Mark Spofforth, vice-président de l’Institute of Chartered Accountants of England and Wales (ICAEW) – qui rassemble 136 000 experts-comptables à travers le monde, vient d’effectuer une visite à Maurice. Il était l’invité de la Society of Chartered Accountants (SCA) qui regroupe les membres de la ICAEW à Maurice. En dépit d’un emploi du temps chargé et grâce à Mme Su Lin Org, présidente de la SCA, Mark Spofforth a accepté de répondre aux questions de Week-End sur son institut ainsi que sur des questions d’actualité économique.
Quel est le job description d’un expert-comptable en 2011?
Il n’est plus, comme c’était le cas autrefois, seulement un responsable des comptes, un book keeper. La fonction a évolué avec le temps et l’expert-comptable occupe aujourd’hui des postes de responsabilité au sein d’entreprises au niveau du management. C’est ainsi que les membres de la Society of Chartered Accountants travaillent à Maurice dans divers secteurs: le commerce, la banque, l’administration gouvernementale. Dans tous les secteurs où il faut des gens formés à prendre des décisions.
J’ai noté que sur le site web de l’ICAEW, le terme « éthique » était souvent utilisé. Est-ce parce que l’éthique n’est pas respecté dans la profession?
L’indépendance, l’objectivité, le sens de la justice font partie de l’éthique de la profession et il est tout à fait normal qu’un institut qui regroupe des professionnels en parle beaucoup. Nous mettons en oeuvre tous les moyens pour que nos membres et nos élèves respectent l’éthique de la profession. Je tiens à souligner qu’il ne suffit pas de respecter cette éthique, il faut également en faire un mode de vie professionnel. Plus qu’une série de règles à respecter, c’est surtout un état d’esprit qui permet d’éviter les conflits d’intérêts. Pour répondre plus précisément à la question, il est évident que le respect de l’éthique  professionnelle est aujourd’hui un sujet d’actualité.
Est-ce que ceux qui respectent l’éthique sont majoritaires ou en minorité?
Le respect de l’éthique fait partie intrinséque de la profession. Ces valeurs sont enseignées non seulement dans les salles de cours mais nos étudiants sont invités à les vivre concrètement lors de stages qui leur sont proposés. Je pense que ceux qui respectent l’éthique sont majoritaires dans la profession.
A qui va la loyauté du Chartered Accountant: à son employeur ou aux principes de sa profession?
Notre profession consiste à dire aux clients la vérité à long terme dans le respect des lois. Même si le client ne veut pas ou ne souhaite pas entendre le message, nous avons l’obligation de le lui dire.
Votre travail est, je reprends vos termes, de dire la vérité sur le long terme à vos clients. Si c’est le cas, comment se fait-il qu’aucun expert-comptable travaillant pour les institutions européennes n’avait compris  que la Grèce ne possédait pas les critères financiers pour être admise dans l’Union  Européenne, qui nous mène à la crise actuelle?
Permettez-moi tout d’abord de dire que l’Union Européenne n’a jamais fait un véritable audit de la situation de ses membres. Tous les professionnels savaient que tous les pays européens, y compris la France et l’Allemagne, ne satisfont pas  TOUS les critères de base pour une admission à l’Union. On a préféré se mettre d’accord sur des critères politiques pour faire l’Europe sans insister sur les critères économiques et c’est, sans doute, ce qui explique l’échec de l’Europe. C’est aussi une des raisons expliquant le refus de la Grande Bretagne d’adhérer à l’Europe. L’Europe ne peut pas fonctionner uniquement sur une base politique.
Vous voulez dire que ceux qui devaient savoir étaient au courant que certains pays européens étaient économiquement voués à ce qui est en train de se passer?
Ces informations étaient connues. Je crois que l’attitude générale, qui nous a conduit à la situation actuelle, était: on s’occupera de ces disparités économiques entre pays plus tard. A l’époque, régler ces problèmes n’était pas une priorité. On ne s’en est pas vraiment occupé.
Ce qui se passe aujourd’hui en Grèce et en Italie était donc prévisible?
Pas à cent pour cent. On savait que des problèmes allaient survenir, mais on ne pouvait pas prévoir que l’évolution de la situation économique mondiale allait nous mener à la situation actuelle avec la conjonction de plusieurs facteurs. L’un des plus importants a été la décision prise par l’ancien président Clinton selon laquelle les banques devaient prêter de l’argent à tous ceux le désiraient sans vérifier leurs capacités de remboursement. La pression politique a été tellement forte que les banques ont dû céder. Comme les banques américaines ne pouvaient récupérer leurs créances, elles les ont vendues à d’autres banques non américaines. C’est ainsi qu’a commencé la crise économique. Je pense qu’il serait un peu facile de porter le blâme sur les politiciens, les banquiers, les économistes ou les experts comptables en les accusant de ne pas avoir fait leur travail. La crise économique que nous traversons est la conséquence d’une série de facteurs additionnés.
Autrement dit, tout le monde est responsable mais personne n’est coupable?
Je ne suis pas sûr que pointer du point une personne ou une catégorie profesionnelle apportera une solution à la crise. Le plus important est de comprendre ce qui s’est passé.
Vous trouvez qu’il n’est pas important de situer les responsabilités professionnelles de cette crise économique qui est un drame personnel pour des millions d’individus qui ont tout perdu?
Bien sûr que c’est important de situer les responsabilités, bien sûr que la crise a poussé au chômage des millions d’individus, mais blâmer équivaut à reprocher à des professions, des individus de ne pas avoir prévu ce qui allait se passer. A l’époque, ce n’était pas possible, nous sommes tous, y compris les médias, quelque part responsables collectivement de la crise que nous n’avons pas voulu voir venir.  Nous devons aujourd’hui restaurer la confiance dans le système et faire tourner l’économie.
Pensez-vous que les leçons nécessaires ont été tirées de la crise?
Nous avons payé ces leçons au prix fort. Je ne crois pas que, dorénavant, les banquiers accepteront de céder sous les pressions des politiciens, de prêter de l’argent sans vérifier les capacités de remboursement.
Quel est votre analyse de la crise économique qui frappe les pays de la zone euro?
Je suis beaucoup plus inquiet sur la situation en Italie qu’en Grèce. La situation en Grèce est loin d’être idéale, mais quand – comme c’est le cas en Italie – le taux d’intérêt atteint les 7%, c’est inquiétant. Ceci étant, je suis assez optimiste sur le long terme et pense que d’ici dix ans, la situation sera revenue à la normale dans la zone euro.
Quand on parle d’experts-comptables, c’est le terme ACCA qui vient immédiatement à l’esprit. Quelle est la différence entre l’ACCA et l’ICAEW?
Nous sommes tous les deux des organisations professionnelles représentées à travers le monde. Nous avons un nombre à peu près semblable de membres. La différence se situe au niveau de l’enseignement. Chez nous, on ne se contente pas d’un savoir obtenu à travers des cours, par corresponsdance ou pas, et des examens mais également par des stages pratiques et l’expérience acquise sur le terrain. Nous avons également un programme de remise à niveau permanent de nos membres.
J’ai retenu une citation qui s’affiche sur le site web de l’ICAEW: « Because of us people can dbusiness with confidence. » Faut-il comprendre que ce n’est pas le cas dans d’autres associations d’experts-comptables?
Nous avons déjà parlé de notre sens de l’éthique, de l’indépendance et de l’objectivité. Le respect de ces valeurs par nos membres crée un élément de confiance indispendable au bon fonctionnement du monde des affaires.
Quelle est la définition du mot confiance dans le monde des affaires?
Je crois que la confiance est un élément fondamental dans les relations humaines, professionnelles et dans le secteur des affaires. La confiance est aujourd’hui le moteur du business. Les investisseurs sont à la recherche de cette denrée pour faire des affaires. Ils veulent de pays où ils peuvent travailler en toute sécurité dans tous les sens du terme. Elle est obtenue par des lois modernes dont l’application est surveillée par des autorités qui font efficacement leur travail. C’est le cas de Maurice en ce qui concerne le secteur des affaires, le secteur offshore en particulier, ce qui me permet de dire que votre pays a un bel avenir dans ce domaine.
Je suis surpris de constater que l’ICAEW est présente dans tous les continents, sauf en Afrique. Est-ce qu’il y a une raison spécifique à cette non présence sur le continent africain?
Nous ouvrons des bureaux de l’ICAEW dans les pays ou les villes où il existe un centre économique et une concentration de nos membres. Nous devons être présents dans certains centres financiers. Nous sommes conscients de cette non  présence en Afrique et sommes en train de réfléchir en collaboration avec la Banque Mondiale sur la possibilité de créer un centre, notamment au Botswana.
Restons en Afrique. Est-ce qu’un expert-comptable peut travailler, en respectant l’éthique dont nous avons beaucoup parlée, dans un pays  dirigé par un régime autoritaire comme le Zimbabwe?
C’est très très difficile…
…c’est surement la même chose en Chine?
C’est très différent. Au Zimbawe, vous ne savez pas quand vous serez payé, si votre travail sera respecté, s’il ne sera pas remis en question, modifié par quelqu’un. En Chine, vous savez comment fonctionne le système qui respecte les lois afin d’attirer les investisseurs étrangers. Je ne crois pas que ce soit le cas des autorités du Zimbabwe.
J’ai relevé sur votre site que vos membres travaillent pour l’intérêt du public. Est-ce que l’ICAEW travaille pour l’intérêt de ses membres ou celui du public?
Ce sont les syndicats qui travaillent pour défendre les intérêts de leurs membres et  l’ICAEW n’est pas un syndicat. Notre travail consiste à donner les conseils ou indications à nos clients pour faire bien fonctionner le système avec pour finalité la bonne marché de la société, donc de l’intérêt public.
Si je vous disais qu’un de vos membres ne respecte pas l’éthique des experts-comptables, que feriez-vous ?
L’ICAEW a des règles disciplinaires très strictes. Nous avons un système qui nous permet de faire des enquêtes, de transmettre les résultats à un comité discipline qui recommande, s’il y a lieu, des actions disciplinaires. Si c’est le cas, nous avons un système d’amende et, dans les cas extrêmes, la confiscation de la licence.
Cela arrive souvent?
Non, mais c’est toujours beaucoup trop à mon gôut. Nous avons souvent des cas de non respect des règles provoqués par le stress et des difficultés.
J’ai appris que vous êtes membre du parti conservateur britannique. Comment faites-vous pour respecter l’éthique des experts-comptables, dont nous avons beaucoup parlée, et la logique du politicien qui n’a pas grand-chose à faire avec l’éthique?
Je ne suis pas un politicien mais un membre du parti conservateur britannique. En Grande-Bretagne, on peut être membre d’un parrti politique, le soutenir financièrement sans faire de la politique active, ce qui est mon cas. Je ne suis qu’un expert-comptable qui travaille dans une petite ville. Et j’ajoute que je n’ai aucune ambition politique…
…c’est ce que disent les politiciens juste avant de commencer à faire de la politique active. Quels sont les objectifs du parti conservateur britannique?
Diminuer les impôts, donner au monde des affaires les moyens de travailler, décentraliser la prise de décision régionale au lieu de tout centraliser dans la capitale. Economiquement agir de manière plus responsable, dégraisser la fonction publique qui était en train de devenir une énorme machine incontrôlable.
Juste avant de venir à votre rencontre, j’ai regardé sur la BBC les étudiants britanniques manifester à Londres contre la hausse des frais d’études dans les universités. Que pensez-vous de cette mesure du gouvernement conservateur et des réactions qu’elle suscite?
Je vous ai dit que je viens d’une petite ville et j’ai été le premier membre de ma famille à aller à l’université… grâce à une politique mise en place par un précédent gouvernement conservateur, je le souligne. Il est impossible de vouloir envoyer  60% de la population estudiantine à l’université, comme le souhaitait le parti travailliste. Il ne sert à rien de faire des études universitaires, de passer des examens et d’avoir des diplômes pour se retrouver au chômage.
Mais en augmentant les frais d’université, on réserve les études tertiares à une élite, pas forcément intellectuelle, mais surtout financière. En ce faisant, on fait également baisser le niveau intellectuel du pays.
Je ne crois pas que 50% des habitants d’un pays doit aller à l’université. Nous vivons dans un monde compétitif et nous devons encourager les meilleurs élèves  et utiliser l’argent réservé pour les études universitaires pour permettre à l’ensemble des familles britanniques de mieux vivre. Je pense que ceux qui ont les moyens de payer les études universitaires à leurs enfants doivent le faire. Je crois que les étudiants qui sont dans la rue à Londres le font pour de mauvaises raisons et suivent des meneurs sans trop savoir pourquoi.
Vous appliquerez ce raisonnement aux milliers de citoyens qui, à travers le monde, suivent le mouvement Occupy Wall Street?
Ce n’est pas la même chose. Le problème avec ce mouvement réside dans le fait que ses objectifs ne sont pas très clairs, ni les solutions qu’il propose pour faire face à la crise. Je suis très inquiet par le fossé qui s’élargit entre les pauvres et les riches et par le fait que nous payons des sommes astronomiques à certains  privilégiés alors que nous laissons des centaines dans le besoin…
…j’imagine que vous pensez aux traders et à leurs boni de fin d’année…
…oui, mais je pense aussi à ces sportifs, ces footballeurs, ces tennismen, ces vedettes de la chanson à qui on paye des salaires astronomiques. Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans le système et je ne crois pas que les manifestants qui font partie du mouvement que vous avez cité ont une idée claire des solutions aux problèmes qu’ils dénoncent et qui sont réels. Manifester pour le plaisir de manifester n’est pas une solution en soi.
Je termine cette interview par une question qu’on m’a demandé de vous poser. Est-ce que vous êtes d’accord avec le fait que pour certains le C de Chartered Accountant signifie d’abord et avant tout capitaliste?
Je ne suis pas d’accord. Je ne suis pas sûr que cela soit vrai. Je connais pas mal d’experts-comptables qui ont des convictions politiques d’extrême gauche. Mais ceci étant, nous vivons dans un système capitaliste et nous devons l’assumer. Je crois que le système irait mieux si l’on enseignait les règles de l’économie…
…en fermant, en restreignant l’accès aux universités, comme le gouvernement britannique le fait actuellement?
C’est au niveau des écoles primaires qu’il faut enseigner les règles de l’économie afin que le plus grand nombre sache comment fonctionne le système. Si c’était le cas, cela aurait peut-être évité, ou en tout cas diminué, le nombre de personnes qui ont pris des crédits sans moyens de les rembourser, ce qui a provoqué la crise. Une connaissance du fonctionnement du système permet de mieux le contrôler, d’éviter les dérapages et de prendre les bonnes décisions…
Pour mieux faire marcher le système capitaliste?
C’est le meilleur système économique jusqu’à preuve du contraire, surtout depuis l’effondrement du système communiste.