Avec une connexion internet qui est de nos jours permanente, sommes-nous en train de changer notre rapport aux choses ? Les journaux français Le Monde et Le Nouvel Observateur faisaient état de la question récemment en s’intéressant particulièrement à La condition numérique, un essai de Jean-François Fogel et Bruno Patino.
André Malraux tentait en 1933 d’explorer la condition humaine dans un roman du même nom traitant du massacre de Shanghai, et de l’âme révolutionnaire. Aujourd’hui, c’est une autre révolution qui nous guète : le numérique change-t-il notre rapport aux choses ?
Déjà, il faut prendre conscience de la nouvelle donne : la connexion permanente. « On commence à mesurer ce qu’entraîne le fait de vivre connecté en permanence à un réseau », déclare Bruno Patino auteur, avec Jean-François Fogel, de l’essai La condition numérique. Et d’ajouter : « Et le réseau n’est plus ce qu’il était il y a encore dix ans… Dire que le trafic croît sur internet est fondé, mais c’est ignorer l’essentiel : internet a changé. Et du coup, nous changeons tous. »
« Homo sapiens n’est pas devenu homo numericus. La parole, les gestes, les mimiques restent d’usage courant dans les échanges au sein des sociétés humaines. Nous ne vivons pas encore au sein d’une pure société de communication numérique et nous ne sommes pas non plus les expérimentateurs d’un nouvel âge de l’information. Mais nous sommes entrés, de plein gré, dans une époque neuve, et qui ne nous laisse aucun répit : le temps de la connexion permanente. »
Réel “updated”
Parler d’internet en média est devenu un non-sens. Un média, c’est « la diffusion d’un contenu à partir d’une source unique ». Le média est un tuyau, internet n’en est pas. Il est même à l’antipode. Internet est un espace. « Et l’objet de la connexion c’est d’abord de se connecter à d’autres internautes et non les publications de quelques médias, entreprises ou institutions. »
La condition numérique est telle que « la viralité sociale, visant à faire circuler des contenus – texte, image, vidéo, son, application, etc. – à la façon dont un virus contamine une population ». Jean-François Fogel et Bruno Patino citent le peintre Henri Matisse : « “Je ne peins pas les choses ; je ne peins que leurs rapports”, en voyant que l’essentiel de l’activité n’est pas tant de produire des contenus que d’amener des amis ou l’audience vers ces mêmes contenus en réponse à un message. » Ce n’est pas surprenant que la connexion permanente, d’une manière dont on n’est pas toujours conscient, « modifie notre rapport aux autres, notre façon d’agir en société, notre façon de penser, et même notre rapport au réel. »
Rapport au réel. Comment comprendre ? Il suffit de comparer à la manière de faire d’avant, sans internet, ni ordinateur. On ne connaît au départ, ni la personne, encore moins son compte et ses statuts. Pas de vitrine de présentation, pas d’information au préalable. Chaque nouvelle conversation sera un pas vers l’inconnu : les mots prennent leurs places, le body language…
La vie sociale n’a pas attendu le numérique pour exister. Mais l’« animal social » qu’est l’homme l’est d’autant plus quand il est internaute. Il est double identifiable, il a deux casquettes et c’est le chapeau numérique qui le couvre le mieux aujourd’hui. Patino explique : « Regardez une page personnelle de Facebook : la façon de se présenter se fait par projection externe. L’internaute se définit en affichant des liens vers les musiques, les vidéos qu’il aime, en montrant le recensement de ses amis, voire des photos très personnelles. Notre identité numérique est constituée par le partage, l’affichage de listes, l’expression de recommandations dans une définition très rénovée de l’intimité. » Et le tout motivé par une crainte de ne pas pouvoir exister suffisamment sur les réseaux sociaux.
On ne peut plus parler de monde virtuel. Ce que propose internet n’est pas un miroir de la réalité : « C’est un lieu où beaucoup cherchent du travail, une relation amoureuse, de quoi remplir leur dissertation ou tout simplement un achat au meilleur prix. C’est bien un espace du réel, qui agit sur le réel. Mieux : il le façonne pour nous. ». Patino cite alors Anakin Skywalker au début de La Guerre des étoiles : « Souviens-toi, c’est ton attention qui détermine ta réalité ». « Le réel est transformé par l’attention que nous portons à un écran, souvent même à plusieurs écrans, dans cette situation paradoxale qui nous voit seul et pourtant connecté à un monde bâti sur un maillage social de chaque instant. »
Capitalisme 2.0
Internet vient réécrire le capitalisme. Avec l’invention, notamment, d’une nouvelle loi économique où « la gratuité se paie d’avance ». « Avec la connexion permanente nous fournissons des données sans cesse, souvent de façon automatisée. Certains appellent cela de la “matière première” ; il faut plutôt y voir la nouvelle monnaie qui règle, sans aucun impayé, des produits et services apparemment gratuits. Petit à petit se réalise un processus d’accumulation de ces données qui constitue le capital essentiel de ces entreprises géantes. »
Évidemment, internet est une machine à des centaines de millions d’utilisateurs, des milliards de visites, « des chiffres qui invitent à une extension sans limites ». Et qui dit « économie », dit « nouveaux modes d’économie ». C’est de là d’où vient l’expression « extraire du sens ». Détails de Patino : « Un jour où je dialoguais avec quelqu’un de Google, il m’a dit “nous aurons fini notre travail lorsque nous saurons avant vous la question que vous allez poser”. » Sommes-nous si prévisibles ? Le tout reste encore de poser un constat de vérité : tant qu’on parlera d’internet en termes de virtuel, on le sous-estime. Il s’agit bien d’une réalité à part entière, une réalité aussi tangible qu’un rayon de supermarché, qu’une automobile. D’où la question : réalité veut-il dire liberté ?