Avec ses community standards, Facebook clame, depuis sa création, être le nouveau pays des rencontres. Île des échanges en tout genre, le site se veut centre de diversité et de partage, où l’on remarque l’émergence de nouveaux codes, d’une culture à part entière… avec ses dérapages.
Le cas Krishnee Bunwaree remet la question de sécurité internet sur le tapis. Au-delà de la toile, ce sont des réflexes mauriciens qui sont passés à la loupe au marché, au bureau, dans les dîners de famille, notamment. Le « dérapage » fait du buzz. Et le Mauricien se veut, chacun à son échelle, décrypteur d’une tendance plutôt « réactionnaire ».
Peut-on dire que Facebook est un reflet de la société mauricienne ? Peut-on comparer vie réelle et vie virtuelle ? Des philosophes pourraient tenter de donner des éléments de réponse. Nombre de médias et de commentaires auront, pour leur part, formulé l’équation : virtuel = réel. Est-ce justifié ? Et si Facebook ne se résume pas aux frontières : Maurice, USA, Inde, Dubaï ? L’équivalent en population du deuxième pays après la Chine fait de Facebook une véritable nation. Avec ses codes ? Avec sa culture ? Avec ses dérapages intrinsèques ? La question demeure, à la manière de Valérie Trierweiler : tourne-t-on son pouce sept fois avant de faire un commentaire sur une page, de la même manière que l’on tournerait sa langue ?
Impulsion
Ceci n’est pas une apologie des cyber-déviances. Juste une tentative d’explication de ce qui, d’un point de vue comportementaliste, rapproche ou éloigne Facebook de la réalité.
Ce qui les rapproche d’abord. Pour ce qui est du cyberbullying classique – c’est-à-dire prémédité, relevant du délire narcissique – Facebook et réalité ne sont que des images miroirs. L’article Cyberbullying : Halte à la terreur, paru dans l’édition du Mauricien du 7 juillet 2012, en faisait état. On y rapportait que l’outil informatique devient souvent un moyen de mise en oeuvre des stratagèmes élaborés dans le réel. « À chaque temps, ses méthodes » pouvait-on lire. De la même manière que le bully tyrannise son prochain sur son lieu de travail ou dans la cour de récréation, il exportera ses « compétences » sur la toile.
Toutefois, Facebook se distance à bien des égards du réel lorsque l’acte relève de l’ordre de l’impulsion, par exemple. Le cyber-comportement diffère du comportement social. C’est ce qui transformerait une personne « socialement inoffensive » en une criminelle virtuelle. Peut-on tenter de profiler de type de persona ?
On connaît tous des grands timides avec très peu d’interaction sociale. On parlera de non-maîtrise des codes sociaux (que l’on qualifierait de soft skills), d’une inaptitude à s’affirmer, et au final, d’un exil forcé ou provoqué. Ils se disent maladroits ou juste réservés, faisant le choix du retrait.
Mais voilà, ces mêmes personnes sont souvent à la toile l’opposé de ce qu’ils sont à la ville. Michael Rosenwald s’intéressait à ce sujet dans un article paru dans le Washington Post en 2011 (Can Facebook help overcome shyness ?). L’interaction avec l’écran se fait plus facilement. Et on peut se lâcher. Et on peut compenser son manque d’aise au réel par un caractère exacerbé au virtuel. Irait-on jusqu’à caresser les extrêmes ?
Deuxième cas de figure (parmi tant d’autres) : traitons de l’intention (à la lumière des théories classiques de Freud et de Jung). Dans la vie réelle, la part d’inavoué n’échappe pas au royaume de l’intime, la plupart du temps (exception faite du coup de sang, ou du crime passionnel). Par exemple, des réflexes hérités – soit protectionnistes, soit plus agressifs – peuvent conduire l’individu lambda à difficilement gérer certaines situations, qu’il finit par traduire par un sentiment de haine, une répulsion profonde. Mais de là à agir, à être violent ?
S’il est vrai que la société tamise les élans les plus réactionnaires, le réseau social semble assouplir certaines normes tacites. L’extraversion liée à la socialisation numérique est d’ailleurs un sujet d’étude privilégié en cyberpsychologie. Sur internet, on oserait plus que dans la vie réelle. Le temps d’examen entre la maturation de l’idée – discerner, peser les conséquences – et la décision serait-il réduit ?
L’épisode Valérie Trierweiler sur Twitter, nouvelle première dame de France, vérifierait peut-être cette intuition : jalouse de l’ex-présidentiable et ex du président Ségolène Royal, elle lui lancera deux ou trois piques via Tweeter. Sa défense : l’impulsion. La morale était : « Je tournerai mon pouce sept fois avant de tweeter ».
Et si la cyber-sécurité ne faisait pas la paire avec la sécurité juridique ? « Actus non facit reum nisi mens sit rea » – soit, « l’acte de culpabilité ne rend pas un individu criminel à moins que l’esprit de cet individu soit aussi coupable ». Le concept de mens rea est vieux comme le monde. Mais comment s’appliquerait-il au cyber-crime quand on est témoin d’un modus operandi irréfléchi, sous-pesé, naïf, enfantin ? Sur Facebook, sait-on toujours ce qu’on fait ? Sur Facebook, en tout cas, la conscience sociale semble ne plus freiner les élans basiques. Sur Facebook, un brouillard semble de ce fait planer entre les frontières de l’actus reus (acte matériel) et l’intention criminelle (mens rea).
Terre d’accueil
Facebook aplanit les murs. Facebook redéfinit les frontières. Facebook créée la communauté. Facebook tente de l’élever. Ce sont des prétentions que le réseau social ne cache pas, se vantant souvent d’être la deuxième plus grande population mondiale après la Chine. Facebook n’est pas une terre. Mais par son taux de fréquentation, Facebook fait bien figure de nation. Voici ce que dit l’introduction aux community standards : « Facebook gives people around the world the power to publish their own stories, see the world through the eyes of many other people, and connect and share wherever they go. The conversation that happens on Facebook – and the opinions expressed here – mirror the diversity of the people using Facebook. »
Mais d’y mettre des barrières : « To balance the needs and interests of a global population, Facebook protects expression that meets the community standards outlined on this page. » Parmi les « choses à ne pas faire » : propos violents, menaces, cyberbullying, notamment. Quoi de plus naturel pour cette plateforme qui se veut terre d’accueil. Et il lui faut une police.
Le site Naked Security, par Sophos, détaille ce procédé de sécurité, avouant « en toute franchise qu’à plusieurs reprises, l’expansion de Facebook aura mis à mal sa capacité à protéger ses utilisateurs ». Plusieurs individus se plaignent du manque de réaction de Facebook (voir hors-texte). Avec Graham Cluley, chroniqueur pour Naked Security (article du 21 juin 2012), on revient sur le protocole de sécurité utilisé par Facebook.
En effet, Cluley rapporte que Facebook a, au début du mois de juin, levé le voile sur les procédures enclenchées dès qu’un des 900 millions d’utilisateurs rapporte un cas d’abus. Quatre équipes y dédient leur temps et compétences. Ces unités sont : la Safety Team, la Hate and Harassment Team, la Abusive Content Team et finalement la Access Team. Ces équipes fonctionnent 24 h/24, 7 j/7. Et afin de couvrir l’étendue du fuseau horaire, des bureaux sont déployés de Menlo Park, Californie à Hyderabad, en Inde.
Selon Facebook, les cas d’abus sont réglés dans les 72 heures et les équipes sont capables de fournir un appui en 24 langues différentes. Mais Facebook n’est pas tenu d’agréer à tout cas rapporté. Cluley souligne l’explication de Facebook : « Because of the diversity of our community, it’s possible that something could be disagreeable or disturbing to you without meeting the criteria for being removed or blocked. For this reason, we also offer personal controls over what you see, such as the ability to hide or quietly cut ties with people, Pages, or applications that offend you. » Le propos est nuancé.
Et pis, la position de Facebook tend dangereusement vers le paradoxe. Facebook permettrait le brassage de culture, le partage tout en dénonçant le manque de tact, de considération, de respect. Oui mais, de ne surtout pas manquer de subtilement se laver les mains de certaines subtilités que seul un enracinement profond dans la culture locale peut procurer. Facebook ne parle pas tous les dialectes. Facebook ne parle pas Kreol, ne connaît pas le terrain mauricien. La conclusion de Cluley est sans appel : « Real countries invest in social services and other agencies to protect their citizens ». En guise de paraphe : Hazard, use with caution.