Le rappel historique de la semaine dernière était indispensable pour situer Cuba dans le temps. Et rappeler que ce pays, situé à l’autre bout du monde pour nous, a été souvent utilisé comme contre-exemple au niveau du discours politique local. Au début des années 70, Paul Bérenger était présenté par ses adversaires comme le Castro de l’océan Indien et le MMM comme une réplique du PC cubain. Il était fréquent dans certains meetings d’entendre des orateurs annoncer que si on laissait le MMM prendre le pouvoir ses militants allaient — avec le couteau entre les dents — violer, voler, piller et détruire tout sur leur passage. Comme à Cuba. Une île que les Mauriciens ne connaissaient pas à l’époque et que je vous invite à survoler avec la première partie de ces impressions de voyage
Mon premier vrai contact avec Cuba a eu lieu… à Rome. Plus précisément a l’aéroport Fiumicino. Une longue queue de passagers munis de plusieurs chariots de bagages se presse devant les comptoirs de Meridiana Fly — qui opère également sous le nom d’Air Italy — pour le vol reliant Rome à La Havane. En dépit du fait que chaque passager des vols vers Cuba a droit à plus de 50 kilos de bagages, la majorité des passagers a des excédents. Beaucoup sont obligés de refaire leurs bagages pour essayer de mieux répartir le poids entre leurs différentes valises. Mais les kilos exécendaires sont tellement nombreux qu’ils sont obligés de les payer après de longues négociations infructueuses avec les employés de Meridiana Fly qui gardent un calme olympien. Ma surprise face à cette scène amuse ma voisine dans la file d’attente, elle-même étonnée que je ne voyage qu’avec un seul sac. Dans l’avion, ma voisine de file m’expliquera qu’il s’agit de Cubains vivant en Italie et qui reviennent passer des vacances et emmènent tout ce qu’ils peuvent — depuis les ventilateurs jusqu’aux téléviseurs à écran plat en passant par des vêtements, chaussures et équipements de cuisine — pour leurs parents qui sont restés « là-bas ». Et qui manquent de presque tout. Qu’est-ce que ça veut dire manquer de presque tout ? « Vous allez le découvrir par vous-même. Très rapidement », me répond-elle. Parti de Rome à midi, l’avion arrive à La Havane vers 18 heures après dix heures de vol et un décalage horaire de six heures. Le survol de l’île provoque un branle-bas dans l’avion : les femmes, déjà très belles au naturel, se refont une beauté et les hommes commencent à récupérer leurs multiples bagages à main. L’aéroport José Marti — martyr et héros de la guerre pour l’indépendance — qui accueille près de 4 millions de voyageurs par an ressemble à tous les aérogares du monde. Les policiers de service ne ressemblent pas à des guérilleros surarmés et leurs collègues féminins sont bien séduisantes avec leurs bas résilles qui — je le découvrirai plus tard — semble faire partie de leur uniforme. Mais le service d’immigration cubain est sans doute un des mieux équipés de la planète au niveau technologique. Chaque passager doit se faire photographier ses yeux pour créer une empreinte électronique qui sera enregistrée dans un fichier. Ce système n’est pas encore utilisé aux Etats-Unis et dans les pays européens. Tous ceux qui entrent à Cuba laissent une empreinte indélébile dans les dossiers de la police cubaine. Face à cette technologie de pointe, j’ai le sentiment d’être entré dans une scène de film d’anticipation. Mais quand, après avoir récupéré mon bagage, je quitte l’aéroport dans un taxi, mon impression de départ change radicalement : j’ai subitement le sentiment de quitter le futur pour faire un saut, d’au moins cinquante ans, dans le passé.
Les grosses américaines et les petites soviétiques
En effet, tout au long de la route qui mène de l’aéroport à la capitale — et, je le découvrirai après, dans tout Cuba — on croise des voitures qui semblent sortir tout droit d’un film des années 50. Ou d’une de ces reconstitutions copiant l’American graffiti de Georges Lucas qui a donné naissance à un genre cinématographique : la nostalgie des « happy days » américains. Le chauffeur s’amuse visiblement de mon étonnement et m’explique l’origine de ce parc automobile cubain que le gouvernement a classé patrimoine national et en a interdit la vente à l’étranger. « Avant la révolution tout ce dont nous avions besoin venait des Etats-Unis, dont les voitures. Il y en avait plus de 300 000 à la fin des années 50. Après la révolution, quand les Américains ont imposé le blocus contre Cuba pour nous affamer, nous nous sommes retrouvés dans l’impossibilité de commander des pièces de rechange pour réparer les voitures. Les mécaniciens cubains ont non seulement fabriqué des copies des pièces de rechange manquantes, mais ils en ont inventé d’autres pour permettre à ces voitures de continuer à rouler jusqu’aujourd’hui. Ces mécaniciens ont pratiquement inventé une industrie automobile cubaine avec les moyens de bord dont ils disposaient. » Effectivement, ces américaines rutilantes, revues et améliorées, par le génie cubain ont fière allure et sont beaucoup plus solides que les voitures bourrées de gadgets électroniques d’aujourd’hui. Mais il n’y a pas que ce type de voitures qui circule dans ce retour dans les années cinquante du siècle dernier. Les camions, également de la même génération, ont eux aussi subi cette transformation à la cubaine qui leur permet de continuer à rouler plus de soixante ans après leur fabrication. Ce sentiment de retour dans le passé est accentué par les calèches tirées par les chevaux et les charrettes par des boeufs et les cavaliers que l’on croise sur toutes les routes de Cuba. Même sur ses autoroutes à quatre voies. Mais il n’y a pas que des immenses et superbes américaines sur les routes cubaines, il y a aussi de toutes petites voitures : d’où viennent-elles ? « Ah, celles-là ? Ces sont des ladas, les petites voitures fabriquées en Russie pour les masses laborieuses. C’étaient les seules voitures que nous pouvions importer à l’époque où l’URSS existait encore et était la principale source d’approvisionnement de Cuba. » Mais on dirait qu’il y a des ladas relativement neuves sur les routes cubaines. « Oui, celles-là, elles sont fabriquées en Chine, pays avec qui nous sommes devenus plus amis depuis la chute du mur de Berlin. Et puis il y a quelques voitures japonaises, coréennes et européennes qui servent surtout dans le tourisme. » La découverte de maisons, vieilles petites et carrées, rappelant celles de Maurice des années 60, ainsi que des blocs d’appartements datant de la même époque confirment ce sentiment de retour dans le passé. Cependant, à intervalles réguliers, de grands panneaux publicitaires avec l’image de Fidel Castro ou de Che Guevara, avec des slogans politiques puisés de leurs discours ou écrits, rappellent que Cuba est une république socialiste tropicale qui fonctionne encore selon les recettes communistes d’avant la chute du mur de Berlin. Je commence à peine à m’habituer à ces images venues du passé que le paysage change. La route traverse Miramar, le quartier préféré des riches américains devenus, depuis la révolution de 1959, celui des ambassades et des VIP — si, si cette catégorie existe, même dans les républiques socialiste ! je suppose que de mauvaises langues anti-communistes vont sûrement ajouter : surtout dans ce qui reste des pays socialistes ! Les grandes villas de divers styles architecturaux, entourées de grands parcs arborés, succèdent aux petits cubes où loge le prolétariat. Un bâtiment en particulier retient l’attention à Miramar : il s’agit de l’ambassade de l’ex-Union Soviétique. Un imposant bloc de béton totalement incongru dans le paysage tropical. Si le chauffeur est d’accord de ralentir la voiture pour que je fasse une photo du « monument », il refuse de faire la même chose quand on passe devant le chemin menant à la villa de Fidel Castro. Par respect pour l’ex-dirigeant de son pays ou par crainte de la police, très présente dans le quartier ? « A cause de la première raison surtout », répond-il, dans un sourire, « Fidel est plus qu’un dirigeant pour nous. » Je m’en rendrai compte tout au long de mon séjour : les Cubains ont un respect mêlé de tendresse pour le vieux lider maximo. Même ceux qui le critiquent avec virulence. A voix basse après s’être assurés qu’ils ne sont pas écoutés.
Un passé colonial préservé par les révolutionnaires
Après les grands jardins de Miramar et des quartiers beaucoup plus populaires, le taxi entre dans la Havane et ses immeubles délabrées, aux couleurs délavées qui semblent sortir d’un passé encore plus lointain que les américaines des années 50. Le chauffeur me fait un résumé historique de l’évolution de la ville : « Le nom Habana viendrait de Habaguanex, le nom du chef de la tribu qui contrôlait la région au moment de l’arrivée des conquistadors espagnols à Cuba ». Fondée en 1515, désigné comme « Clé du Nouveau Monde et Rempart des Caraïbes » de l’Espagne, La Havane acquiert le statut de ville dès 1592, avant de devenir la capitale de l’île. Elle a bénéficié de l’architecture coloniale espagnole qui fut préservée en dépit de « l’occupation américaine » et de la période républicaine des années trente à la fin des années cinquante du siècle dernier. « Au cours de cette période beaucoup de bâtiments — dont des hôtels et des casinos appartenant à des Américains avec pour associés de riches Cubains proches du pouvoir — furent construits. Mais heureusement le passé architectural de la ville a été préservé, par la force des choses, Dieu merci ». C’est une manière de parler, précise-t-il, avec un sourire, en voyant mon étonnement qu’un habitant de la dernière république socialiste au monde évoque le nom de Dieu. « L’occupation américaine, inofficielle mais existant dans les faits de Cuba jusqu’à la fin des années 50, n’a pas poussé à détruire tous les vestiges du passé pour les remplacer par les gratte-ciel, la pierre taillée par le béton. » Les révolutionnaires cubains qui voulaient changer de mode de vie n’ont heureusement pas fait table rase du passé en détruisant ses immeubles, mais les mettant à la disposition du peuple. Depuis la révolution les palais et les maisons de maîtres de l’ancienne aristocratie coloniale et de la bourgeoisie ont été nationalisés et partagés à des familles pauvres qui n’ont pas les moyens de les entretenir. En dépit de leur délabrement, ces immeubles témoignent de la splendeur de l’architecture coloniale. Cela est plus visible encore dans la vieille ville, La Habana Vieja. Je complimente le chauffeur de taxi pour son érudition historique. Il me répond avec fierté qu’il est chauffeur et guide et qu’il a suivi une formation universitaire avant d’être autorisé à travailler. Il ajoute que 98% des Cubains sont alphabétisés, qu’une majorité d’entre eux ont fait des études secondaires et que tous ceux qui travaillent dans le secteur touristique ont suivi une formation universitaire. Revenons à la Habana Vieja, une merveille architecturale, culturelle et historique ayant traversé les siècles qui me fait réaliser à quel point les Mauriciens qui se battent pour la non ouverture d’archives datant de quelques dizaines d’années sont prétentieux et ridicules. La vieille ville se trouve de l’autre côté du Malecon, longue promenade de cinq kilomètres sur le front de mer qui fait face, à 99 kilomètres de distance, de Miami et des Etats-Unis. La vieille ville, le coeur historique de La Havane est classée comme patrimoine mondial de l’Humanité par l’Unesco.
La renaissance de la vieille ville
Après deux siècles d’abandon — et l’effondrement du mur de Berlin et la fin du soutien financier de l’Union Soviétique —, Cuba s’est ouvert au tourisme pour tenter de remplacer les revenus autrefois générés par le sucre. C’est dans le cadre de cette ouverture économique qu’un programme de restauration de la vielle ville a été décidé par le gouvernement. Ce programme ne s’arrête pas seulement aux monuments et autres bâtiments officiels mais aussi aux immeubles d’habitation, pour redonner à la vieille ville sa beauté et sa vitalité d’antan en utilisant les techniques modernes. Quand on arrive à les maîtriser. Mon séjour à La Havanne a coïncidé avec une panne de courant électrique dans la vieille ville qui a duré une semaine. Si la durée de la panne a étonné et dérangé les touristes, ce ne fut pas le cas pour les Cubains. Explications du chauffeur-guide qui a également de solides notions de géopolitique et économique. « Nous sommes habitués aux pénuries, aux coupures et aux longues queues pour essayer de nous approvisionner. Depuis la chute du mur de Berlin, nous ne bénéficions plus du pétrole russe et avons dû apprendre à vivre avec les pénuries et les pannes à répétition. Depuis quelques années nous avons un accord avec le camarade Chavez — Hugo Chavez, le président du Venezuela, qui affiche l’ambition de prendre la succession de Fidel Castro comme lider maximo de Amérique Latine. Nous lui envoyons des médecins pour ses hôpitaux et il nous vend du pétrole à un prix préférentiel. Mais comme nos équipements n’ont pas été maintenus ou remplacés faute de moyens financiers, les pannes peuvent arriver n’importe quand. Cela fait partie du quotidien de la vie des Cubains. » Et il conclut son explication par l’expression suivante que l’on entend à tout bout de champ à Cuba : « Tout ça, c’est la faute au blocus des Américains. » Loin d’être un slogan simpliste, cette expression est l’une des clés pour comprendre tant soit peu les Cubains et leur haine pour leurs puissants voisins américains. Le blocus économique décidé par le gouvernement américains dans les années soixante du siècle dernier — et toujours en place malgré quelques légers assouplissements — a été ressenti et est vécu par les Cubains comme une tentative de les faire disparaître de la surface de la terre.