Quand à 14 ans, le jeune handicapé Soodesh Gopaul insiste auprès de ses parents pour l’inscrire au Eastern Collège de Flacq, loin de son village natal de Montagne-Blanche, il savait intuitivement que cela allait lui ouvrir les portes de toutes les possibilités. Aujourd’hui, après de brillantes études de droit à l’Université Paris V — Descartes, ce cinquantenaire, inscrit au Barreau de Paris, exerce comme avocat dans la capitale française après avoir surmonté obstacles et discriminations.
Les yeux pétillants de sa joie de vivre, pointant comme un défi les deux doigts de son bout de bras droit, Soodesh Gopaul affirme d’emblée : « Je n’ai jamais eu rien à prouver aux autres. Les défis, je me les lançais à moi-même. J’ai toujours été déterminé à me surpasser… Je connais certes mes limites physiques, mais intellectuellement, je sais que je pouvais être ce que je voulais être : avocat. »
Soodesh Gopaul est né dans le village de Montagne-Blanche, le benjamin d’une fratrie de sept soeurs et frères. La seule différence : il est né sans bras. « Je n’ai pas de mains… Aucune main gauche et je n’ai pas de bras à la main droite, juste deux doigts et une petite excroissance qui bouge », explique-t-il comme une évidence.
Ce long chemin parsemé d’obstacles et de discriminations qui l’emmènera de la Mundup Road à Montagne-Blanche jusqu’au Barreau de Paris, le jeune Soodesh l’a emprunté très jeune à cinq ans. Il pleurait, ne comprenant pas pourquoi mes frères et soeurs ainsi que les petits voisins allaient à l’école et pas lui. « C’est ma mère, Tetree, qui m’a poussé à aller à l’école. Elle a parlé à une voisine qui tenait une ti-lekol », lance-t-il, les yeux encore pleins de reconnaissance.
Très vite, le jeune Soodesh prend conscience pour la première fois de son handicap. « Les autres avaient tous les 10 doigts de la main et moi pas. J’ai vite réalisé que j’avais moi aussi dix doigts, mais au pied. J’ai donc commencé à écrire avec les pieds ».
Soodesh est peu après admis à la Roman Catholic School de son village. « On m’a mis à l’arrière, pour ne pas gêner les autres en les distrayant, car je continuais à écrire avec les pieds ».
Quelque temps après, la Miss vient lui parler. « Vous n’allez pas progresser comme ça… Il vous faut écrire avec les doigts », lui lance-t-elle. Tous les midis, la Miss passait derrière le jeune Soodesh, attrapait les deux doigts de son bout de main et lui apprenait comment tenir un stylo pour écrire. Il continuait ses exercices à la maison, soutenu par ses frères et soeurs. « Au début, il n’y avait aucune force dans mes deux doigts ».
C’est ainsi qu’il arrête d’écrire avec les pieds et utilise la main pour cela. Des années passent. Après ses examens en Standard V, on lui dit qu’il ne passera pas en VIe, à cause de son handicap. « Comme je savais que j’avais réussi, je suis allé pleurer auprès de ma mère ».
La mère Tetree sortait des champs, le fagot de bois sur la tête, les vêtements couverts de terre quand le petit Soodesh est venu lui raconter la discrimination dont il a été victime. « Elle a jeté ses bois par terre et est partie demander des explications aux responsables de l’école alors qu’ils tenaient leur fête de fin d’année », se rappelle-t-il. « Là j’ai pour la première fois senti cette discrimination parce que j’étais handicapé. Mon bon ami est monté en VIe, mais moi j’avais de bien meilleures notes que lui ! » Tetree se battra donc encore une fois pour son enfant.
Après sa VIe, Soodesh est admis au Royal Holloway College de son village natal. Il passe ses classes sans problème jusqu’en Form IV. « Jusqu’ici je n’avais jamais quitté Montagne-Blanche. J’ai 14 ans et cette rage de réussir au ventre », raconte-t-il.
Soodesh voyait ses frères et soeurs prendre le bus pour aller au collège dans les villes et villages lointains. Il en rêvait. « Je sentais que pour m’épanouir, il me fallait sortir, voir du monde. J’avais des idées plein la tête et le monde à ma portée ».
Encore une fois, c’est vers sa mère qu’il se tourne. Elle fait des démarches pour le faire admettre en Form V au Eastern College des Jeetah. À son arrivée, le Manager, M. Jeetah, le prend par les épaules et le présente à l’assemblée du matin. Suffisant pour faire accepter le jeune Soodesh par la communauté des élèves. « C’est la joie de me mêler aux autres, de voyager avec eux. C’est cette joie qui permet à quelqu’un de réussir dans la vie. Je sentais que ce collège c’était mon passeport pour le monde », commente-t-il. Soodesh réussit ainsi son HSC. « J’étais le tout premier détenteur d’un HSC de la Mundup Road et à l’époque le premier à décrocher un « B » en Anglais au Eastern College », dit-il non sans fierté.
Après avoir attendu vainement un travail, Soodesh demande à ses parents de faires des démarches pour qu’il parte étudier à l’étranger. Fort des économies de son père et des promesses des certains bienfaiteurs, il s’envole pour l’Angleterre à l’université de Cardiff pour des études en droit. « J’ai toujours voulu être avocat ». Après trois mois, certaines promesses d’aide ne se concrétisant pas, il se voit obligé de quitter l’université et de s’installer en France, chez un parent.
En France, Soodesh tend son ambition à terminer ses études. Il passe une interrogation et est admis à l’université. « Je n’avais que deux doigts, mais c’est sans importance, c’est le cerveau qui compte », martèle-t-il. Parmi 700 étudiants, il est l’unique handicapé. Une curiosité. Il se met à l’arrière par pudeur, dit-il. Après avoir obtenu successivement sa Licence, ses deux maîtrises en droit, et son doctorat en poche, il est admis à l’Université Paris 5 — Descartes, l’École du Barreau. Là, il rencontre encore sur sa route la discrimination. « Je croyais que tout ça était derrière moi. Les gens changeaient de place dès qu’ils voyaient mon handicap. À côtoyer cette inhumanité parmi l’élite, j’étais dégoûté, la nuit je pleurais, j’étais sur le point de tout plaquer, quand un ami m’a secoué, me rappelant que je n’étais pas un “loser” », raconte-t-il. Fort du soutien de son ami Éric, Soodesh est admis comme avocat et se fait admettre peu après au Barreau de Paris.