Catherine Servan Schreiber a développé son exposé sur la tradition de mobilité des travailleurs en territoire bhojpuri, sur leur double culture et la rareté des mentions de l’interdit de prendre la mer. Rattachée au Centre d’Études de l’Inde et de l’Asie du Sud, cette chercheuse française du CNRS est intervenue mardi matin dans le cadre de la session sur le système de l’engagisme. Le titre de son papier est « L’engagisme comme double culture. Retour sur l’histoire économique du terroir bhojpuri (Inde du Nord) ».
Catherine Servan Schreiber démontre tout d’abord que les migrations liées à l’engagisme s’appuyaient sur une tradition solidement ancrée de mobilité de la main-d’oeuvre sur le territoire bhojpuri. Les recruteurs rajputs, afghans, moghols et britanniques ont fait sortir les jeunes recrues de leur territoire pour aller dans le Deccan, en Malaisie ou en Birmanie… Ce sont des volontaires qui s’adressaient aux recruteurs de la ville de Buxar, reconnue pour le recrutement.
La conférencière insiste aussi sur la forte proportion de travailleurs engagés présents sur le territoire indien jusqu’au début du 20e siècle, soit 1 million contre 2,5 millions hors de l’Inde en 1900. Jusqu’à la fin du 18e siècle, le terme même de coolie n’avait pas la signification péjorative qu’il a pris ensuite en désignant la main-d’oeuvre non libre. La conférencière évoque aussi le système déjà fort contraignant des plantations en Inde dans l’économie marchande du 19e.
Catherine Servan Schreiber est ensuite revenue sur les kidnappings, constatant que parallèlement à l’engagisme, sévissait un système d’esclavage en Inde, le seul univers de capture richement documenté par Campbell. S’il est crédule face aux recruteurs, le travailleur engagé n’est pas forcé à s’engager. Des chants de séparation, spécifiques à la tradition orale bhojpuri, et des gravures populaires attestent de ce libre choix en racontant les adieux du Bideshiya, l’immigré bhojpuri, à son épouse.
Après avoir contesté l’interdit hindou du voyage en mer pour les travailleurs bhojpuris, Catherine Servan Schreiber conclut sur ces mots éloquents : « Dès lors, l’engagisme mauricien n’apparaît pas isolé comme un fait à part dans l’histoire indienne, mais comme un système qui conforte le rôle de l’Asie du Sud en tant que “terre de mobilité” (Markovits, Subrahmanyam, Pouchepadass, 2003), et confronte le Bideshiya, à plus grande échelle, à sa double appartenance, sa double culture et sa double identité. »