Un mauvais coup du destin a failli lui couper les ailes. Malgré de graves complications de santé, Ingrid Blackburn Latour a persisté pour ne pas briser cet élan qui la porte en avant depuis son adolescence. Danseuse, mannequin, comédienne, la Miss People Choice de 1998 conserve entrain et fougue dans son rôle de professeur de danse et de mère.

Le 21 décembre, Ingrid Blackburn Latour fera une intrusion dans le récital de Shekina Mootanah au Caudan Arts Centre. Sur les notes de la pianiste, elle réconciliera classique, contemporain, salsa, ainsi que les autres styles qui l’ont portée dans sa carrière. Lorsqu’elle s’élancera sur la scène, elle se livrera dans une confession intime. Elle dansera pour se raconter, pour s’exorciser du silence. Un silence qui a failli la consumer, jusqu’à ce qu’elle ne parvienne à se réconcilier avec elle-même, avec son “nouveau corps”, sa nouvelle façon d’aborder la vie. Ingrid Blackburn Latour est ainsi revenue dans la lumière.

Pour celle qui a été sous les feux des projecteurs depuis son adolescence, la traversée dans les noirceurs du doute a été pénible. Mais cela lui a appris à développer un autre regard sur les choses. Désormais, danser “prend une autre dimension” dans la vie d’Ingrid Blackburn Latour.

Il y a trois ans, un de ses médecins lui avait annoncé “que je ne pourrais plus danser”. Une perspective inacceptable alors que son école, TransEnDanse, créée en 2004, respirait la forme, lui donnant raison d’avoir pris le choix de faire de la danse son activité principale. C’était son métier. Mais il y avait aussi ses élèves, ces enfants et ces adultes qu’elle encadrait et auxquels elle transmettait cette part de bonheur et cette passion qu’elle avait découvertes à l’adolescence. “J’avais dit au médecin que c’était impossible que je m’arrête de danser. J’avais fait cela presque toute ma vie.”

Les cicatrices de la vie.

Une complication suivant ses deux grossesses avait provoqué une déchirure des muscles au niveau de son ventre. Une situation nécessitant une délicate intervention en urgence et un suivi compliqué. Compte tenu de la gravité et de la complexité de son état, le médecin lui avait conseillé de se ménager : “Moi, j’étais danseuse. Comment est-ce que j’allais faire ça ?” Il y avait aussi cette grande cicatrise verticale laissée sur le ventre et une excroissance résultant de sa condition. “Je n’avais jamais eu de cicatrice de ma vie. Je ne m’étais jamais percé les oreilles. J’avais été mannequin pendant longtemps, je faisais attention… Et là, je me retrouvais avec ce corps que je ne considérais pas comme le mien.”

Le mannequinat et la danse, elle les découvre à 14 ans. Son talent, son aisance et sa fraîcheur lui permettent de s’installer avec aisance dans le paysage. Son nom et son visage sont rapidement adoptés par le public à travers les spectacles, défilés, campagnes de pub et de promotion pour lesquelles elle est sollicitée à Maurice et ailleurs. En 1998, sa participation au concours Miss Mauritius lui vaut une couronne qui a tout son symbolisme : les votes du public la sacrent Miss People’s Choice. Plus tard, ses rôles – Carmen, mis en scène par Guy Lagesse; La Cathédrale, long-métrage de Harrikrisna Anenden inspiré de la nouvelle d’Ananda Devi; Un jour, un destin de Wassim Sookia – sont autant de grands et prestigieux projets qui construisent cette belle image qu’elle ne s’est jamais forcé à se donner.

Reconstruire le corps et l’esprit.

Le destin a placé des opportunités sur sa route. Si elle a su les saisir, rien ne s’est fait sans efforts. Au contraire : les échelons ont été gravis dans l’effort, par la force des muscles et des convictions. Les conséquences de ses complications de santé lui ont apporté un coup pour lequel elle ne s’était pas préparée.

La chute durant la convalescence aurait pu l’entraîner au plus bas. Une rencontre inattendue à Rodrigues, où elle passait quelques jours avec son époux, Yovan Latour, l’encourage à se reprendre. “L’homme que nous avons rencontré m’a encouragée à me regarder dans le miroir et à me dire : je t’aime.” L’exercice a pris son temps, mais a contribué à sa reconstruction. Dans le sympathique salon de sa maison à Albion, elle nous montre un tableau marqué de rayures colorées : “Je l’ai réalisé en rentrant. Dans ce tableau, j’ai exprimé ce que je ressentais.”

Elle attendait alors de reprendre la danse. Car elle avait décidé de ne pas s’infliger cette interdiction de danser à nouveau. Le processus vers la reconstruction physique et morale s’enclenche. Tout en recommençant à animer ses cours, elle s’autorise à reprendre la danse. Elle comprend aussi que le silence sur son état peut l’emprisonner.

Un ange dans O Re Piya.

En octobre, Ingrid Blackburn Latour est l’un des anges accompagnant les amoureux du spectacle de danse monté par Ashish Beesoondial pour marquer Divali au Caudan Arts Centre. Trois de ses élèves l’accompagnent pour ce kaléidoscope où différentes formes de danses célèbrent l’amour et la victoire du bien sur le mal. Ingrid Blackburn Latour donne vie à une chorégraphie alliant danse classique et contemporaine. De la salle, il est difficile d’imaginer ce que cette participation représente pour elle.

La petite Ingrid a toujours voulu danser. Même si ses parents lui ont clairement exprimé leur désapprobation. Une annonce dans la presse dominicale apprend à la collégienne que l’école de danse de Jane David recrute des débutants. “Quelques jours plus tard, au collège, une amie m’annonce qu’elle va s’y rendre. Nous avons pris le bus ensemble, et je l’ai accompagnée. J’ai dit à Jane David que je n’étais pas enregistrée et que je n’avais pas d’argent sur moi pour payer. Mes parents n’étaient pas au courant de ce que je faisais.”

La professeur de danse se souvient qu’une génération plus tôt, les David avaient abrité les Blackburn, dont la maison avait été détruite par un cyclone. Les portes de l’école lui sont ouvertes, ses parents informés, et malgré les réprimandes amplement méritées, elle s’engage pleinement dans la danse classique. Prise sous l’aile de son mentor, avec qui elle entretient toujours des liens étroits, elle demeure dans ce genre pendant dix ans, consolidant la base qui l’aidera à évoluer vers la danse contemporaine, le modern jazz, la salsa, et autres danses de salon.

Un jour un destin.

Le mannequinat lui vient un peu par hasard, sur les encouragements d’une amie. Des premiers défilés en boîtes de nuit, elle passe rapidement à un autre niveau. Elle est engagée par des hôtels et des marques pour participer à des campagnes publicitaires. Inscrite par un ami au concours Miss Mauritius alors qu’elle est en tournée pour la MTPA à l’étranger, elle y fait aussi les choses naturellement. C’est certainement le naturel d’Ingrid Blackburn qui contribue à conquérir le cœur du public.

Repérée et aidée par Fareed Jangeerkhan et Mahen Bhujun de la MBC, elle a l’occasion de participer à plusieurs autres campagnes et projets promotionnels. Ingrid Blackburn Latour a posé pour des photographes locaux et internationaux pour des publications aussi réputées que Gala ou encore Point de Vue. La Cathédrale et Un jour, un destin continuent de tourner dans le monde après avoir été salués par la critique.

Danser pour dire.

En juillet, Ingrid Blackburn Latour a donné l’occasion à ses élèves d’évoluer sur la scène du Caudan Arts Centre pour le spectacle que présente son école tous les deux ans. Parmi les thèmes évoqués dans les chorégraphies et sur les photos projetées : la forêt amazonienne, la technologie, le recyclage. Elle-même a dansé sur une chorégraphie interpellant sur la violence conjugale.

Libre de ses mouvements dans la danse contemporaine, Ingrid Blackburn Latour n’est jamais neutre dans ses mouvements. “Quand je danse, c’est pour raconter une histoire”, pour partager son opinion sur une cause, participer à la sensibilisation sur des sujets communs. “Ce que j’espère, c’est que le public parvient à ressentir ce que je viens lui communiquer.”

Le temps des catwalks est derrière elle. “Désormais, je suis le mannequin-maman”, confie-elle. Loin des projecteurs, c’est le meilleur rôle qu’elle s’est vu offrir avec sa fille de 11 ans et son fils de 6 ans. Cela l’aide à accepter les autres défis de la vie et les nouvelles opportunités qu’elle lui accorde. À 42 ans, Ingrid Blackburn Latour est toujours saluée comme “Miss Mauritius” par ceux qui ne l’ont jamais oubliée. Elle rectifie toujours…

Onze ans après la vingtaine de représentations de Carmen, sa présence sur la scène du Caudan Arts Centre sera symbolique, le 21 décembre. Les années ayant mené loin la barque de la petite Ingrid, la quadragénaire est consciente qu’il faudra tôt ou tard débarquer. “Je sais que ça ne va pas durer longtemps. J’essaie d’en tirer le maximum tant que je peux encore le faire.” Sa satisfaction, elle l’obtient auprès des siens et de TransEnDanse. La transmission aux élèves et le partage lui apportent une autre énergie : “Ce que je leur partage, je dois dire qu’ils me le rendent bien.”