Les Jeux des Iles de l’océan Indien de l’année dernière, aux Seychelles, ont marqué la fin de carrière d’un grand sportif local, à savoir Eric Milazar. Cet originaire de Maréchal, Rodrigues, a ainsi mis un terme à une longue et riche carrière de 20 ans au cours de laquelle il a eu l’occasion de participer à des finales Mondiales et aussi aux Jeux olympiques (1996 à 2008 en tant qu’athlète), sans oublier ses trois titres historiques aux Championnats d’Afrique (2000 à 2004). Aujourd’hui préparateur physique attaché au ministère de la Jeunesse et des Sports, Eric Milazar continue à mettre son expérience au service des jeunes. Dans l’interview qui suit, il s’est confié à Week-End avec beaucoup de sincérité. Une interview où il a partagé sa joie de vivre, mais également ses émotions. Il revient aussi sur son île natale, son parcours et sur le sport local. Même s’il estime que l’avenir du sport local n’est pas sombre, il est d’avis que certains dirigeants ne jouent pas le jeu. Au lieu de travailler dans l’intérêt des sportifs, a-t-il dit, ces derniers passent le plus clair de leur temps à se perdre dans des conflits d’intérêts et personnels
Eric Milazar, après une longue et riche carrière, quel effet cela fait-il d’être aujourd’hui hors des pistes de compétition ?
 (Réflexion) C’est vrai de dire que je ne participe plus à des compétitions. Il n’empêche que je ne me suis jamais éloigné de la piste. Je m’entraîne de temps en temps à Réduit et je fais toujours un peu de musculation en compagnie des jeunes du centre de formation pour garder la forme. Certes, je ne fais plus d’entraînement de haut niveau, mais je garde contact avec le sport. Du reste, je joue au football tous les vendredis avec des amis. C’est important de décrocher graduellement, car couper les ponts d’un coup avec le sport de haut niveau peut être brutal.
Est-il facile de mettre fin à une carrière comme la vôtre ?
Ma carrière a décollé en 1992 lorsque j’ai intégré la sélection nationale. J’avais alors 16 ans. Franchement vous dire, cela n’a pas été facile de dire stop. Je ne réalise du reste pas que je ne suis plus un athlète de haut niveau (rire). J’ajouterai que cela n’a pas été une simple affaire, voire une décision facile de dire stop après 20 ans de carrière. Il n’empêche que je suis content d’avoir terminé sur une bonne note en remportant l’or au 4X100m et l’argent au 400m et 4X400m.
Vous conviendrez aussi que tout n’a pas été rose et que votre carrière a été marquée par des moments de doute, plus précisément lors de la saison 2006…
Effectivement. 2006 a été une année noire. Au fait, c’est là que j’ai voulu mettre un terme à ma carrière après avoir contracté le chikungunya. C’était le pire moment de ma carrière. Cette maladie est venue mettre un frein à ma progression. J’ai été coupé dans mon élan, alors que j’abordais les Jeux du Commonwealth de Melbourne (Australie) avec un chrono de 46.16 en salle. Sur le coup, le doute s’est installé. Il y a eu beaucoup de est-ce que… comme est-ce que la maladie va m’affecter ou encore est-ce que je reviendrai au plus haut niveau ? Pendant quatre-cinq jours, je me suis posé beaucoup de questions. Et puis je me suis dit que peut-être ce moment devait arriver et que je devrais rebondir. Mais cela n’a pas été facile quand même, surtout lorsqu’on perd 8 kg de muscle ! Des muscles qu’on a construits pendant plusieurs années et ce, à travers des séances de musculation qui n’ont pas été de tout repos.
Vous parlez de moments de doute et peut-on justement savoir le pourquoi de cette envie de rebondir ?
D’abord parce que Eric est un battant (rire). Il ne baisse jamais les bras. Je pense aussi que si j’avais raccroché mes pointes, cela aurait fait tâche sur ma carrière. Il y aurait certainement eu un goût d’inachevé. J’ai recommencé à travailler avec beaucoup de sérieux et de détermination. En 2009, j’ai décroché la médaille d’or au 400m lors des Jeux de la Francophonie (Liban) et je me suis dit que je pouvais arrêter. C’était en somme une juste récompense. Puis j’ai repoussé l’échéance en me disant que 2010 n’était pas loin et aussi pourquoi ne pas prolonger jusqu’aux Jeux des Îles de l’océan Indien de 2011, aux Seychelles. Les jeunes avaient besoin d’un leader, d’un guide et il n’était pas question de les laisser comme ça.
Il n’empêche que tout ne s’est pas déroulé comme vous le souhaitiez…
Les résultats sont ce qu’ils sont et je les acceptent. Je n’étais pas dans mes meilleures dispositions et malgré cela, je reviens avec une médaille d’or et deux de bronze. A la veille de mon 400m, j’ai ressenti une petite douleur à la cuisse et là, je me suis dit stop. Mais en même temps, je ne voulais pas manquer à ma responsabilité.  Avec le soutien de mes amis, j’ai trouvé la force pour participer, mais avec…un strapping sur la cuisse, chose qui ne m’était jamais arrivée au cours de ma carrière. Je ne suis pas un pleurnichard et je l’ai fait. Cela malgré le fait que je boîtais lors de mes courses. J’ajouterai aussi que c’était une fin de carrière anecdotique car j’avais débuté en 1993 aux JIOI des Seychelles et j’ai mis un terme à ma carrière avec les Jeux de 2011 dans le même pays (rire).
Quel aura été votre plus beau souvenir en tant que sportif ?
Des bons souvenirs, j’en ai plein. Il n’empêche que le déclic aura été les Championnats du Monde à Edmonton (Canada) en 2001 où je termine à la 5e place. A partir de là, ma carrière internationale a décollé. Un mois avant, je décrochais l’or au 4X100m (aux côtés de Stephan Buckland, Fernando Augustin et Arnaud Casquette) et l’argent au 400m aux Jeux de la Francophonie au Canada toujours (Ottawa-Hull). A partir de là, tout s’est enchaîné. J’ai amélioré mon record national (44.69) au Meeting de Madrid (Espagne). De 2001 à 2004, j’ai été classé parmi les 10 meilleurs mondiaux, sans oublier que je suis le seul Africain à avoir réalisé le trois à la suite au 400m aux Championnats d’Afrique (2000 à 2004). C’est une grande fierté que d’avoir laissé mon empreinte sur le continent (il est tout ému).
Revenons maintenant au présent et dites-nous l’effet que cela fait de se retrouver de l’autre côté de la barrière.
C’est vrai que cela change. La pression n’est certainement pas la même. On la ressent autrement. En tant qu’athlète, on est sous pression depuis la veille. En tant qu’entraîneur, on la vit différemment. A Londres, j’ai vu Fabrice (Coiffic) entrer dans son starting bloc, c’est à ce moment précis que j’ai commencé à ressentir la pression. A un moment donné, je me suis dit
que j’aurais dû être là-bas. Je crois que c’est normal, car après tout je ne suis qu’un jeune retraité (rire).
Parlez-nous maintenant de votre nouvelle orientation en tant que préparateur physique.
Laissez-moi vous dire que cette nouvelle expérience m’a toujours tenté. J’ai eu la chance de connaître et de travailler avec des entraîneurs comme Hervé Stephan (docteur en médecine) et le regretté Emmanuel Bitanga qui sont des experts en la matière. J’ai beaucoup appris à leurs côtés. Puis est venue la requête du Club M en marge des JIOI de 2011. C’était ma première expérience et j’ai aimé. Cela a marché.
A vous entendre, on devine qu’après une carrière de sportif réussie, vous débutez votre nouvelle carrière du bon pied…
On peut le dire ainsi. Je travaille avec les jeunes nageurs du Trust Fund et le DTN Philippe Pascal et je peux vous assurer que le courant passe très bien. Mais avant d’en arriver là, j’ai eu la chance de parfaire ma connaissance en Hongrie grâce au  COM (Comité national olympique) et la fédération d’athlétisme. J’ai obtenu la mention « Excellent » et je suis content. Être préparateur physique est une suite logique et aussi un moyen de rester en contact avec le sport. J’ajouterai que la préparation physique est le maillon qui manquait au sport local. On le faisait certes, mais pas avec la même intensité et les mêmes règles. Avec mes nouvelles connaissances et mon expérience, j’espère apporter mon aide pour combler une lacune qui existe au niveau du travail foncier.
En quoi le rôle d’un athlète est-il différent de celui du préparateur physique ?
La différence c’est que maintenant c’est moi qui donne les ordres (rire), alors qu’avant je devais les exécuter. Je suis maintenant le guide de l’athlète et je dois savoir m’adapter à ses besoins. Les athlètes mauriciennes ont la culture de l’effort et il va faloir maintenant leur faire prendre davantage conscience du travail foncier nécessaire pour leur réussite.
Est-ce vraiment ce que vous rêviez de faire en étant gosse ?
Je voulais être policier quand j’étais plus petit (rire). Mais avec le temps, je suis tombé dans la marmite sportive. C’est quand j’ai vu un des mes amis avec ses équipements de sport que je me suis dit pourquoi ne pas essayer. De plus, à l’école je remportais toutes  les compétitions. J’avais déjà le talent et c’est à partir de ce moment que j’ai commencé l’entraînement à Camp du Roi à la raison de deux fois la semaine.
Racontez-nous justement ces débuts, Eric Milazar.
Ce n’était pas chose aisée à l’époque de faire du sport. Ma famille n’avait pas les moyens et faire des sacrifices était inévitable si je voulais réussir. A cette époque , j’avais Rs 2, voire Rs 3, comme argent de poche et même 50 sous seulement par moment. J’en économisais pour avoir de quoi payer le bus pour aller à Port Mathurin pour m’entraîner. Le retour ? Et bien, très souvent je devais marcher pour retourner à la maison à Maréchal ! C’est en 1992 que j’ai fait mon premier déplacement à Maurice pour participer aux Jeux de l’Espoir. J’ai ensuite intégré la sélection nationale pour ne plus jamais la quitter.
Et les parents dans tout cela ?
Mes parents m’ont toujours été d’un grand support, quoique ma maman Jeannette n’était pas trop d’accord au tout début. Mais dès que j’ai commencé à m’affirmer, elle a commencé à me soutenir. Aujourd’hui, lorsque je regarde en arrière, je suis très fier de ce que j’ai accompli tant au niveau sportif que social. Même si cela n’a jamais été facile d’évoluer loin de sa famille, je me suis toujours accroché. Les personnes autour de moi avaient confiance en moi et il était important que je reste concentré. Au final, je suis content d’avoir honoré cette confiance.
Vous qui êtes d’origine rodriguaise, comment jugez-vous le niveau du sport rodriguais actuel ?
Rodrigues a toujours constitué une grande pépinière pour Maurice. Les jeunes Rodriguais sont déterminés et toujours disposés à donner le meilleur d’eux-mêmes. La confiance règne toujours et ce, en dépit du fait qu’à un moment donné, les instances concernées qui étaient en place n’ont pas fait ce qu’il fallait pour permettre aux sportifs de progresser davantage. Heureusement, la situation s’est depuis améliorée. La confiance est de retour et grâce aux efforts des autorités en place et surtout avec l’expérience de Fernando Augustin, je trouve que plusieurs disciplines ont repris du poil de la bête.
Pensez-vous que le sportif rodriguais est considéré à sa juste valeur ?  
Il est difficile de faire mieux selon moi. Il faut être réaliste et se dire que Maurice ne possède pas les mêmes moyens que les grosses nations sportives.
A mon avis, le sportif rodriguais est considéré et j’estime que des moyens sont mis à sa disposition. La piscine est de nouveau opérationnelle, alors que bientôt la piste de Camp du Roi le sera aussi. Il ne faut pas oublier non plus que le trust fund effectue un gros travail en mettant à la disposition des Rodriguais les mêmes moyens que leurs homologues mauriciens.
Trouvez-vous normal que les athlètes sont autant pénalisés par une piste de Camp du Roi abîmée, alors que le nécessaire aurait dû être fait depuis très longtemps ?
 (Réflexion). Il faut penser que dans le passé il n’y avait pas de piste synthétique et que malgré cela, nous avons toujours bien fait en athlétisme. Nous avons par la suite été gâtés par la pose d’une piste synthétique qui est une valeur ajoutée pour les athlètes. C’est sûr qu’une piste est une source de motivation et vivement que les démarches aillent vite dans ce sens. J’ajouterai que les Rodriguais mettent beaucoup d’amour dans tout ce qu’ils entreprennent. Cela s’est vérifié avec le nombre d’athlètes présents aux Jeux des Îles aux Seychelles et surtout par rapport aux résultats obtenus.
Revenons au dossier local et dites-nous votre opinion sur l’état du sport actuel
 Je ne dirai pas que le niveau du sport mauricien est en nette régression. A mon avis, je dirais que certains dirigeants ne jouent pas le jeu. Au lieu de travailler dans l’intérêt des sportifs, ils passent le plus clair de leur temps à se perdre dans des conflits d’intérêt et personnels. Malheureusement, ce sont les sportifs les plus grands perdants. Je trouve que c’est vraiment dommage que certains font passer leurs intérêts personnels avant le collectif. L’avenir n’est pas sombre, mais il faut juste changer de mentalité et mettre l’athlète en avant. Ces dirigeants ne doivent  pas non plus oublier qu’ils n’existeraient  pas s’il n’y avait pas d’athlètes. Il faut aussi qu’ils prennent conscience que le sportif a besoin de calme pour s’exprimer au mieux de ses possibilités et non de palabres et polémiques.
Pensez-vous que les sportifs sont suffisamment soutenus et aussi si, de leurs côtés, ils font leur part du boulot pour atteindre le haut niveau ?
Maurice est un petit pays et nous avons des moyens financiers limités. Malgré cela, je pense que les autorités font de leur mieux actuellement. Qui plus est, un gros travail a été entrepris par le trust fund, à travers la mise en place des Pole. Ce qui permet aux jeunes d’évoluer dans un cadre idéal et sans le moindre souci. Il est primordial d’investir dans la jeunesse et je pense que nous sommes sur la bonne voie. Quant aux jeunes, j’estime sincèrement qu’ils font beaucoup d’effort pour atteindre l’excellence.
L’athlétisme mauricien a connu une baisse de niveau au cours de ces dernières années, plus particulièrement après la période de l’après Buckland-Milazar. Partagez-vous  cet avis et à quel moment  y a-t-il eu cette fracture ?
Je pense que vous avez raison. L’athlétisme mauricien a connu, pendant un long moment, une période faste, une période euphorique où Stephan et moi avons brillé sur la scène internationale. Personne n’aurait pensé que deux Mauriciens allaient un jour être capables de réaliser de telles performances et d’être en finale des Mondiaux et Jeux olympiques. Lorsque nous avons décidé de raccrocher, tout s’est arrêté. Cela a eu l’effet d’une bombe. On est retourné à la réalité et sincèrement, nous n’avions justement pas prévu cela. La réalité a été dure à accepter. Il n’empêche que la fédération a su réagir avec beaucoup de maîtrise. Il y a des jeunes qui montent et avec les bourses offertes par l’État, l’athlétisme retrouvera très vite la place qui était sienne. Car le potentiel est là.
Pensez-vous qu’on retrouvera de sitôt des athlètes de votre calibre et de celui de Stephan Buckland et dans combien de temps ?
Oui, je le pense sincèrement. De plus, la fédération mauricienne  a toujours été prompte à réagir et on va remonter la pente. C’est actuellement une des disciplines phare de l’île grâce au travail que nous effectuons. Le potentiel est là et on va tout faire afin de l’optimiser en envoyant nos jeunes en stage à l’étranger. Je pense que d’ici deux, voire trois ans, on pourra réaliser de bonnes performances sur le continent africain. C’est la première étape à franchir avant de viser le niveau mondial.
I Selon vous quel devrait être l’objectif des athlètes, entraîneurs et fédération pour que l’athlétisme mauricienne figure à nouveau en bonne place lors des grands rendez-vous que sont les Jeux olympiques et les Championnats du monde ?
Il faut qu’on fonctionne comme une équipe. Un travail d’équipe a déjà commencé avec des regroupements. On va essayer d’organiser régulièrement ce genre de rassemblement. Ce qui est encore plus important c’est le dialogue, la communication. Nous devons tous travailler en symbiose, afin d’avoir les résultats escomptés. Je reste confiant dans la jeunesse et convaincu que nous atteindrons très bientôt le haut niveau.
Vous qui êtes père de famille, Eric Milazar,conseillerez-vous à vos enfants de faire   du sport Évidemment. J’encouragerai mes enfants à faire du sport, plus particulièrement le sport de haut niveau. Car en ce faisant, j’ai découvert beaucoup de choses dans la vie comme de nouvelles cultures. Mais le plus important, c’est que le sport est une école de la vie où on t’apprend la discipline, la patience et surtout à affronter les pires difficultés. Ce sont ces valeurs qui m’ont aidé à être ce que je suis aujourd’hui et j’en suis très fier.
Ce que le sport m’a donné je veux le partager avec mes enfants. Cela sera un jour ma plus grande fierté que de voir Ericson (4 ans) et Erica (13 mois) marcher dans mes pas. Je précise toutefois que je serai là en tant que père pour encourager et non pas imposer.
Le mot de la fin Eric Milazar..
Je remercie tous ceux qui m’ont soutenu  pendant ces longues années. Je commence une nouvelle carrière et j’espère qu’elle sera aussi réussie que la précédente. Je sais qu’on apprend à tout âge et je vais tout faire pour être à la hauteur. De plus, il est primordial que tout le monde travaille main dans la main pour l’avancement du sport à Maurice.