L’île Maurice se distingue de nombreux pays d’Afrique au regard de l’image démocratique qu’elle projette. Les partis sont libres, la tenue régulière des élections législatives est inviolable depuis 1982 et le phénomène de l’alternance politique s’y est installé. Au-delà de ces critères, l’on peut légitimement s’interroger sur l’état réel de la démocratie mauricienne d’autant qu’un certain nombre de faits troublants démontre ô combien Maurice est loin d’avoir atteint une maturité démocratique.
Un système démocratique englobe prioritairement l’idée d’un équilibre des pouvoirs. Or, le Premier ministre mauricien concentre trop de pouvoirs en ses mains. A titre indicatif, il lui revient de nommer le Président de la République (l’Assemblée ne peut que ratifier ce choix) ; il est maître du calendrier électoral qu’il peut garder secret et décide en toute discrétion des sessions parlementaires. Actuellement, le parlement est en vacances alors que des projets de loi sont en souffrance. Le pouvoir législatif doit être indépendant et ne peut siéger au seul bon vouloir du chef du gouvernement. Il y a lieu de fixer, comme dans d’autres démocraties, les dates des sessions parlementaires tout en préservant la possibilité pour l’Exécutif de faire siéger le parlement en session extraordinaire en cas de besoin. La prorogation du Parlement signifie tout simplement que le Chef du gouvernement suspend le travail parlementaire. Il s’agit, sans motif légitime, d’un abus de pouvoir et d’un acte contraire au voeu de l’électeur. Car l’élu national est chargé de contrôler l’action du gouvernement et de voter des lois.
La démocratie locale est tout aussi en veilleuse. Les élections locales n’ont pas été organisées à échéance et les villes sont dirigées par des équipes non légitimes sur un plan démocratique. Le renvoi des élections locales n’est en rien justifié. Au regard de la crise politique récente, les élections locales sont, semble-t-il, renvoyées pour une période indéterminée et cette situation risque de durer. Il serait dès lors nécessaire de constitutionnaliser la démocratie locale pour empêcher tout gouvernement qui serait en situation de faiblesse sur le plan local de reporter sine die les élections locales pour ne pas subir un revers électoral.
D’une manière plus générale, les consultations électorales ne sont pas organisées dans des conditions loyales et d’équité. Il n’y a aucun contrôle sérieux des dépenses électorales des candidats. La corruption électorale est une pratique courante, ce qui permet à certains d’être reconduits aisément. D’où l’augmentation, à première vue, des délits financiers. Selon une logique, les moyens répartis en vue de remporter une élection doivent être récupérés… Un plafonnement effectif et contrôlé des dépenses électorales est une mesure importante pour garantir la tenue des élections équitables.
L’information d’État manque en indépendance et pluralisme. Il est désormais urgent de privatiser la majorité des chaînes publiques de radio et de télévision et d’instaurer des règles strictes en matière d’équité et de pluralisme de l’information. Si l’actuel régime est peu enclin à procéder ainsi, il appartient à l’Opposition, dans le cadre de son offre d’alternance, de proposer de manière crédible et attrayante une libéralisation poussée de l’audiovisuel et d’encadrer le fonctionnement des chaînes publiques. Le pluralisme de l’audiovisuel, et bien entendu de l’information, doit devenir un fondement de notre République.
Le renouvellement politique, nécessaire à une démocratie, est peu pratiqué à Maurice et, lorsqu’il intervient, le principe dynastique prévaut. Ce sont principalement les mêmes familles qui occupent la scène politique depuis notre accession à l’Indépendance. La République a besoin d’une nouvelle génération de femmes et hommes politiques. Afin de dynamiser le renouvellement politique, d’autres pays ont instauré le principe d’une limitation du nombre de mandats qu’un homme politique peut exercer. À titre d’illustration, le Chef de l’État ne peut exercer plus de deux mandats consécutifs en France, en Russie, en Afrique du Sud et aux États-Unis. À Maurice, il serait peut-être nécessaire de limiter la durée d’exercice du pouvoir par un premier ministre à dix ans et le mandat parlementaire à trois ou quatre. L’Opposition parlementaire serait bien inspirée à engager une réflexion approfondie sur un tel sujet afin de promouvoir l’engagement politique des jeunes et notamment de jeunes femmes pour construire notre avenir commun.
Notre démocratie est restée à l’état primaire. Il y a lieu de lui donner un nouveau souffle afin qu’elle soit conforme aux standards pratiqués dans les pays développés. Elle a besoin d’être accompagnée de nouvelles valeurs qui fondent une société modernisée.