Je suis un éducateur convaincu qui ne peut exercer d’autre métier et j’ai mal aux tripes quand je vois ce que devient notre système d’éducation. Du primaire, où l’on stocke notre futur en boîte de 50 et on lui engraisse le cerveau de choses ‘utiles’, où l’on éradique ces pestes que sont l’errance de l’esprit et le rêve enfantin, des cours de récré des government schools et autres RCAs je tire cette réflexion irrévérencieuse.
Monologue d’un écolier de cinquième
On est productif depuis très tôt chez nous, et gare à celui qui ne fait pas ses heures sup chez le prof de leçon (« ah tiens ici on est à 70 ! Wow, c’est que c’est une grosse écurie que papa et maman ont trouvée ! »).
Ben c’est que c’est dure la vie et faut s’y prendre au plus tôt, en cinquième on en est souvent à deux écuries ! Mais on s’amuse supermegatop dans le van scolaire où l’on joue à écraser les potes contre la tôle à chaque tournant. Pas trop le temps de jouer à part ça puisque bientôt arrivera notre rite de passage à l’adolescence
; avant on affrontait des animaux sauvages, ou bien on se faisait tatouer, maintenant c’est des examens stricts où l’on efface nos noms et on devient des index numbers après ça on est des guerriers, samem maiden la sa ! Et gare au tiers qui ratera la course ! À onze, douze ans c’est le premier tri et c’est pour cela que l’on s’entraîne chaque jour, même pendant les vacances. On porte des sacs si lourds que l’autre jour, Aisha s’est retrouvée avec un pocket de ciment de 25 kg à l’école… dans son empressement elle l’avait embarquée au lieu de son sac et vu leur poids similaire elle n’avait rien remarqué jusqu’au moment de sortir ses livres.  
Après cela ce sera bon pour ceux qui iront au collège. Papa achètera un laptop et on pourra chatter au lieu de faire nos devoirs, oui c’est vrai, je vous le jure et même qu’on pourra jouer parce que les prochaines courses seront loin. Au collège c’est la belle vie ! Tu verrai le livre de commerce de la Form 2 du cousin Irfan, enn ti gajak à côté de ceux de la CPE, et il a même un terrain de foot dans son école à lui, avec de l’herbe sur plus de la moitié car l’autre moitié sert de parking. Irfan a aussi raconté qu’ils s’organisaient en gang et jouaient à prison break à midi et qu’il y avait même des caméras pour tout filmer. Il dit aussi que les adultes sont des vieux bouriks et qu’ils sont vite « couyonnées ». Mais bientôt on aura des courses en Form 3 aussi, c’est qu’il ne faut pas que nos esprits se ramollissent avant la SC. De toutes les façons l’oncle Raj dit que l’école n’est pas importante et qu’il faut se concentrer sur les leçons, paye gro kas pou sa mo piti.
La cousine Stella fréquente un collège privé et son chauffeur l’y emmène. On dit que c’est une enfant gâtée, que son école n’est pas très sérieuse car on y perd son temps à jouer, chanter ou faire la sieste. Son frère aussi est un fainéant, il a de longs cheveux et joue de la guitare au lieu de reprendre l’affaire de mon oncle.
« Nous, nous serons sérieux et tâcherons de porter une cravate comme papa ! »
Je deviens alcoolique, ce n’est pas rare dans la profession, la faute à ce foutu système… je suis démotivé, j’en ai marre de ce boulot et ce matin en me raclant la gorge m’est venue la question… et moi que suis-je ? Un boulon dans l’engrenage ? Un quasi-fonctionnaire de l’éducation qui se bat pour ses privilèges et se faire une place au soleil ? Un arriviste ou un frustré pour qui la fin justifie les moyens ? Y a-t-il toujours un sens au mot vocation ou bien ne suis-je là que par avidité ? Et les élèves dans tout cela ? N’était-ce pas pour eux qu’on doit embrasser cette carrière ? Être homo sapiens sapiens et bien sapé me donne peut-être le respect et le titre d’humain, mais me donne-t-il de facto la valeur d’humanité ?