Comme tous les ans après la présentation du budget national, nous sommes allées demander à l’économiste Pierre Dinan ses commentaires. Les voici.
Xavier Duval avait annoncé que son premier budget allait remettre l’économie mauricienne sur les rails. A-t-il tenu parole ?
Je pense qu’il est en fait venu faire un pari audacieux sur la croissance. Ce qui me frappe, c’est qu’il a travaillé sur une croissance de 4% pour 2012…
…n’est-ce pas utopique par rapport à ce qui se passe dans la zone euro et sur toutes les places boursières ces jours-ci ?
Je dirais que c’est volontariste. Dans son document, le ministre donne les hypothèses sur lesquelles il a basé son pari : augmentation du nombre de touristes ; un secteur de la construction qui va avoir plus de travaux ; une croissance dans le textile et dans l’immobilier, et ainsi de suite. Donc, c’est un pari sur la croissance. Ce que le ministre des Finances est en train de faire en fait, c’est de dire aux opérateurs privés : « Voilà la politique économique que je veux suivre ; je vous donne un certain nombre de moyens. À vous de jouer maintenant. La balle est dans votre camp. » C’est un pari audacieux sur la croissance et il parle de ce qu’il veut obtenir : high investment, high productivity, high efficiency, high technology, high economy. J’appelle son document son G3, et ses objectifs son H5.
La réussite des H5 du ministre des Finances ne dépend pas que de lui. La situation économique mondiale n’évolue pas en fonctions des souhaits de Xavier-Luc Duval.
C’est pour cette raison que je dis que la balle est maintenant dans le camp des opérateurs. À eux d’utiliser, s’ils sont d’accord, s’ils pensent que c’est suffisant, les mesures proposées pour relancer l’économie. En réalité, un gouvernement ne peut relancer l’économie qu’en adoptant une politique favorable mise en pratique par les opérateurs privés. On sent dans ce budget un effort de retrait partiel du gouvernement…
…vous sentez dans ce budget moins d’étatisme et plus de libéralisme ?
Je dirais plus d’investissement à être fait par le secteur des affaires plutôt que par le gouvernement. J’en veux pour preuve qu’il est prévu que d’ici à juin 2012 – je trouve que c’est une preuve de courage par les temps qui courent de prendre date – un désinvestissement de la State Investment Corporation dans un certain nombre de corps para-étatiques, comme les casinos. Le ministre a aussi parlé, et j’espère que ce ne sont pas que des paroles, de gestion avec l’aide de partenaires de la Cargo Handling et de la recherche d’un partenaire d’affaires pour Air Mauritius. On sent qu’il a, derrière cette annonce, une volonté d’améliorer l’accès aérien de Maurice.
Business Magazine titrait en Une cette semaine, en parlant du budget, que le secteur privé retenait son souffle. Est-ce que, depuis vendredi, le secteur privé mauricien respire mieux ?
Je ne suis pas le représentant du secteur privé. Mais je vais répondre à la question et pas seulement pour le secteur privé. Ma réponse, personnelle, est la suivante : en écoutant le discours du ministre des Finances, j’ai senti que tout semblait facile. C’est pour ça qu’après le discours, je suis arrivé à la conclusion que le ministre des Finances a fait un pari sur la croissance. Il a prévu 4% de taux de croissance en 2012, alors que celui de cette année était estimé à 4,2%, et que certains disent qu’en raison de la situation internationale le taux sera bien moins. Malgré tout cela, le ministre prévoit un taux de croissance de 4% l’an prochain : c’est un pari. Pour revenir à la question : je me répète, la balle est maintenant dans le camp des opérateurs.
Les mesures budgétaires sont-elles de nature à inciter le secteur privé à plus investir et à s’investir ?
Il me semble que oui, parce que le ton général du document présenté par le ministre des Finances donne confiance. Permettez-moi de vous citer une phrase du grand économiste Keynes, qui disait : « Quand la confiance est élevée, l’économie marche bien. Quand elle est faible l’économie est malade. » Je sens que nous venons d’une situation où la confiance n’était pas là et l’économie faiblarde. Si ce nouveau ton donne confiance – et il semblerait à première vue que oui – donc on peut s’attendre à ce qu’il y ait un redoublement d’efforts de la part des opérateurs économiques.
L’antagonisme opposant le gouvernement et le secteur privé aurait-il subitement disparu ?
En tout cas on en a l’impression. Encore que cet antagonisme se réfère plus aux années passées. Mais je pense que depuis 2006 cette agressivité a diminué. L’année dernière on a senti, je ne dirais pas une agressivité, mais un certain froid entre le secteur privé et le gouvernement.
Cela dépasse un certain froid quand des membres du gouvernement accusent un ancien ministre des Finances d’être « l’homme du secteur privé ».
Je le reconnais.
Vous m’aviez dit l’année dernière que vous aviez eu le sentiment qu’on avait peu parlé d’économie au ministère des Finances occupé par Pravind Jugnauth. Les choses ont-elles changé avec l’arrivée de Xavier-Luc Duval au poste de Grand Argentier ?
Le nouveau ministre est en poste depuis quelques mois seulement, et il a montré un intérêt soutenu pour l’économie.
Navin Ramgoolam avait annoncé que son dernier ministre des Finances allait présenter un budget responsable. Est-ce le cas ?
Je pense que ce budget contient de bons points au niveau de la responsabilité, si ce qui a été annoncé est réalisé. Je cite comme exemple le fait qu’un calendrier a été établi pour un certain nombre de mesures annoncées, ce qui permettra de juger du sérieux du ministre. Je crois que dans l’ensemble, c’est un budget responsable et je cite comme exemple l’abolition des taxes sur les intérêts et les plus-values et la nomination de deux ambassadeurs économiques itinérants…
…à condition que l’on nomme de vrais ambassadeurs économiques compétents. Pas des petits copains que l’on récompense pour services politiques – ou privés – rendus au chef du gouvernement.
Bien sûr. Et j’ajoute que, dans ce cas précis, la balle n’est pas dans le camp des opérateurs privés mais dans celui du gouvernement. Il y a aussi dans ce budget une notion intéressante dont on commence à parler, le « nudging ». C’est-à-dire, une forme de responsabilisation dans le domaine social. Xavier-Luc Duval a dit que les familles qui ne touchent que Rs 10 000 par mois ne paieront qu’un tiers des Rs 900 000 que coûtera le logement social qui leur sera proposé. Mais ce bénéfice ira seulement aux familles qui seront d’accord pour signer un contrat social couvrant une série de sujets. Ce contrat social a été appliqué avec succès au Mexique. Je trouve qu’au niveau de la responsabilité, la possibilité offerte pour le transfert des cotisations du National Saving Fund à une assurance médicale est également intéressante. Sur le chapitre de la responsabilité, le budget fait mention de la préparation d’un registre social de Maurice, qui va permettre de faire un recensement valable de la pauvreté dans le pays. C’est la première fois que ce registre est mentionné, ce qui sous-entend que l’état ne va venir en aide qu’à ceux qui en ont réellement besoin. C’est un instrument qui sera utile dans le combat contre la pauvreté.
En un mot, Pierre Dinan, le premier budget de Xavier-Luc Duval vous plaît-il ?
C’est un budget qui donne espoir… si ses objectifs annoncés sont réalisés. C’est un budget qui, dans le contexte international difficile que nous vivons, est un pas dans la bonne direction. Il n’est pas un nouveau mur à franchir, il montre une voie qui, dans la confiance, peut nous mener là où il faut avec des efforts d’investissements, mais de travail aussi.
En parlant de travail, justement, ne manque-t-il pas dans ce budget une phrase pour souligner que la machine ne peut pas bien fonctionner sans l’effort des fonctionnaires ?
Je crois qu’on parle d’un accroissement nécessaire de la productivité pour atteindre les objectifs fixés. Mais il y a dans le budget sur le travail et la productivité une petite phrase qui va probablement susciter quelques remous. Celle qui dit que tous les services gouvernementaux qui travaillent avec le public soient ouverts le samedi. J’attends les réactions.
Mais il ne suffit pas d’ouvrir quelques bureaux le samedi ; il faut que le travail de la semaine soit également fait. Et surtout bien fait.
C’est mentionné dans les « five high » en parlant de « high productivity » et de « high efficiency ». Le travail et le capital doivent être utilisés le mieux possible pour atteindre les objectifs fixés. La notion du travail bien fait existe dans le budget, peut-être pas de façon explicite, mais elle existe. D’ailleurs il y a pas mal de choses entre les lignes dans ce budget, comme les précédents d’ailleurs, car il faut savoir décrypter un budget.
Qu’est-ce qui vous a déplu dans ce Budget 2011 ?
Le fait qu’il y ait des mesures qui ne sont pas très claires. On va créer un National Resilience Fund…
…le terme « resilience » revient souvent dans le budget…
…tout comme une certaine autosatisfaction. J’ai souvent entendu le terme « I am pleased to… »
…sans compter les nombreuses références au Premier ministre…
…no comment.
Je crois que les ministres des Finances de Navin Ramgoolam ont un quota de références au Premier ministre à respecter dans leurs discours…
…no comment. Je reviens au National Resilience Fund pour dire que l’utilisation de ce fonds de Rs 7,3 milliards n’est pas bien défini, pas très clair, puisque concernant au moins une dizaine de secteurs. On reste un peu sur sa faim quand, dans le chapitre des infrastructures, on tombe subitement sur une petite phrase pour nous parler du métro léger et du Harbour Bridge. Il y a ensuite les municipalités, avec la suppression de la taxe locative, qui sera compensée par le gouvernement. Cette mesure, et plusieurs autres, signifient que les municipalités vont voir réduire d’avantage leur autonomie. Même si la gestion actuelle des municipalités laisse sérieusement à désirer, c’est un pas dans la mauvaise direction. Une autre mesure qui va dans le bon sens mais n’est pas suffisante : les fameux housing estates de la National Housing Corporation. Il ne suffit pas d’aider à mettre en place des syndics, mais il faut faire un suivi de tout le processus et former des gens à s’organiser pour mieux gérer leur environnement de vie.
Il n’y a pas beaucoup de points négatifs dans ce budget ?
Pourquoi cherchez-vous le négatif là où il n’existe pas ? Je regrette l’absence de détails sur certaines mesures, comme par exemple sur les incitations pour encourager les producteurs locaux à faire de l’exportation. Le discours aborde le sujet, mais n’entre pas dans les détails.
Le ministre des Finances pouvait-il mieux faire ?
Je ne crois pas qu’on puisse le dire. Je dirais qu’il a fait des propositions en se basant sur des hypothèses, ce qui fait un pari. On dira plus tard s’il l’a réussi ou pas. En écoutant le ministre de Finances lire son discours à la télévision, je n’ai pu m’empêcher de penser à une publicité que l’on entend souvent à la radio…
…vous pensez au slogan « li même meilleur », que Rama Sithanen s’était approprié ?
Pas du tout. Je pense au slogan publicitaire que vous connaissez sûrement et qui se termine par la phrase « …et tout devient possible ». Ce slogan m’est resté en tête, puisque tout au long du discours, je me suis dit : « Le ministre des Finances va faire tout ça ? » C’est ensuite, après le discours, quand on regarde les chiffres et qu’on les compare, que l’on comprend que l’exercice budgétaire a été construit sur une croissance de 4%. Donc, attendons de savoir si tout le budget va devenir possible.
Restons dans le jeu : avec ce budget, le ministre des Finances a-t-il tiré le bon numéro ?
Les faits nous le diront.
Le ministre des Finances n’a pas parlé des augmentations des tarifs de l’eau et de l’électricité, qui vont probablement influer sur la croissance.
C’est vrai. J’en profite aussi pour souligner que malgré tout, dans le secteur des infrastructures, entre autres, on continue à avoir pas mal d’investissements du gouvernement. Dans ce secteur, l’investissement passe de Rs 8 milliards à Rs 14 milliards en une année. Il y a également des prêts, d’une valeur de plus de Rs 3,8 milliards, pour les corps para-étatiques. C’est à ce niveau-là que se situent les gros problèmes du budget, qui rendent urgente une réforme. Une vraie.
Avez-vous retrouvé la confiance avec ce discours du budget ?
Je dirais plutôt que le discours du budget m’a rendu conscient du fait qu’il y a un pari à relever. Il ne faut pas avoir une confiance aveugle, mais une confiance agissante.
Dernière question classique : est-ce un bon budget ?
On a pu entendre à la télévision beaucoup d’applaudissements des rangs du gouvernement. Il est à souhaiter que ces mêmes mains, mues par l’intelligence, se mettent au travail pour réaliser les objectifs du budget.