Un des plus grands défis des infirmiers est de devoir faire face à un public beaucoup plus exigeant. Les débordements verbaux et physiques sont des piqûres de rappel de la dure réalité du métier. Au vu des cas de négligences et erreurs médicales enregistrées depuis le début de l’année, les lacunes dans la profession sont plus que jamais décriées. Certains professionnels insistent sur le fait que dans un contexte d’accroissement de la demande de soins, le manque d’effectifs et la formation posent problème.

Dans le cadre de la Journée internationale de l’infirmière, observée, le 12 mai, Scope fait un état des lieux de la profession.

Depuis son enfance, porter l’uniforme d’infirmière était synonyme de réussite et d’accomplissement pour Koontamah Dasmuth. “Cet habit blanc m’impressionnait et a été ma motivation première pour intégrer ce service.” Plus tard, elle fera le constat suivant : “J’ai réalisé que ce n’était pas un métier qu’on intègre sans vocation. Car ce n’est pas évident d’être entourée de la misère des patients malades, de vivre au quotidien avec leurs souffrances et désarrois.” Elle comprend qu’elle a le pouvoir et les capacités de soulager les gens avec des soins médicaux, mais surtout un peu de compassion, un geste attentionné et du dévouement. “Cela m’a aidée à apprendre, à grandir et à gravir les échelons.” Avec 40 ans d’expérience, Koontamah Dasmuth occupe aujourd’hui le poste de Nursing Supervisor à l’hôpital Jeetoo.

Les infirmiers étaient connus pour être “la colonne vertébrale de la santé”. “Aujourd’hui, ils sont le battement de cœur de la santé, voire son âme”, avance Ram Nowzadick, président de la Nursing Association. Brigitte Causy, qui compte 37 ans de service comme infirmière, souligne que le métier ne consiste pas uniquement à administrer des piqûres et donner des médicaments, mais qu’il faut voir une certaine empathie vis-à-vis des patients et de leurs familles. “Savoir communiquer et se mettre dans la peau des malades est une des plus grandes qualités.”

Ce tableau idyllique semble quelque peu terni par la réalité sur le terrain, si l’on en croit Haywontee Ramphul et Pamela Gaspard. De ses débuts en 1976 jusqu’à ce jour, “il y a un monde de différence”, confie la première nommée. “Il est beaucoup plus difficile de travailler avec un public qui a consulté des informations souvent erronées sur internet. Cela rend les gens beaucoup plus exigeants, attendant de nous bien plus que ce que nous sommes en mesure de leur offrir.”

Manque de personnel.

Des situations de violences verbales et physiques sur les soignants sont en hausse. Shiver Racoude, la trentaine, est catégorique : le temps d’attente dans les urgences des centres hospitaliers est inacceptable. Certains membres du personnel soignant auraient une attitude odieuse et dégradante envers les patients. Selon Haywontee Ramphul, nous “devons faire face à un manque de personnel et le staff est surmené, ce qui peut entraîner quelques petits dérapages”. Elle ajoute que le public ne se rend pas compte de l’échelle des priorités dans les urgences. “Nous avons des patients prioritaires qui exigent une prise en charge médicale dans la minute. Les frustrations du public sont dirigées vers nous, qui sommes en première ligne.”

Les ressources ne sont pas suffisantes pour pallier le nombre de patients qui convergent vers les hôpitaux et autres centres de santé chaque année, affirme le président de la Nursing Association. Sur une population d’à peu près 1,2 million, le nombre total d’infirmiers enregistrés auprès du Nursing Council dans le secteur privé et public est de 4,200, dont 175 pour Rodrigues. Si l’on considère “quelque 8 millions de passages annuels dans les différents hôpitaux et centres de santé de l’île, nous nous retrouvons avec un manque de 1,000 à 1,500 infirmiers” observe Ram Nowzadick. La Central School of Nursing ne recrute que 125 infirmiers stagiaires annuellement. “Le gros défi dans ce secteur se situe au niveau du personnel, qui n’est pas en mesure d’offrir des soins personnalisés aux patients à cause du manque de ressources.”

Négligence ou erreur médicale.

Les allégations de négligences médicales sont plus que jamais d’actualité. En témoignent les cas recensés depuis le début de l’année. Le 26 février, Alexander Crouche, six jours, décède à l’hôpital Victoria à Candos. Le rapport du Fact Finding Committee institué suite à ce décès met en cause une mauvaise injection d’antibiotique : du benzathine au lieu du benzylpénicilline. La petite Shristee Lallbahadoor, sept jours, à qui on avait administré le même produit, s’en est sortie après quelques jours aux soins intensifs. Le mois dernier, Husna Beekareea, dont l’enfant est décédé quelques heures après la naissance, crie à la négligence médicale. Selon Ram Nowzadick, “il faut établir si c’est une négligence ou une erreur médicale. Une enquête approfondie doit être effectuée pour connaître les raisons de certaines négligences.”

Ram Nowzadick parle à cet effet de législation minimale en matière de personnel (safe staffing). Une des raisons des erreurs médicales serait la faible proportion de personnel soignant face au nombre de patients. “Le personnel n’est pas en mesure de se ressourcer, encore moins se concentrer. Il est confronté à une surcharge de travail négative.” Or, un cadre épanouissant est important pour être en mesure d’offrir des soins personnalisés.

Absentéisme et retards.

La demande est bien présente pour intégrer le métier, mais la formation pour devenir infirmier n’a pas évolué. Koontamah Dasmuth constate que les jeunes recrues ont des connaissances académiques mais de graves lacunes dans la pratique. “En semaine, un fort taux d’absentéisme, qui tourne autour de 80%, est à déplorer. Ce qui donne lieu à un redéploiement obligatoire du personnel présent.” Selon la Nursing Supervisor, l’un des plus gros challenges est l’absentéisme, mais aussi les retards. Ram Nowzadick estime qu’il faut investir au plus vite dans la formation. La School of Nursing doit devenir un College of Nursing et passer d’un diplôme à un degré en Nursing.

Si la formation et l’éducation de nos infirmiers ne sont pas revues, le métier continuera à être décrié. “Les autorités concernées doivent se rendre compte que pour fournir un soin de qualité, il faut impérativement une formation de qualité.” Le ministère de la Santé annonce qu’en septembre 2018, la Rushmore Business School offrira une formation de l’infirmière échelonnée sur trois ans en vue de l’obtention d’un BSC Nursing, en collaboration avec l’Université de Leeds Beckett. Cette formation est destinée aux personnes détenant un Certificate in General Nursing. Par ailleurs, le Polytechnic Mauritius Ltd a débuté un programme de formation en National Diploma Nursing sur un campus de Pamplemousses. Il recrute 60 infirmières stagiaires tous les six mois. Ces stagiaires suivent le même programme d’études que celui de la Central School of Nursing.


Cadress Runghen : l’infirmier des prisons devient diacre

Le 11 mai, Cadress Runghen a été nommé diacre permanent. Infirmier des prisons depuis 35 ans, le travailleur social est engagé depuis plus de 40 ans dans la lutte contre la drogue et la toxicomanie. Parlant de son métier, le fondateur du Groupe A de Cassis explique : “C’est une vocation qui a germé en moi depuis que je suis tout petit. Mon père m’emmenait souvent à l’hôpital pour être aux côtés de malades qui ne recevaient pas de visites. C’est une des raisons qui me font répondre aujourd’hui à l’appel du diaconat permanent.”

Travailler dans le milieu carcéral était un choix naturel. “Dans les hôpitaux, j’avais des patients issus des prisons, mais aussi des toxicomanes que j’accompagnais et qui me parlaient de l’univers carcéral. Il n’y avait que deux façons d’y pénétrer : devenir un prisonnier ou y travailler. Le choix était tout trouvé.” En tant que jeune infirmier travaillant en prison, de concert avec l’ancien commissaire des prisons Deepak Bhookhun, il a aidé à mettre en place le centre Lotus, qui a comme visée de permettre aux détenus toxicomanes de mieux intégrer la société à travers la réhabilitation. “Être ordonné diacre permanent va m’aider à aller beaucoup plus loin avec les malades, car cela prend une dimension spirituelle. Un diacre permanent est amené à être, à la manière de Christ, au service des malades, des plus pauvres, des toxicomanes mais aussi des détenus. C’est le climax de ma profession comme infirmier, qui intervient à la veille de ma retraite, du moins dans la fonction publique.”

Florence Nightingale ne possédait pas de grands diplômes, mais c’était une personne pourvue de charité. “Une lampe allumée sans électricité, elle s’occupait de ses malades avec une dévotion et une vocation incroyable.” Cadress Runghen estime que le nursing a évolué et qu’il est important que les infirmiers soient aujourd’hui des professionnels à part entière. “Un infirmier avec son diplôme et sa compassion est un infirmier complet. Notre premier rôle est celui d’être à l’écoute, de rassurer nos patients et d’avoir de l’empathie.”
Le futur diacre encourage les jeunes à intégrer la profession, “car nous avons plus de joie à donner qu’à recevoir”.