Yann Lheureux et huit danseurs mauriciens qu’il a choisis parmi les meilleurs ont présenté samedi dernier un spectacle percutant, au Théâtre Serge Constantin. Chorégraphié depuis 2010 en Corée du Sud, Instinct a été préparé en seulement cinq jours avec nos danseurs. Bien qu’il ne dure qu’une vingtaine de minutes, cet opus est tellement intense et intelligemment amené qu’il semble embrasser des vies entières.
Conçue pour réaffirmer la tangibilité de l’organique, de l’animalité et de l’instinct, imaginée aussi pour ancrer concrètement le corps dans la terre, cette pièce frappe d’emblée par son énergie et sa fluidité. Huit danseurs au visage neutre font face aux spectateurs semblant accomplir une course latérale frénétique qui les rapproche imperceptiblement de la salle.
Pris dans un même mouvement sur le rythme pulsatif et répétitif d’un air inspiré par la house music, des individus s’écartent peu à peu de ce tout. Ils se distinguent, se différencient et se singularisent accomplissant une autre gestuelle, parfois seul, parfois à plusieurs. Chacun de ces instants s’accomplit pourtant dans la continuité avec un naturel déconcertant, comme l’élément d’un tout, comme une évidence.
Malgré le symbolisme et l’abstraction de sa gestuelle, malgré l’urgence de ses mouvements et cette énergie communicative, Instinct amène de plus en plus de temps d’arrêt, de moments où le corps reprend racine, semble renaître à lui même et se déploie à l’instar du papillon sortant de sa chrysalide, de la fleur s’extirpant du calice. Si cette pièce réaffirme l’animal en l’homme, le corps de l’individu dans le groupe, contre l’invasion du virtuel et contre certaines formes de dématérialisation, elle célèbre aussi pleinement l’acte chorégraphique, avec « la générosité, l’enthousiasme et la testostérone » que le chorégraphe apprécie particulièrement chez les danseurs mauriciens. Rappelons qu’il a monté cette pièce en Corée, en France et en Tunisie, et qu’elle aura une suite en duplex en mai entre Dakar et Saint-Denis, expérience à laquelle deux ou trois Mauriciens vont participer.
Yann Lheureux et Stephen Bongarçon ont, en deuxième partie, prêté leur corps, leur voix, leur drôlerie et leur âme de petit garçon à une série d’improvisations, sur des airs aussi célèbres que ceux de West Side Story, dont l’ordre a été tiré au sort par les spectateurs. Ce duo a ajouté la dimension théâtrale à la danse, montrant aussi que la grâce de l’artiste réside aussi dans le fait de ne pas se prendre au sérieux.