La toile est venue se tisser jusque dans les moindres habitudes humaines, y compris la recherche de l’âme soeur. Le romantique n’a qu’à se rhabiller… Le style classique aujourd’hui c’est : add, poke et recycle bin. Mais like-t-on vraiment l’amour en ligne ? Ne flirte-t-on pas de la pelle au râteau ?
La révolution internet et les nouvelles façons de communiquer ont altéré la manière dont les rencontres étaient jadis initiées. L’internet est maintenant le lieu pour faire des rencontres. Inutile d’attendre de rencontrer par hasard son petit ami par le biais d’un membre de la famille, à l’université ou encore au travail. Évoluant dans une société qui promeut le culte de l’urgence, les gens n’ont plus le temps d’attendre que le hasard provoque une rencontre. Et de prendre le destin en main…
La connexion grand V ne fait pas que booster l’échange de données. Les sites de rencontre foisonnent. Avec leur contingent d’accros, leur cible préférée : du « célibataire exigeant » à la « cougar » épicurienne. Que sera l’histoire d’une rencontre dans 30 ans ?
Delete ces histoires de coup du destin. On entendra de moins en moins les couples se raconter… Elle qui dit « il était là, accoudé au bar, il buvait son cocktail » et lui répondre : « c’était du scotch » – toutes les nuances et les aléas de la mémoire de rendent à la fois flous et extraordinaires les « grands moments ». Dans 30 ans, sans doute, se souviendra-t-on exactement d’une rencontre : « Je l’ai ajoutée. Elle m’a accepté. Après 2 jours, elle a like une de mes photos… Je l’ai mail… On s’est texté », etc. On connaît la suite. Prévisible. Trop prévisible ?
Cyrano de Bergerac aurait peut-être apprécié cette ère. Plus besoin de se cacher derrière ses lettres d’amour. Il n’aurait qu’à ajouter Roxanne sur un réseau social et commencer à lui faire la cour assis devant l’écran de son ordinateur ou encore à lui envoyer des SMS enflammés. Et exit le potentiel de gaucherie que pouvait provoquer la première rencontre face à face. Exit timidité, appréhension. Exit charme, magie ?
Damien Ho, 20 ans, estime pour sa part que le romantisme n’a pas souffert de la révolution de la toile : « Pour moi la technologie ne tue pas le romantisme car je suis de nature romantique. Peu importe comment, j’arrive à m’exprimer ». Mais le type du gentleman 2.0 ne fait pas l’unanimité. Pour Kelly Persand, 18 ans, « on tue réellement le romantisme. Ce n’est pas possible de décrire tes sentiments sur chat. » D’autres, comme Jason Richard, ne font que constater, de manière neutre : « Les personnes se disent plus souvent qu’ils s’aiment via internet ou d’autres moyens de communications qu’en face. » Et de laisser entendre que le tout serait de « savoir balancer ».
Facilité
Selon Cédrik, 22 ans, « draguer quelqu’un via la technologie est beaucoup plus facile. Il est plus simple de dire à quelqu’un qui nous plaît ce qu’on ressent par chat ou SMS et même par téléphone que de le dire en face. » Sur les réseaux sociaux, on complimente l’autre sur ses photos et sur ce qu’il écrit. « Cela aide à avoir une petite idée de qui est la personne et à quoi elle peut ressembler. C’est pratique la technologie », soutient-il. Le côté pratique, en effet, c’est de pouvoir constamment sonder l’autre convoité : savoir ce que la personne aime, n’aime pas, saisir ses points d’intérêts, et pour les plus futés parvenir à établir un profil psychologique. Elle est peut-être là, la cyber-efficacité.
Par ailleurs, il n’y a plus besoin de « se compliquer la vie ». Autrefois, rendre formelle une relation passait par un échange de bons procédés : collier, bague – de quoi marquer une appartenance, être identifiable. Mais il est bien révolu le temps des lilas. Il ne suffit que d’un « clic » afin de formaliser une relation. « Sur plusieurs réseaux sociaux on a l’option de se mettre en couple avec quelqu’un et cela au vu de tout le monde. C’est genre pour bien officialiser la relation. Comme par exemple Facebook où on peut dédicacer des chansons et des status à notre amoureux ou amoureuse », décrypte Jason Richard.
Cette apparente « facilité » peut-elle résulter en une relation solide ? Car, une certaine perception confère à la manière « classique » un cachet de résilience. Quand on a ramé (ou tracé) six mois à la sortie des cours, ou en espérant en les promesses d’une « belle journée au Champ-de-Mars », on aurait tendance à s’employer davantage à faire durer les choses. C’est ce qu’enseigne la patience, selon une certaine sagesse populaire. Mais désormais on entend souvent « mo pe sorti ar li pou gayn enn rol ». Vraisemblablement, la facilité gomme l’exigence du « savoir se donner une chance ».
Y aurait-il quelque part « incitation à la débauche » ? L’histoire ne sera d’aucune aide à établir cela. La Grèce Antique, avec toute sa philosophie, n’inspirait pas de grands élans moraux, relativement parlant. Il est difficilement imaginable que les moeurs actuelles soient aussi « légères » qu’on le sous-entend souvent. Toutefois, ce qui pour le moins sûr, c’est que les moyens dont on dispose sont un fait unique dans l’histoire. Il est plausible en effet qu’il n’ait jamais été aussi facile de tromper son conjoint. Exemple type : l’utilisation du téléphone portable. Telle sonnerie pour X, une autre pour Y. Il est aisé de compartimenter sa vie. De cloisonner. Quant à internet, on peut avoir plusieurs courriels et comptes sur réseaux sociaux et entretenir des relations extra-conjugales sans que personne ne s’en rende compte. D’où la paranoïa dans l’air. Savoir les mots de passe du compte de son amoureux devient preuve d’amour. « C’est l’envie de tout savoir. C’est surtout pour mieux connaître notre partenaire et par curiosité de savoir ce qu’elle fait ou pas et surtout avec qui », fait ressortir Damien Ho.
Tromper/rompre
Sempiternelle question : c’est quoi, sortir avec quelqu’un ? Une première balade à Bagatelle, ou est-ce se tenir par la main qui vient officialiser les choses ? Idem pour la tromperie. Les définitions sont multiples… Et internet ne semble pas y remédier.
Pour chacun de nos intervenants, tromper quelqu’un peut se faire de différentes manières. Pour Lorry Coret, 22 ans, tromper quelqu’un c’est communiquer avec une autre personne que son partenaire sans arrêt. Quant à Adeline Jules, 21 ans, elle estime que flirter avec quelqu’un c’est tromper. « Pour moi c’est simple, dès que la personne ressent le besoin de flirter c’est qu’un problème se pose. » Et là encore, c’est la « facilité » qui menace…
N’empêche, la perception que les infidèles sont plus nombreux que dans un passé récent ne rend pas les ruptures moins douloureuses. Peut-on s’habituer à se « faire larguer » ? Les ruptures restent douloureuses. Elles peuvent même l’être davantage. Un SMS, un changement de status – encore une fois, c’est facile d’effacer la relation, de l’envoyer direct au recycle bin. Et cela souvent, sans le besoin de se dire les choses en face. Se donne-t-on encore le temps de l’explication ? Divya, 19 ans, laisse entendre que rompre de cette manière démontre que la personne ne se souciait pas de son ex-partenaire. « C’est plus douloureux car c’est une preuve qu’il ne veut pas te voir pour te dire ces choses-là. Mettre fin à une relation face à un écran, c’est là que tu sens qu’il ne ressent pas la même chose ». Quant à Adeline, son verdict est sans appel : « Je trouve que c’est lâche de rompre par téléphone. Certains trouvent que c’est un outil utile pour éviter les représailles de la rupture. »
Consumérisme
Oui, il est certain qu’internet est le nouveau temple de l’amour. Avec ses nouveaux codes. Ses méthodes. Sont-elles sensiblement différentes de ce qui se faisait auparavant ? Pour les cyniques, « transposez le soixante-huitard en 2012, on verrait bien s’il se comporterait à la romantique ». Il est ainsi impossible d’évaluer si c’est l’Homme qui a changé drastiquement, ou si ce sont simplement les moyens dont il dispose qui ont remodelé les comportements.
Mais théories mises à part, ce que l’on peut observer aujourd’hui c’est que la personne humaine dispose d’un choix détaillé. Les profils sont étalés sur la toile, plus besoin de découvrir, de s’acclimater, et d’apprendre à aimer. On pense savoir ce qu’on aime. On add ce qu’on pense aimer. On établit des paramètres, et il est possible de « valser » d’un spécimen à l’autre. Réseaux sociaux, sites de rencontre – consumérisme ambiant ? Le respecté Guardian s’intéressait à la question dans son édition du 6 février 2012. Le sujet de l’article : Is online dating destroying love ?
Bien sûr, il n’y a pas que du mauvais à tout ce cyber fla-fla. C’est l’opinion de cinderella69 (alias Jennifer, née en 1969), qui relate sur son blog : « You couldn’t do this until now. You went on waiting and waiting for your Prince, and you still had a long wait ahead of you, because he didn’t know you were waiting, poor thing. Now you’re on the net, and everyone knows it. It can’t fail to work. All you have to do is look. » Le prince peut être à portée d’un clic. Grand ouf de soulagement ! Et comme l’affirme la trentenaire sonnante célibataire de la publicité de Meetic (site de rencontre online) sur les chaînes satellitaires : « Et si moi, je ne veux pas le rencontrer sur mon lieu de travail, dans mon environnement ? Je préfère l’évasion… » Une revendication qui modifie les règles du jeu. « Online dating offers the dream of removing the historic obstacles to true love (time, space, your dad sitting on the porch with a shotgun across his lap and an expression that says no boy is good enough for my girl) », souligne le Guardian. Pour le meilleur… et pour le pire. La princesse peut parfois se mettre le doigt dans l’oeil. C’est le syndrome « site de rencontre ». Ainsi, on recense « pas mal de gens comme Nick, qui ne cherchent pas l’amour, mais l’aventure – des rencontres aussi éphémères que le yaourt ». Et le Guardian semble indiquer qu’internet sied aux prédateurs qui auraient peut-être collectionné les gifles au traditionnel pub. « In his sex blog, Nick works out that he got 77.7 % of the women he has met through online dating sites into bed on the first night. » Nick est anglais, semble-t-il. Y a-t-il de nombreux Nick sur la toile mauricienne ? Bonjour la romance.
Et de conclure de manière plutôt fataliste que la personne humaine « est peut-être condamnée à errer en créature insatisfaite, dont les désirs ne peuvent être comblés que momentanément… le temps de se trouver une nouvelle créature à séduire, dans lequel cas, les sites de rencontre seraient voués à continuer à nous faire espérer, et nous décevoir ». Perspective loin du réconfort. Isabelle de Truchis de Varennes, alias Zazie, chantait pour sa part : « Cyber/On est cyber et si bien/Super/Toutes ces machines dans nos mains/Cyber/On est fier de ne plus être Humain. »