Les occasions de voir le cinéma de Radha Jaganathen ont été rares, tout comme il est difficile de savoir ce qu’a fait Selven Naïdu pour ne prendre que cet exemple. Ce cinéaste mauricien bien connu en France dans la région de Strasbourg où son père s’est installé alors qu’il n’était pas encore entré à l’IDHEC, la célèbre école de cinéma française, a rêvé de beaucoup de films et il a pu en réaliser quelques-uns. Cet esprit bouillonnant était toujours en mouvement vers quelque projet. Deux mois après sa disparition chez lui en France, Île Courts s’est fait un devoir de lui rendre hommage de la meilleure manière possible : en montrant deux de ses films tout simplement.
À Lucy (Masaï connection) et Pour être un bon jockey ont ouvert la soirée inaugurale de cette sixième édition d’Île Courts, devant une salle comble, soit 400 personnes au Star de Bagatelle. S’il est un tant soit peu cruel de passer des premiers films après avoir montré deux oeuvres matures tout à fait fluides et passionnantes, il était bon toutefois de le faire pour réfléchir notre propre cinéma, en permettant à de jeunes réalisateurs de se mesurer au grand écran et à l’acuité d’un public averti. La fiction À Lucy a déjà été diffusée à Maurice dans le cadre d’un événement sur la francophonie tandis que le documentaire sur la passion du cheval semble de mémoire d’homme ne pas l’avoir été ici, même sur notre propre télé nationale.
Gunesh Gujadhur est le personnage central de ce documentaire aux côtés d’un petit garçon et des magnifiques purs sangs qui foulent le Champ de Mars et les pistes d’entraînement. Un bémol doit d’emblée être signalé à propos d’une petite phrase prononcée au début par la voix tout à fait radiophonique du cinéaste lui-même, qui laisse à penser que les premiers représentants de cette célèbre famille venus à Maurice étaient pauvres. Si cette mention accentue l’idée que l’on peut se faire de la ténacité de ses membres à s’imposer au fil des décennies dans un milieu mauricien réservé aux familles blanches, elle falsifie néanmoins la réalité. Passé ce point, ce film présente des qualités réconfortantes pour toute personne qui se demanderait si nous avons à Maurice un cinéma qui nous est propre.
Ce documentaire de Radha Jaganathen offre une exploration captivante de l’univers du turf mauricien, avec juste ce qu’il faut de repères historiques, de traditions et secrets bien gardés, révélés ici, ce film est aussi un acte personnel dans lequel l’auteur se met lui-même en scène, entrant dans le cadre à un moment donné et interagissant à travers la présence d’un petit garçon, sensé représenter ce qu’il était, lorsqu’enfant, il rêvait de devenir jockey et vénérait littéralement la famille Gajudhur. Les chevaux ici sont superbement filmés et pas seulement dans l’effort.
L’interview fleuve du pilier du turf club qu’était Gunesh Gujadhur est touchante et laisse découvrir un homme plein d’humour et d’esprit, qui ne s’inquiète pas des contradictions lorsqu’il avoue qu’il n’aurait pu rester propriétaire de chevaux s’il s’était un jour mis à jouer, énonçant qu’un bon jockey est en premier lieu un voleur, expliquant comment devenir fin connaisseur, etc. Le vieil homme élégant parle de toute cette passion comme un petit enfant joyeux. Quelques images d’archives agrémentent ce film pour partager les ambiances de fancy fair qui animaient ce haut lieu de la capitale. De fait, s’il est nécessaire d’être voleur pour devenir jockey, il est bon d’avoir le sens poétique du regretté réalisateur pour réussir un film.
Poétique de l’image en mouvement
La poésie encore à elle seule permet au film À Lucy de convaincre, de retenir l’attention et de laisser une empreinte dans l’esprit du spectateur. La maîtrise cinématographique ainsi acquise permet ensuite de donner son souffle. L’action de ce film relève du scénario impossible quand on voit trois jeunes Masaïs communiquer avec les esprits et partir à la recherche de la dépouille de la plus ancienne femme de l’humanité. Du moins l’était-elle encore à l’époque de la réalisation du film (1993). Ces hommes d’une beauté remarquable simplement vêtus d’une sorte de toge pourpre et parés de bijoux partent des étendues herbeuses de leur Kenya natale où une vache leur procurait le lait sacré pour Paris.
Ils marcheront des heures durant dans cette capitale hyperurbanisée, semblant trouver leur chemin grâce à des symboles et repères qui leur sont propres et qui les conduiront à la destination souhaitée, jusqu’au Musée de l’homme où les ossements de Lucy sont exposés au public. Cet acte sacrilège de l’anthropologue qui défie les traditions rituelles du respect dû aux ancêtres sera réparé par ces héros magnifiques qui semblent tels Don Quichote redessiner le monde au gré de leurs pas. La musique de ce film sans dialogue est un leitmotiv important tout comme le découpage des plans qui montrent à la fois quelques lieux emblématiques de la capitale française et quelques situations étranges dans ce monde où des armées d’aspirateurs semblent nettoyer l’inconsistance.
Le regard du cinéaste montre la beauté des choses et des hommes offrant ici un conte philosophique qui nous invite tous à reconstruire l’histoire de l’humanité au fil d’une corde sensible, au rythme d’un bruiteur doué et au son enchanteur d’une voix féminine. Tout le contraire de la rigueur clinique d’un questionnement scientifique ! Un employé du musée voit les trois jeunes hommes accomplir leur étrange rituel dans un cercle protecteur de latérite mais il sait qu’il ne peut crier « au voleur »… Lucy n’est plus seule désormais au monde des esprits.