, sur l’album Wakafrika, il reprend les plus grands tubes africains, entouré de Youssou N’Dour, Salif Keïta, Peter Gabriel, Ladysmith Black Mambazo, Dominic Miller (guitariste de Sting), Geoffrey Oryema, Sinéad O’Connor, etc. Ce qui témoigne de la respectabilité dont il jouit dans le domaine.

Tout a commencé par trois kilos de café. Cette denrée rare et chère qu’il porte dans son sac lui permet de payer ses études lorsqu’il débarque à Marseille en 1949. Né en 1933, il quitte Douala pour la France, où il se fait happer par la musique. Le jazz le fait découvrir la mandoline, ensuite le piano; c’est finalement le saxophone qui lui prendra son cœur. Il progresse jusqu’à commencer à jouer dans des spectacles et des émissions de télé.

En 1972, Soul Makossa figure sur la face B d’un de ses disques. La chanson est jouée aux États-Unis et devient un tube international. Manu Dibango continue à créer, peaufine son style et s’impose. Pour l’anecdote, Michael Jackson a repris le thème de Soul Makossa sur Wanna Be Startin’ Somethin’. Rihanna en a fait de même sur Don’t Stop The Music. Dans les deux cas, un arrangement financier a dû être conclu avec Manu Dibango. Dans une interview accordée à l’époque, Michael Jackson avait déclaré que Manu Dibango était à ses yeux le meilleur musicien du monde.

Surnommé Papagroove, Manu Dibango a débuté une tournée spéciale le 17 octobre. Ses plus grands titres sont repris par ses musiciens, accompagnés par un orchestre symphonique.


“Maurice, je m’en souviens”

“Oh, oui ! Maurice, je m’en souviens. Mais c’était il y a longtemps.” Longtemps en effet, en septembre 1993, à une époque où La Citadelle était encore le lieu privilégié de grands concerts. C’est là que Manu Dibango s’était présenté avec son orchestre pour un concert qui est resté dans les mémoires de ceux qui ont eu la chance de le voir. Le chanteur avait aussi animé une conférence au Conservatoire.