Près d’une semaine après les inondations meurtrières ayant paralysé complètement Port-Louis, plus d’une cinquantaine de pompiers, qui ont joué un rôle de premier rang dans les complexes opérations de ce samedi noir, sont encore sous le coup du choc devant la perte d’autant de vies humaines. Les témoignages recueillis auprès de ces soldats du feu, transformés en soldats des eaux meurtrières pour le week-end pascal, sont unanimes : ce samedi 30 mars 2013 restera gravé à tout jamais dans les mémoires de ces sauveteurs aguerris. Retour au coeur des opérations…
Ce qui s’annonçait comme une journée normale, samedi dernier, allait rapidement se transformer en un véritable cauchemar principalement pour les pompiers on duty dans les casernes avoisinant Port-Louis, la région qui a été la plus touchée par les pluies. Dans un premier temps, entre 13 h 15 et 14 h, les premiers appels seront cependant enregistrés dans les Plaines-Wilhems, pour des exercices de pompage suite à des accumulations d’eau chez des particuliers. Jusqu’ici rien d’inquiétant et d’anormal au vu des grosses pluies qui se sont abattues sur l’île depuis la matinée.
Mais ces accumulations d’eau devaient très vite, à Port-Louis, donner lieu à des scènes de chaos avec les principales artères envahies par la furie des eaux. « Tout s’est joué à partir de 14 h à Port-Louis. D’un seul coup nous avons enregistré un important nombre d’appels de détresse. Au même moment, l’équipe affectée à la caserne de Port-Louis devait intervenir dans un incendie qui ravageait une maison », devait raconter le Deputy Chief Fire Officer Kehlary au Mauricien hier matin, alors que ses hommes mettaient la dernière main à leur rapport final sur ces dramatiques événements.
Devant la rapide détérioration de la situation dans la capitale et les informations parvenant aux autorités selon lesquelles des personnes s’étaient retrouvées coincées dans le Caudan Underpass, qui était entièrement noyé, un important contingent de pompiers, provenant de différentes casernes, devait être déployé. Mais les opérations devaient se heurter à des obstacles majeurs. « Dès lors le protocole de Cyclone & other natural disasters emergency plan était en vigueur. Mais il n’était guère évident d’accéder aux zones inondées compte tenu du chaos dans les principales artères de Port-Louis et des embouteillages. Certains pompiers n’ont eu d’autre choix que d’atteindre les spots à pied, dont la rue La Chaussée, avec les équipements en main. Ces exercices de sauvetage étaient très complexes », poursuit le DCFO Kehlary, un des responsables des opérations en cette journée fatidique.
Au même moment, au sud de Port-Louis, à Canal Dayot, les habitants se retrouvaient en un clin d’oeil en situation de détresse, quand la rivière quittait son lit pour venir inonder la plupart des maisons et balayer les véhicules. Une nouvelle fois, l’intervention des pompiers était sollicitée. « Une équipe était en stand-by à la caserne de Coromandel. À un certain moment nous avons reçu des informations selon laquelle des habitants ont été trapped à Canal Dayot. Nous avons alors pris l’initiative de déployer notre unité tout en sachant qu’il n’y aurait pas d’autres pompiers à la caserne pour d’autres éventuelles interventions. C’était un risque à prendre… À notre arrivée dans cette région, le niveau atteint par l’eau était impressionnant. Tou zafer ti pe al dan dilo, ziska sat ti pe flote. Ti enn moman penib. Sa mem dir ou kan ou kit ou lakaz gramatin ou pa kone si ou pou retourn sain ek sauf kan ou get sa bann sirkonstans dan ki nou travay la », témoigne l’officier Santanoo Kumar Sookur.
Cauchemar
Alors qu’à Canal Dayot cette unité constituée de quatre pompiers parvenait, non sans difficulté, à sauver plusieurs habitants piégés par la montée des eaux, d’autres pompiers devaient commencer à compter les morts dans les parages du Caudan Waterfront. En effet, aux alentours de 15 h, deux premiers corps étaient retirés du passage souterrain pour piétons reliant la Rogers House au Caudan. « Les pompiers ont pris les mesures appropriées. Toute l’opération dépendait de la vitesse de l’évacuation des eaux. Donc au fur et à mesure que le niveau d’eau baissait nous avons donné un coup de main pour retirer les corps », précise M. Kehlary. Les huit innocents retrouvés morts dans un périmètre de moins 50 mètres autour du Caudan Underpass représentent un véritable cauchemar pour les pompiers et autres secouristes.
« C’est une première en 30 ans de carrière ! Toute l’équipe est encore attristée et traumatisée devant autant de pertes de vies humaines. En enn sertin moment, koumadir nou ti pe konbat kont la natir. Les secouristes ont passé un moment difficile avec ces corps défilant devant eux. Mais chaque situation est un challenge. Un pompier doit pourvoir réagir avec spontanéité et doit faire preuve de réalisme dans ses interventions. Kan dimoune pe sove, nou nou pe bizin rentré ! Nous tenons à faire ressortir que durant l’intervention des pompiers samedi il n’y a pas eu de morts. Le drame s’est joué dans le peak time soit au moment où les eaux prenaient d’assaut la capitale », ajoute le DCFO Kehlary, qui faisait partie du Front Line lors des interventions au Caudan Waterfront durant la soirée de samedi.
Si la région de Canal Dayot a enregistré une seule victime, la sexagénaire Christabel Moorghen, qui a eu une crise cardiaque devant la montée des eaux dans sa maison, les pompiers affectés dans cette région soulignent que le bilan aurait pu être bien plus lourd. « Notre réconfort est que nous avons sauvé un maximum de vies à Canal Dayot sinon le bilan aurait été encore bien plus grave », confirme l’officier Sookur. « Certes nous avons exposé nos vies mais c’est avant tout notre métier. Nous avons été formés pour ce genre de situation. Notre plus grande satisfaction est d’avoir sauvé ces habitants qui se trouvaient dans une situation de détresse. Mais ce n’est que dimanche que nous avons constaté les véritables dégâts causés par ces inondations. En 13 ans de carrière, c’est la toute première fois que j’ai été confronté à une telle scène et avec autant de mass casualty. C’est une expérience. Nous avons appris à gérer ce genre de situation lors la partie théorique du disaster management mais devant la réalité des choses, c’est une tout autre histoire… », conclut l’officier Nawshad Ally Elaheeboccus.