Une figure remarquable de l’industrie sucrière mauricienne vient de disparaître : Hervé Koenig s’est éteint à Charmose le vendredi 16 novembre alors qu’il était sur le point d’atteindre ses 90 ans.
Hervé reçoit une éducation classique au Collège Royal de Curepipe et une éducation scientifique au Collège d’Agriculture. Cette combinaison inhabituelle fait de lui quelqu’un qui était aussi à l’aise dans les chiffres que dans les lettres, maîtrisant parfaitement non seulement le côté technique et financier de l’industrie sucrière, mais aussi, ce qui est plutôt rare, l’art de les expliquer au commun des mortels avec un esprit de synthèse et des mots simples.
Après le Collège d’Agriculture (1944-1946) où il fait de brillantes études, il commence sa carrière comme chimiste à Rose-Belle. Elle se poursuit à Union-Saint Aubin où il exerce comme « administrateur » (Directeur Général) de 1952 à 1964. (C’est sans doute à cette époque qu’il devient un spécialiste des histoires d’Emile Labat qu’il aimait raconter !). Elle culmine à Deep River Beau Champ de 1964 à 1982. Au cours de cette carrière bien remplie, il gère avec maîtrise les problèmes qui marquent l’évolution de l’industrie sucrière de cette époque, de la diversification agricole, à la modernisation des sucreries en passant par la mécanisation des opérations agricoles, pour ne citer que ceux-là.
Signalons, en passant, un épisode exceptionnel de cette carrière très variée. Lorsque l’usine de Labourdonnais est démontée, transportée, puis remontée à Hippo Valley, en Rhodésie (Zimbabwe) en 1961, c’est Hervé Koenig qui est le personnage clé dans la mise en marche de cette sucrerie.
Ses compétences sont appréciées non seulement de ses employeurs mais également de ses pairs et il est régulièrement nommé à la présidence du comité central des « administrateurs » de la MSPA et préside les comités les plus importants de cette organisation.
C’est dire que lorsqu’il prend sa retraite de Deep River-Beau Champ et est nommé Président et Directeur de la MSPA en 1982, la transition s’effectue en douceur car il connaît déjà la plupart des dossiers qu’il aura à traiter. Il a le vécu, l’expérience et les connaissances nécessaires pour assumer de telles responsabilités.
Par contre, au moment où commence sa présidence, la situation de l’industrie sucrière est dramatique. Elle est marquée par une grande instabilité politique, un manque de confiance entre le gouvernement et le secteur privé et le découragement des investisseurs. On parle même de nationalisation dans certains cercles. Rappeler que c’est l’époque de l’Export Duty et de la Commission d’Enquête de 1983 résume assez bien « l’air du temps » marqué par de fortes tensions sociales économiques et politiques.
Un de ses éminents collègues du secteur privé, Maurice Paturau, Président de la JEC à cette époque, a dit de lui qu’il porta l’industrie sucrière « à bout de bras » : « En tant que Directeur de la MSPA, Hervé Koenig a eu souvent à prendre position pour les usiniers contre des mesures gouvernementales inappropriées ou contre des attaques syndicales injustifiées. Il le fit toujours avec fermeté et clarté mais avec élégance et dans des termes choisis et mesurés. Ses adversaires pouvaient ne pas être d’accord avec son point de vue, mais aucun n’aurait pu douter de sa franchise et de sa sincérité. » (PROSI, Avril 1990, No 255).
C’est sans doute au cours de la Commission d’Enquête sur l’industrie sucrière, au moment où pèsent sur l’industrie sucrière des menaces interventionnistes, qu’il donne le meilleur de lui-même. Dans la « défense et l’illustration » de son industrie et de son institution, qui se manifestent par des rapports, des articles et des interventions orales, son argumentation est claire, documentée et convaincante, et contribue à expliquer certains aspects mal compris de l’industrie sucrière, à dissiper des malentendus, souvent face à des allégations malveillantes.
Ceci n’est pas étonnant, car Hervé a la capacité d’aller à l’essentiel d’un dossier, de comprendre le coeur d’un problème et de l’expliquer avec une parfaite maîtrise technique et un langage simple. C’était en somme un excellent pédagogue. Ses conférences de presse et ses articles dans la presse de cette époque en témoignent. De même que ses articles dans PROSI sur différents aspects de l’industrie sucrière. Citons par exemple les suivants : « la Centralisation », « Le Partage du Sucre », « L’industrie sucrière le dos au mur », « La Parcellisation », « Les Petits Planteurs », et « Avant qu’il ne soit trop tard ». Par ailleurs, ceux que cette période intéresse auraient également intérêt à lire ses contributions aux rapports de la Chambre d’Agriculture sur la centralisation et la modernisation des sucreries ou sur la stratégie de l’industrie sucrière.
Les qualités décrites plus haut seront utilisées pour approfondir le dialogue avec le gouvernement dans les années qui suivent afin de mieux faire connaître le point de vue des sucreries et élaborer conjointement des politiques susceptibles de relancer l’industrie sucrière. Vers la fin de son mandat, il semble évident que l’industrie est en meilleure posture. Il semble également évident que sa contribution à cet état de choses ne saurait être minimisée.
 Sur le plan social, il est un compagnon agréable et cultivé qui sait animer les réunions ou les dîners entre amis. Ses talents de conteur et sa conversation intéressante se manifestent particulièrement au cours de repas où son sens de la convivialité s’épanouit. Comment dans ce contexte ne pas mentionner le fait qu’il était un des meilleurs connaisseurs de vin – sinon le meilleur – à Maurice et un de ceux qui en parlaient le mieux ? Il avait participé à de nombreux tests à l’aveugle, en France notamment, et ses résultats avaient étonné la profession où il comptait beaucoup d’amis.
Hervé s’était fixé un dernier challenge à la fin de sa vie : célébrer ses noces de diamant, soit ses 60 ans de mariage, avant de s’en aller, objectif qui comme de coutume il atteignit brillamment.
Les membres de la MSPA se joignent à moi pour exprimer toute notre sympathie à sa veuve, à ses trois enfants et au reste de sa famille.