Des vestiges de leur présence dans les villes et villages subsistent. Aujourd’hui noyée par d’autres commerces, la boutik sinwa du coin n’est plus ce qu’elle était : l’âme du quartier. Dans les premières années de l’implantation des immigrants chinois à Maurice, c’était le lieu de rencontre par excellence pour être au courant des événements. Grâce à la vente à crédit, des liens solides unissaient le boutiquier et les habitants de la région. “Cette époque est malheureusement révolue”, déplore Ah Men Lim Fat, vice-président de la Heen Foh Lee Kwon Society.
China Town, Port-Louis. Parmi les différents commerces qui s’y trouvent, le quartier compte aussi de nombreuses “sociétés” appartenant à plusieurs clans. Elles ont été formées pour favoriser l’intégration. Elles ont aussi servi de lieu de rencontres sociales, de repos, de stockage de marchandises pour les nouveaux arrivants et pour ceux qui étaient déjà établis et qui gagnaient leur vie comme commerçants.
Malgré le développement, des vestiges du passé sont encore bien présents et témoignent de l’attachement de la communauté à sa culture. Entre commerces bâtis en bois et ceux construits en béton, le passé a rejoint le présent. L’avenir est assuré par une jeune génération qui a pris la relève et qui essaye de perpétuer les traditions familiales. En dépit de la modernisation, China Town conserve une certaine authenticité.
Attachement.
Même si l’attachement aux origines est fort, les Sino-Mauriciens ont vite compris que l’intégration passe par l’apprentissage du kreol et par le baptême. C’est pourquoi la plupart des Sino-Mauriciens sont des chrétiens.
Même s’il n’a pas vécu personnellement cette époque, Ah Men Lim Fat raconte avec enthousiasme l’époque des premiers immigrants chinois à Maurice. “Au départ, ils devaient aller en Afrique du Sud afin de travailler dans les mines d’or. Mais en faisant escale à Maurice, ils ont été nombreux à aimer le pays et ont préféré rester ici.”
Tous voulaient fuir la Chine à cause de la guerre civile, de la famine et de la pauvreté. “Ils pensaient que l’herbe était plus verte ailleurs”, souligne Anne-Marie Venpin, dont les parents sont arrivés à Maurice au début des années 1900. Elle nous apprend que la traversée par bateau était dure et longue – 30 jours. Kwet Khee Ah-Kioon, de la Heen Foh Lee Kwon Society, ajoute que les familles les plus pauvres étaient celles où il y avait le plus d’enfants. C’est pour se faire un peu plus d’argent pour mener une vie plus décente en Chine que beaucoup ont émigré.
Affinités.
La plupart de ceux qui sont venus à Maurice se sont engagés dans le commerce, à “la campagne”. C’est ainsi que les premières “sociétés” se sont formées. “Chacun avait son club, selon son clan familial”, précise Kwet Khee Ah-Kioon. Il n’y avait aucune rivalité entre eux mais une certaine solidarité liée aux affinités. “Les “sociétés” ont été formées pour que chacun se retrouve et se regroupe”, précise-t-il.
Par la suite, ceux qui s’étaient installés ont fait venir leurs proches pour les aider dans les commerces qu’ils avaient lancés à Maurice. Ils apprenaient des nouvelles venant de Chine et transmettaient également celles d’ici.
Alors que Maurice était un lieu transitoire, beaucoup ont choisi de rester au pays. “Il n’était pas prévu qu’ils restent à Maurice”, soutient Anne-Marie Venpin. Mais la situation politique en Chine a changé toutes les données.
Carnet.
Dans chaque région, il y avait une boutique, avec des facilités de paiement pour les familles en difficulté. “La vente à crédit a aidé de nombreux laboureurs dans les régions rurales. Chacun avait un petit carnet pour faire ses provisions. Ceux qui le pouvaient remboursaient partiellement leurs dettes chaque mois. Le solde était payé à la fin de l’année lorsqu’ils recevaient leurs bonus”, confie Ah Men Lim Fat.
Mais les boutiques ont aussi servi de lieu de rencontres sociales. C’est là qu’on apprenait ce qui se passait dans le quartier. “Il y avait une véritable rencontre avec les différentes communautés et une bonne entente existait. Chacun prenait les nouvelles des autres. C’est là qu’on apprenait quand allait avoir lieu un mariage, qui était malade ou décédé. La communication entre voisins était plus humaine. C’était extraordinaire !”
Harmonie.
Dans ses boutiques de proximité, le boutiquier était disponible à n’importe quelle heure. Même si le métier était difficile, Ah Men Lim Fat garde de bons souvenirs de cette époque où la bonne entente existait entre voisins. “Il y avait une symbiose entre les habitants.” Les grands-parents leur ont toujours raconté que pour progresser dans la vie, il fallait passer par des moments difficiles. Ce qui pourrait expliquer le courage, la persévérance, la détermination et l’application dans le travail qui caractérisent les Sino-Mauriciens.
Il n’existait pas non plus de barrières de langues. Pour favoriser leur intégration, les Chinois ont appris rapidement la langue du pays. “En une année, chaque nouvel arrivant pouvait s’exprimer parfaitement dans la langue créole”, laisse entendre Ah Men Lim Fat. L’éducation est venue par la suite apporter un plus, car les parents voulaient aussi voir leurs enfants vivre dans de meilleures conditions. “Mes parents nous ont inculqué le sens de la discipline et l’importance de l’éducation”, ajoute Anne-Marie Venpin.
Même si certains souvenirs ne sont pas bien précis, la communauté sino-mauricienne n’oublie pas ses origines. Ah Men Lim Fat regrette même cette époque où la vie était plus paisible et où l’harmonie entre les communautés était indéniable…