HAMADA MADI
Secrétaire général de la
Commission de l’océan Indien

Ce qui nous réunit à Saint-Denis de La Réunion est bien plus qu’un mot. C’est une pensée et plus encore « une réalité qui se vit intensément » selon la belle formule du journaliste Paul Hoarau.
À la lecture de l’intitulé du Colloque, j’entends la voix d’un enfant de Tamatave, de Praslin, de Saint-Paul, de Mahébourg ou de Mohéli, mon île natale. Et cette demande, « Définis-moi l’Indianocéanie », à la manière du Petit Prince de Saint-Exupéry, entre en résonance avec l’homme que je suis, un îlien, un Comorien résolument convaincu de la force de notre identité régionale et cela bien au-delà de ma fonction de Secrétaire général de la Commission de l’océan Indien.
C’est donc un honneur et même un vrai bonheur pour la Commission de l’océan Indien d’être associée à ce Colloque pluridisciplinaire, imaginé par le Professeur Jean-Michel Jauze, qui donne l’occasion d’une plongée dans notre écheveau culturel, historique, géographique et politique qui forme un ensemble cohérent.
Cette contribution vise moins à donner des éléments de réponse qu’à poser des questions. Et pour cause : l’Indianocéanie, le terme comme le concept, n’est en aucune manière la propriété de la Commission de l’océan Indien.
En revanche, la Commission de l’océan Indien a souhaité utiliser le mot juste pour désigner notre région. C’est une volonté assumée que de réparer ce que nous pensons être une injustice de l’histoire et de la géographie. Pourquoi nos îles, dites de manière si aride « du Sud-Ouest de l’océan Indien », n’auraient-elles pas un nom ? Nous connaissons tous les Caraïbes et son sous-ensemble les Antilles comme nous connaissons aussi la Mélanésie, la Micronésie et la Polynésie dans le Pacifique. Et au nord-ouest de l’Afrique, l’ensemble formé par le Cap Vert, les Canaries, Madère et les Açores porte lui aussi un nom, c’est la Macaronésie. Alors pourquoi cette absence de nom pour les îles du Sud-Ouest de l’océan Indien ?

Heureusement, il y a le poète

C’est de la pensée d’un poète que nous avons puisé l’inspiration. L’histoire est connue : en 1961 à Antananarivo, le Mauricien Camille de Rauville théorisait ce qu’il décrivait comme « un nouvel humanisme au cœur de l’océan Indien » qui présente « des caractéristiques propres à ces terres reliées depuis un, deux ou trois siècles en un archipel où les diversités ne contrecarrent point les convergences ». Parlant ainsi de la littérature du Sud-Ouest de l’océan Indien, il a forgé un néologisme : « Indianocéanisme ».
Quelques années après Camille de Rauville, Vasile Tara et Jean-Claude Woillet écrivent dans un ouvrage publié en 1969 par la Société continentale d’éditions modernes illustrées : dans « les îles et archipels de l’océan Indien occidental […] toutes les civilisations ou presque sont représentées. Le miracle est qu’à partir de ces éléments disparates, [ce] ne sont pas des morceaux d’Afrique, d’Asie ou d’Europe, mais des contrées ayant une vie propre, où des peuples originaux sont nés et ont affirmé au monde, tout au long de l’histoire, leur personnalité ».

De la pensée littéraire du poète et du regard de l’universitaire, nous avons extirpé une déclinaison toponymique pour nous signifier à nous-mêmes et signifier notre existence au monde. C’est l’Indianocéanie.

Naturellement, il est sain de questionner ce mot et de questionner la volonté de la COI de l’utiliser, de le promouvoir comme réalité géographique, comme objet géopolitique, comme ensemble culturel, comme zone écologique singulière, ou encore comme instrument au service du dialogue des cultures et de la paix.

Quelles sont donc les caractéristiques qui permettent de définir l’Indianocéanie ?
Nos îles émergent toutes sur une même plaque continentale. L’insularité et son corollaire l’insularisme comme définis dans les Mots de la Géographie sont certainement des critères premiers pour définir les contours de l’Indianocéanie. À cela s’ajoutent nos histoires et nos généalogies imbriquées qui trouvent leurs racines dans les mêmes terres ancestrales et dont les échos rythment notre quotidien, que ce soit dans nos parlers, dans nos cuisines ou nos expressions culturelles et artistiques. Nos îles forment aussi un ensemble francophone dans un bassin plurilingue où l’anglais domine très largement. Elles présentent les mêmes vulnérabilités, notamment face au défi climatique et à la perte de biodiversité. Elles ont, de fait, un destin commun comme l’illustre d’ailleurs l’action de la Commission de l’océan Indien en tant qu’instrument d’accompagnement de nos îles sur le chemin d’un développement durable et solidaire.

Il est aussi un enjeu qui m’interpelle et dont j’ai fait une priorité dès mon action à la tête de la COI : c’est celui de la sécurité. Nul doute en effet que la sécurité et la stabilité sont les prérequis d’un développement harmonieux. Si nous ne pouvons nier l’existence de soubresauts, de fragilités, voire de failles qui peuvent attiser les tensions, force est de reconnaître que l’Indianocéanie demeure globalement une zone stabilisée et en paix, bien plus que d’autres régions du pourtour de l’océan Indien. Aussi, dans un monde où la peur nourrit les replis, où les extrémismes montent des barricades mortifères, je crois que notre région où se côtoient, entre autres, l’islam, le christianisme, l’hindouisme et le bouddhisme est porteuse d’un message d’espérance. Nous avons réussi à trouver l’équilibre enviable d’une coexistence tranquille que quelques étincelles ne sauraient renverser. C’est l’un des fondements de notre identité régionale.

S’arrêter à ces quelques éléments est sans doute insuffisant. Et c’est bien là toute l’utilité du Colloque de Saint-Denis.

Questionner pour s’approprier l’Indianocéanie

J’en viens donc à ces questions annoncées au début de mon propos.
Définir l’Indianocéanie, c’est en poser les limites. Quelles en sont donc les frontières ? Peut-on y inclure Zanzibar à l’ouest, les Maldives et le Sri Lanka au nord-est ?
Nous le savons tous : l’Indianocéanie est une zone de brassage, une aire de confluence d’une grande diversité. Aussi, dans cet espace que nous connaissons, celui de la Commission de l’océan Indien, peut-on y distinguer des sous-ensembles ? Madagascar, « la plus belle énigme du monde » comme le disait l’historien Hubert Deschamps, n’est-elle pas une matrice ancestrale de toutes nos petites îles ? N’est-elle pas aussi un monde à part au regard de son extraordinaire diversité humaine ? Les Comores, archipel indianocéanien le plus proche du continent, ne forment-elles pas une interface ouverte sur l’aire swahili et les influences arabo-musulmanes qui en font aussi un objet singulier de l’Indianocéanie ? Quant aux archipels des Mascareignes et des Seychelles qui se sont éveillés au monde il y a moins de quatre siècles, peut-on les considérer comme un sous-ensemble particulier, une Créolie à la fois résolument métisse et pétrie de particularismes comme la physionomie asiatique de Maurice ou l’arrimage français de La Réunion ?

Et parce qu’il convient d’évoquer aussi notre avenir en commun : quels sont les défis immédiats et de long terme de l’Indianocéanie ? Au regard des ambitions des puissances pour le Grand océan Indien, celles de l’occident, de l’Inde et de la Chine, quels partenariats et quels jeux d’intérêts se dessinent ? Quelle place pour l’Indianocéanie dans cet océan qui reprend une place stratégique dans les relations internationales ? Nos îles sont-elles destinées à ne rester que des petits Poucets sur l’échiquier international ? Et comment peuvent-elles opérer leur mue pour s’affirmer comme des Etats-océan capables de peser sur les affaires régionales ?

Ce sont là quelques questions et réflexions auxquelles les communications du Colloque de Saint-Denis pourront donner des éléments de réponse.
Les responsables politiques de nos Etats devraient porter une attention particulière aux communications qui émaneront du Colloque car elles pourront nourrir le débat régional, les ambitions communes et l’action collective. Le 33ème Conseil des ministres de la COI en septembre dernier à Maurice a pris la décision d’organiser un séminaire de réflexion sur l’avenir de la COI et de la région dans les prochains mois aux Comores. Les travaux des universitaires pourront alors s’avérer très utiles. Car les regards croisés des scientifiques sur l’Indianocéanie constituent aussi un acte politique qui contribue à transformer la fulgurance du poète en un grand dessein collectif.

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« Définir l’Indianocéanie, c’est en poser les limites. Quelles en sont donc les frontières ? Peut-on y inclure Zanzibar à l’ouest, les Maldives et le Sri Lanka au nord-est ?
Nous le savons tous : l’Indianocéanie est une zone de brassage, une aire de confluence d’une grande diversité. Aussi, dans cet espace que nous connaissons, celui de la Commission de l’océan Indien, peut-on y distinguer des sous-ensembles ? »