Dans le sillage des licenciements massifs chez Airmate Ltd – une filiale d’Air Mauritius – et dans le cadre de son combat local et international contre le travail précaire, la Confédération des travailleurs du secteur privé (CTSP) a décidé de mettre sur pied un front commun contre les « gangsters de l’économie », expression qui désigne ceux qui « exploitent les travailleurs » et « détournent l’aide au développement ». Une réunion à cet effet a eu lieu hier au siège de la fédération syndicale, à Rose-Hill.
Reeaz Chuttoo et Jane Ragoo, respectivement président et secrétaire générale de la Confédération des travailleurs du secteur privé (CTSP), ont réuni hier au siège de leur confédération syndicale, à Rose-Hill, les représentants des syndicats, des fédérations syndicales et des activistes sociaux. Objectif : la création d’un front contre les « gangsters de l’économie », initiative s’inscrivant dans le sillage des licenciements massifs chez Airmate Ltd (une filiale d’Air Mauritius) et dans le cadre de leur combat national et international contre le travail précaire (voir encadré).
L’expression “gangsters de l’économie” a été inventée par Raymond Fisman et Edward Miguel dans leur livre Les gangsters de l’économie : Corruption, violence et pauvreté des nations (2008), pour dénoncer les gouvernements, les bureaucrates et les trafiquants exploitant les travailleurs et détournant l’aide au développement. « Il est inconcevable qu’un gouvernement qui se dit “Gouvernma Lepep” et qui a été élu en grosse majorité par les travailleurs permette aujourd’hui que ces mêmes travailleurs, qui l’ont si massivement élu, soient ainsi abusés sans vergogne, non seulement par les opérateurs du secteur privé, mais aussi par l’État lui-même. Kumadir, travayer finn sap dan pwalon de lansien gouvernma ek finn tomb dan dife Gouvernma Lepep ! » s’est indigné Jane Ragoo, secrétaire de la CTSP, dans une déclaration au Mauricien à l’issue de la réunion d’hier. Avec Reeaz Chuttoo, président de confédération, Jane Ragoo est derrière cette idée de créer un front contre les « gangsters de l’économie ».
« Li inakseptab ki travayer kontigne gagn fou deor par milie depi ki gouverma Lepep inn kumans diriz Moris, ek si zot pa gagn fou deor, zot explwat a outrans », ne décolère pas Jane Ragoo. Cette dernière rappelle qu’à partir de 2008, Airmate Ltd, qui est une filiale créée par Air Mauritius et appartenant à 100% à la compagnie aérienne nationale, a commencé à embaucher des personnes pour faire le même travail que ceux d’Air Mauritius, « mais qu’elles sont payées trois fois moins que les employés de la compagnie nationale pour faire le même travail et dans les mêmes conditions ».
La CTSP estime qu’il s’agit d’une « flagrante discrimination » envers les employés d’Airmate Ltd et une violation de la Section 20 de l’Employment Rights Act (ERA), qui stipule notamment que « work of same value should be equally remunerated ». Cette affaire a pris une tournure légale lorsque la nouvelle s’est répandue qu’Air Mauritius Ltd se proposait de vendre les actions qu’elle détient dans Airmate Ltd à une tierce compagnie. La CTSP a alors décidé de contester cette décision en justice à travers une injonction parce que cela aurait d’une part permis à Air Mauritius « de se tirer d’affaire » et, d’autre part, aurait privé la CTSP de protéger les intérêts des employés d’Airmate, qui se seraient alors retrouvés sous une nouvelle administration.
« Pour nous, à la CTSP , la création d’Airmate n’est rien d’autre qu’une ruse d’Air Mauritius pour dépouiller les employés de leurs droits légitimes. C’est pourquoi nous n’avons pas hésité à qualifier Air Mauritius de “gangster de l’économie” de par la façon dont les droits des employés d’Airmate Ltd ont été lésés pour maximiser les profits de la compagnie d’aviation nationale. Le pire, c’est qu’on a commencé à licencier certains des 800 employés d’Airmate Ltd sans attendre les conclusions d’un audit du personnel qu’Air Mauritius a commandité », a poursuivi la syndicaliste.
« Air Mauritius étant une compagnie appartenant à l’État, le gouvernement, en lui permettant si impunément d’agir comme un “gangster de l’économie”, envoie ainsi un très mauvais signal aux opérateurs du secteur privé et aux jeunes. Si nous tolérons cela, qu’est-ce qui empêcherait, demain, une compagnie privée de créer, elle aussi, une filiale afin de pouvoir exploiter si impunément les travailleurs ? Avec une telle indifférence de l’État envers leurs conditions d’emploi, les jeunes perdent espoir dans ce pays », s’offusque Jane Ragoo.
La syndicaliste explique que c’est pour empêcher le gouvernement et le secteur privé « de suivre ce mauvais exemple » d’Air Mauritius que ce front a été constitué. « Ce combat pour le travail décent, contre le travail précaire et contre ces gangsters de l’économie dépasse l’affaire d’Airmate/Air Mauritius, et touche l’ensemble des travailleurs du secteur privé et du gouvernement », a affirmé Jane Ragoo.
C’est dans ce contexte que les représentants de la CTSP, de la Federation of Progressive Unions, de la Fédération des travailleurs unis et de l’Intersyndicale d’Air Mauritius ainsi que des activistes sociaux – à l’instar de Me Dev Ramano, Me José Moirt et Jeff Lingaya – se sont réunis hier pour constituer ce front.
« Nous avons décidé d’écrire au Premier ministre, sir Anerood Jugnauth, en tant que responsable du gouvernement et d’Air Mauritius pour le mettre devant ces responsabilités envers les travailleurs de ce pays », a annoncé Jane Ragoo.
Autres décisions prises : mobiliser les travailleurs contre le danger qui les guette, sensibiliser les parlementaires et alerter l’opinion internationale. Une manifestation est également prévue à la mi-août à Port-Louis. « Chaque travailleur du pays doit réaliser que “zorki to tour, dimin pou mo tour” d’être affecté par cette exploitation outrancière ! » a conclu la syndicaliste.