Ce mercredi 12 juin, cela fera trente ans que les Mauriciens décidaient d’utiliser leur bulletin de vote pour se débarrasser du gouvernement, de son chef et de ses alliés qui dirigeaient le pays depuis 1967. Nous vous proposons de revivre cette page d’histoire grâce à une compilation d’articles publiés par Week-End de janvier à juin 1982.
En fait, ce premier 60-0 est le résultat d’un mouvement né en 1969 quand, faisant fi de la volonté clairement affichée de ses partisans aux élections de 1967, Gaëtan Duval s’allie à sir Seewoosagur Ramgoolam pour former le premier gouvernement de coalition PTR-PMSD. Cette alliance politique, entre deux courants politiques qui s’affrontent durement depuis des années et qualifiée de contre nature, provoque un fort sentiment de mécontentement et de rejet des deux partis. La situation économique et les mesures antidémocratiques — gel de la Constitution, renvoi des élections — et répressives — emprisonnement des syndicalistes et des opposants politiques, censure de la presse — vont transformer le mécontentement en une vague politique nourrie par les idéaux socialistes prônés par le MMM.
Né et ayant grandi dans la répression, ce parti va abandonner les théories pures et dures de ses débuts pour se transformer en un parti démocratique et conteste les élections de 1976. Le verdict de cette élection remportée par le MMM, qui fait élire 34 candidats, — Best Losers inclus — sera renversé par une nouvelle alliance PTR-PMSD qui forme le gouvernement avec une faible majorité. À la colère de 1969 va s’associer celle provoquée par l’alliance de 1976 qui vole la victoire du MMM. Ce parti va se battre sur tous les fronts pour remporter la prochaine échéance électorale.
L’alliance PTR-PMSD se casse une nouvelle fois à la fin des années 1970, mais cette fois des ministres et des députés bleus, menés par Eliézer François, restent au gouvernement tandis que Gaëtan Duval se retrouve dans l’opposition avec les députés qui l’ont suivi. C’est la guerre totale entre les deux factions du PMSD encouragée par sir Seewoosagur Ramgoolam, qui compte les points. Au PTR, la situation n’est pas meilleure : un groupe de jeunes labourites, menés par Harish Boodhoo, conteste la direction du parti surtout composée de vieux tribuns qu’ils qualifient de « géroncrates ». Après avoir miné le parti de l’intérieur les contestataires claquent la porte du Labour pour créer le Parti Socialiste Mauricien.
D’autres partis complètent le tableau politique : l’Union Démocratique Mauricienne, composée de dissidents ayant quitté le PMSD lors de l’alliance gouvernementale PTR/PMSD de 1969 ; le Rassemblement Pour la Liberté, un groupe de réflexion transformé en parti politique ; le Comité d’Action Musulman, dirigé par Razack Peeroo, et le Parti Islamique Mauricien dont le leader est Yusouf Mohamed. Le MMM, qui avait souligné sa force électorale en remportant fin 1976 la totalité des cinq municipalités, avait connu lui aussi pas mal de problèmes. Des députés transfuges avaient claqué la porte pour se joindre au PTR, des querelles idéologiques les opposant à la direction avaient conduit des militants à quitter le parti.
Le jeu des alliances
Attaqué de toutes parts, miné par des scandales exploités par l’opposition, la popularité du gouvernement décline au fil des années et les observateurs commencent à prédire sa chute aux prochaines élections. Après avoir parlé de simple défaite, le terme confortable majorité est utilisé puis remplacé par majorité de trois quarts. L’alliance électorale entre le MMM et le PSM ratifié en 1981 va radicalement transformer la scène politique locale. SSR commence à négocier des alliances pour faire face à celle de l’opposition. Tout en gardant le groupe François au gouvernement, il essaye de négocier une alliance avec sir Gaëtan Duval et discute aussi avec le RPL et le CAM pour créer un front anti MMM-MSM.
L’UDM, qui prévoit que « le vent du changement va balayer le régime PTr/PMSD », demande au RPL de le rejoindre pour créer une troisième force entre les deux blocs. Refus du RPL qui préfère aller négocier avec le PTR. Au début de 1982, le gouvernement interdit certaines activités de l’ambassade lybienne à Maurice visiblement pour embarrasser le MMM qui entretenait des liens fraternels avec le pays du colonel Kadhafi. Cette décision — qui deviendra un des thèmes de la campagne travailliste — précède de quelques semaines l’annonce des prochaines élections générales. C’est SSR, de retour au pays après un séjour de quatre mois, qui en fait l’annonce avant de faire publier le writ le 15 février : les élections auront lieu le 11 juin.
Si le PTr dit que « toutes les options d’alliance sont ouvertes », dans l’opposition les derniers problèmes ayant surgi au niveau du choix des candidats sont réglés. Le MMM alignera 40 candidats et accordera deux tickets à son partenaire, l’Organisation Fraternelle, et le PSM aura droit à dix-huit tickets. Des candidats mauve et blanc — couleurs des deux partis — qui sont sur le terrain depuis des mois et animent meetings, congrès et réunions aux quatre coins du pays.
Pendant ce temps, les deux PMSD se battent pour être « le seul interlocuteur du PTR », alors que SSR discute avec les deux leaders pour essayer de les réconcilier et que Duval poursuit François pour l’empêcher d’utiliser le nom PMSD. Gaëtan Duval annonce déjà une mesure étonnante : il pourrait être candidat dans toutes les circonscriptions du pays. Le PTR, qui n’a toujours pas conclu d’alliance, lance officieusement sa campagne par un meeting à Belle Rive. Une ouverture qui débute mal puisque l’estrade sur laquelle étaient installés tous les dignitaires rouges s’écroule et l’on vole la chaîne en or du secrétaire général du parti, M. Chettiar.
« SSR conduit le PTR au suicide et se fait hara-kiri « 
Tout en négociant ses alliances, le leader du PTR prépare quand même la campagne en participant à des activités aux quatre coins du pays pour tâter le pouls de la population. Il reçoit aussi des consultants français et américains qui lui proposent des analyses des sondages réalisés à sa demande. Six semaines après la publication des writs électoraux, Week-End souligne que l’alliance que SSR souhaite doit « réconcilier des intérêts aussi divergents que ceux des divers clans travaillistes, d’un PMSD subitement ambitieux, d’un RPL acculé à une stratégie de blocs, d’un groupe François obstiné et d’un CAM marginalisé. » Le même jour, Lalit de Klas, tendance radicale souvent opposée à la direction du MMM, annonce qu’il quitte le parti.
Une semaine plus tard, Week-End note que l’île Maurice « assiste depuis trois semaines, choquée ou amusée, à l’extraordinaire débandade travailliste, aux convulsions d’une alliance gouvernementale ou tout ce qui semble fait à un moment précis est défait une heure après ; au début d’une panique d’un PTR visiblement désorienté, pris à contre-pied par les événements, tous ses scénarios compromis » et pose la question suivante : « Est-ce le début d’un processus menant à la déroute électorale ? » Dans la même édition de Week-End, sir Gaëtan Duval déclare : « Je ne ferai pas une alliance coûte que coûte avec le PTR. »
Pendant ce temps, le MMM-PSM tient la troisième réunion de ses candidats pour planifier le reste de la campagne électorale. Le 15 avril, l’exécutif du PTR met au point une liste de candidats qui provoque la colère des agents, alors que tous les partis se sont déjà inscrits pour les élections, sauf le PTR. Si la liste de l’alliance gouvernementale sera remaniée jusqu’à la dernière minute, le grand rassemblent anti MMM que souhaitait SSR ne sera pas continué et trois alliances présentant chacun 60 candidats se présenteront aux élections : le PAN-PTR, Groupe François et RPL, l’alliance MMM-PSM et le PMSD.
S. Virahsamy, ministre des Prix qui a refusé un ticket, déclare : « SSR conduit le PTR au suicide et lui-même se fait hara-kiri sur le plan politique parce qu’il écoute les conseils de ceux qui sont coupés de la masse. » Le 1er-Mai, c’est le MMM-PSM qui remporte la bataille des foules : 50 000 personnes assistent à son meeting organisé conjointement avec la General Workers Federation. À Rose-Hill. Le PAN, qui avait invité ses partisans à Port-Louis pour un meeting national, ne réunit que 2 000 personnes.
La campagne électorale
C’est à la télévision que le PTR espère rattraper son retard. Il fait diffuser des slogans publicitaires à la gloire du PTR. Aux spots payés la MBC a ajouté la diffusion d’un film d’une demi-heure à la gloire de SSR. Cette diffusion provoque une série de protestations et l’opposition déclare qu’elle n’a pas les moyens d’acheter du temps d’antenne à la MBC et se concentre sur ses meetings qui attirent de bonnes foules. Cette initiative publicitaire serait due à Erick Eckval, »un mercenaire américain qui agit comme conseiller électoral du PTR », déclare Paul Bérenger. L’opposition allègue que « des membres de la CIA prennent une part active à la campagne électorale du PAN comme conseillers ou experts » et s’étonne du silence de l’ambassade américaine sur cette affaire.
La réponse télévisée de l’opposition MMM-PSM au PAN surviendra le 24 mai avec l’ouverture de la campagne télévisée qui sera suivie par des audiences estimées entre 200 000 et 300 000 personnes. Le générique précédant les passages des candidats de l’opposition fait un malheur. Il s’agit de « Changement », un montage réalisé par Gaëtan Essoo résumant négativement les cinq années de règne du gouvernement sortant avec une chanson interprétée par Gaëtan Abel et Brigitte Camoin qui devient instantanément un tube. Le terme changement est devenu le maître mot de la campagne électorale. Par opposition le PAN fait du terme « continuité » son mot de campagne mais ne rencontre pas le même succès. Le sérieux des intervenants de l’opposition tranche sur les messages du PAN, des interviews de ses principales têtes d’affiche. La campagne télévisée tient la vedette et réduit les foules aux meetings.
La vague que certains observateurs avaient annoncée à la fin de 1981 a pris de l’ampleur et on entend de plus en plus parler de « raz de marée » mauve et blanc. Cependant, les dirigeants du MMM-PSM se montrent prudents et préfèrent parler de « majorité confortable » ou de « majorité de trois-quarts ». Pour sa part, le leader du PAN déclare : « Le PTR gagnera avec une petite majorité. J’ai beau tourner et retourner les chiffres, je ne vois pas comment le MMM — il ne parle que très peu du PSM dans ses discours — va gagner ces élections et encore moins reporter trois-quarts des sièges. » Pour sa part, sir Gaëtan Duval, qui a axé toute la campagne sur sa personne, pense que son parti devrait remporter une dizaine de sièges. Le leader du PMSD, qui est candidat dans quatre des vingt circonscriptions de l’île et à Rodrigues, estime qu’il a d’excellentes chances d’être élu.
Le vendredi 11 juin 1982, l’île Maurice allait aux urnes et 63,04% des électeurs choisissaient les candidats de l’alliance MMM-PSM. C’étaient le premier 60- de l’histoire. Cette victoire extraordinaire sera célébrée une semaine après par la plus grosse foule jamais rassemblée au Champ de Mars pour le meeting de remerciements de l’alliance MMM-PSM. Le changement avait eu lieu.