Avec À l’ombre de Ratsitatane, Patrice Canabady nous plonge dans l’univers et le destin tragique du prince Ratsitatane, avec la contribution d’historiens de Maurice et de Madagascar, dont le récit est illustré par une bande dessinée en formation. Ce héros déchu de l’histoire malgache et mauricienne, ce grand guerrier devenu à son insu le bouc émissaire des intrigues des pouvoirs coloniaux des années 1820, a fait figure de mythe et de source d’inspiration pour beaucoup. Ici, le réalisateur propose un déroulé chronologique captivant de sa vie dans lequel les mystères de l’histoire tout autant que son caractère injuste se font jour. Un film dynamique et intelligemment agrémenté par la naissance d’une bande dessinée.
Un roman mauricien invente à Ratsitatane une histoire d’amour avec une jeune bourgeoise blanche pour laquelle il s’évade, Siven Chinien l’a chanté dans Solda Lalit, Claude Lafoudre et Zul Ramiah aussi, Kaya, auquel il est souvent associé pour être mort sous la pression des forces répressives, a appelé son groupe Racine Tatanne, le linguiste Issa Asgarally a fait sa thèse sur ce héros légendaire, Azize, son frère, a écrit une pièce de théâtre sur lui, puis il y a quelques années une polémique a enflé sur les reliques de son crâne… Patrice Canabady s’est demandé ce qu’il représentait pour l’homme de la rue, mais plutôt que de faire un radiocrochet souvent abêtissant dans lequel on fait dire à peu près ce qu’on veut aux personnes interrogées, le réalisateur diffuse pendant quelques minutes en ouverture une animation sonore dans laquelle les anonymes interrogés disent ce qu’ils en savent.
Les images montrées pendant ce temps sont tournées à la place Ratsitatane, devant un arrêt de bus au mur couvert d’affiches délavées et de graffitis, où une des personnes qui attendent est un jeune homme, Noah Nany, qui nous accompagnera tout au long de cette remontée dans le temps, l’auteur de la bande dessinée qui se crée sous nos yeux ajoutant un judicieux effet de suspense au documentaire. Même si la connaissance en est approximative, le nom du prince malgache fait définitivement partie de l’imaginaire collectif mauricien, chose moins évidente dans sa Grande Île natale où il a pourtant remporté et perdu quelques batailles, mais où peut-être les activités de sa famille dans le commerce des esclaves ont encouragé à l’oublier…
Pour ce documentaire de 26 minutes, Patrice Canabady a interrogé plusieurs historiens malgaches ainsi que le spécialiste Piers Larson sur la première vie du prince, dont on comprend qu’il a surtout été un guerrier, un homme réputé pour sa droiture et son respect des traditions, une figure populaire aussi dont la mise à mort envisagée par Radama 1er et le colon émissaire de Farquhar, James Hastie, aurait pu déclencher de dangereux soulèvements dans plusieurs régions de la Grande Île, si elle avait été exécutée dans les hautes terres. Voilà pourquoi il a été décidé de l’exiler dans une geôle mauricienne, au bagne de Port-Louis.
Visage fin et corps svelte
Qu’il s’agisse de l’excellente historienne Helihanta Rajoanarison, de la journaliste Pela Ravalitera ou du spécialiste des traditions Rafalala Andriantijana, tous nous font revivre les événements de l’époque, le rôle héroïque de Ratsitatane en tant que réunificateur de la Grande Île, concrétisant en cela le projet politique du roi Radama 1er (la mer sera la limite du royaume). Les Anglais réclament en échange d’une compensation l’arrêt des activités de traite négrière vers l’extérieur, mais la famille de Ratsitatane est écartée du traité et son père voit ses revenus disparaître… En 1821, la conquête du Menabe dans le Sud-Est, au royaume sakalava, se passera mal, population et soldats étant abattus par la famine. De retour à Tana, Ratsitatane confronte Radama 1er et James Hastie. Toutefois, l’accusation selon laquelle il aurait porté atteinte à leur vie serait suspecte… Ratsitatane sera déporté à Maurice plutôt que décapité à Tana.
L’alternance dans un rythme soutenu des témoignages des différents interlocuteurs placés pour les uns devant des rayonnages d’archives, ou pour les autres dans la nature, est dès le début savamment tissée avec les images de la bande dessinée en cours de réalisation. On voit le dessinateur à l’oeuvre, puis le dessin naître sous son pinceau. Les faits et gestes du prince malgache trait dans un style très élégant émailleront le récit de sa vie. Mieux que le docufiction qui sonne souvent faux, cette incursion de la bande dessinée rehausse le récit en donnant une existence visuelle au visage et au vécu du héros dans notre pensée. Il apparaît sous des traits fins dans un corps svelte et musclé à la fois, paré des ornements de sa classe.
À Maurice, Jocelyn Chan Low et Vijaya Teelock prennent le relais du récit, nous rappelant notamment à quel point la culture malgache était présente dans le Port-Louis des années 1820. On y parlait la riche langue de la Grande Île, on chantait ses chants traditionnels dans la prison et le prisonnier le plus célèbre du bagne recevait, tel l’aristocrate qu’il était, la visite de compatriotes qui venaient le consulter pour quelque divination, art dont il avait l’entière maîtrise, pratique qui fait encore aujourd’hui partie de la vie de bien des familles malgaches. À l’époque, la grande majorité des esclaves vivaient dans la capitale, ce qui en faisait un foyer de révolte potentielle…
La crainte de l’esclave marron, la peur du Noir s’est décuplée du jour où l’on apprit l’évasion du prince vers la montagne du Pouce… Le 21 février 1822, trahi par Lazaify, Ratsitatane est assommé par une machette, et même si les 2 000 pages du procès qui suivra convergent vers un autre coupable, il sera décapité le 15 avril à la Plaine-Verte avec La Tulipe et Kotolovo, leurs têtes exposées sur des pics à la Montagne des Signaux.