Les quinze jours de ce retour dans le passé se sont trop rapidement écoulés. Il reste tout à découvrir de Cuba, dont je n’ai traversé que seulement la moitié, de la Havane à Trinidad. Il faut le faire rapidement avant que Cuba n’ait totalement changé. Le changement, inéluctable, c’est l’espoir pour les Cubains avec qui j’ai eu l’occasion de parler pendant mon séjour. L’espoir, parce que depuis les années 90, la chute du mur de Berlin et la perte de son principal partenaire économique, l’URSS, Cuba est plongé dans une grave crise économique. Profitant de l’occasion, les États-Unis ont resserré le blocus en 1992. Paradoxalement, et ce depuis la révolution, ce sont les États-Unis qui ont consolidé le pouvoir de Fidel Castro en essayant de le détruire avec le blocus. Il s’est magistralement servi du blocus comme principal argument politique et pour unir le peuple cubain derrière lui, contre les États-Unis. Le resserrement du blocus en 1992 a obligé le régime cubain à libéraliser son économie et à encourager le tourisme pour remplacer les revenus perdus du sucre. Par ailleurs, les problèmes liés au manque de pétrole, avec la fermeture du robinet russe, ont été en partie réglés, il y a quelques années, par les accords signés avec le président Hugo Chavez, le nouveau partenaire économique et idéologique privilégié de Cuba.
Mais, comme la colonisation en son temps, l’ouverture économique a emmené dans son sillage les maladies du capitalisme qui sont en train de transformer Cuba. Pour permettre au secteur touristique de se développer, l’État a autorisé les particuliers à ouvrir des maisons d’hôtes, des restaurants et des boutiques de souvenirs et à fournir des services qui se sont rapidement multipliés. Les salaires gagnés dans le tourisme sont nettement supérieurs à tous ceux pratiqués à Cuba, ce qui a déclenché une forte demande pour les métiers liés à la nouvelle industrie du tourisme. Les employés du secteur sont en train de devenir une nouvelle classe sociale moyenne, plus exactement une petite bourgeoisie, qui a, par exemple, les moyens d’emmener sa famille au restaurant, ce qui n’est pas à la portée de la majorité des Cubains.
Avec la globalisation, les jeunes, qui n’ont pas connu la révolution, sont plus sensibles à la mode internationale et ses accessoires qu’aux préceptes du socialisme. La cohésion sociale, qui était l’un des piliers de la révolution, est en train de s’écrouler, remplacée par les traits du capitalisme. La corruption, dont profitaient seulement les dirigeants et leurs proches, se répand beaucoup plus rapidement dans la société cubaine. Jusqu’à quand le gardien de la révolution va-t-il rester arc-bouté sur ses principes socialistes, alors que son voisin est en train de se constituer un petit capital et devenir un petit bourgeois qui ne rêve que d’assouvir ses nouveaux rêves de consommation ?
Bien malin celui qui peut prévoir comment la situation va évoluer à Cuba, avec un Raul Castro dont les Cubains saluent déjà le pragmatisme, c’est-à-dire l’ouverture vers le capitalisme. Tous mes interlocuteurs sont d’accord sur deux points : (i) on ne sait pas comment cela va finir, mais la situation actuelle ne peut perdurer, et (ii) tout est lié au blocus. En effet, dans le monde globalisé d’aujourd’hui, ce blocus, qui prive onze millions d’être humains de leurs besoins de base, n’a plus de raison d’être. Mais la levée de ce verrou, qui empêche Cuba d’accéder au monde, est devenu au fil du temps une bombe à retardement politique et économique dont personne ne sait, pour le moment, comment empêcher l’explosion. Quand le verrou sautera, onze millions de Cubains pourront potentiellement aller aux États-Unis, et des millions de capitalistes américains pourront réaliser leur rêve de refaire de Cuba une résidence secondaire, pour ne pas dire une nouvelle colonie des États-Unis, comme au bon vieux temps. La seule certitude réside dans le fait que la levée inéluctable du blocus américain contre Cuba pourrait provoquer une grosse instabilité politique dans cette région du monde.
Obligé de s’ouvrir, Cuba saura-t-il adapter le capitalisme à son mode de vie et ses spécificités, comme il l’a fait avec le socialisme, ou sera-t-il incapable de résister à la vague capitaliste qui attend depuis plus de cinquante ans pour s’abattre sur ses côtes ?
Une île musicale
Cuba fait partie des berceaux de la musique latino-américaine, c’est-à-dire, un mélange de musiques traditionnelles espagnole et portugaise, enrichie de rythmes africains et sud-américains. Ce mélange a donné naissance à la samba, à la rumba, au boléro, au cha cha cha et au tango argentin, qui ont fait la conquête des États-Unis avant de déferler sur le monde entier dans la première moitié du siècle dernier. Dans la deuxième moitié, d’autres musiques latino-américaines comme la salsa et le reggae ont suivi la même voie et ont inspiré d’autres styles musicaux. Avec la révolution, la musique populaire cubaine a été revue et corrigée et certaines chansons traditionnelles, jugées non politiquement correctes, interdites, pour être remplacées par des odes à la révolution et ses héros.
Mais il semblerait qu’en dépit des interdictions, les Cubains ont continué à reprendre les airs du répertoire traditionnel, comme l’a démontré le film Buena Vista Social Club de Wim Wenders. Réalisé en 1999 à Cuba, ce film a fait découvrir les membres de ce club de musique légendaire de Cuba – tous âgés de plus de 90 ans à l’époque – et leur musique. Le son, le boléro, le mambo et le cha cha cha ont connu une deuxième naissance grâce à ce film couvert de prix dans les festivals internationaux, et ont permis au Club de faire une carrière internationale. Depuis, tout en continuant à reprendre les classiques du répertoire latino-américain, les Cubains se sont mis à la salsa et au reggae, qu’ils ont « cubanisé » pour en faire la timba et le reggaeton.
Tous les genres musicaux sont pratiqués à Cuba et les grandes villes ont des conservatoires et des écoles de musique remplis d’élèves passionnés. Curieusement, si la révolution a revu et corrigé les chansons traditionnelles, elle a autorisé – et même encouragé – la pratique et l’enseignement de la musique classique. Ce qui fait que les musiciens cubains – mêmes ceux qui jouent dans la rue – ont une bonne formation musicale. Les groupes se produisent généralement dans les restaurants et gagnent leur vie en vendant des CD enregistrés ou en passant un chapeau parmi le public, qui ne se contente pas seulement d’applaudir.