Créer une plateforme d’échange entre les artistes français et mauriciens. C’est la mission à laquelle s’est attelée la nouvelle directrice culturelle de l’Institut Français de Maurice. Joignant la parole à l’acte, elle annonce déjà le déplacement à La Réunion de trois danseurs mauriciens, dont Stéphane Bongarçon, pour travailler sur une version plus longue de « Macadam Instinct » de Yann Lheureux, qui durera 50 minutes, avec deux danseurs malgaches et deux danseurs sud-africains. « C’est une expérience formidable avec la création d’un groupe dans l’océan Indien. Ce que voulait Yann Lheureux, c’était de créer des troupes interculturelles », lance Amanda Mouellic. Dans l’entretien qui suit, elle dévoile les grandes lignes du programme pour l’année 2012, qui inclut des ateliers dans différents domaines.
Cela fait cinq mois depuis que vous êtes à Maurice, quel constat faites-vous du paysage culturel et artistique local ?
Je commence maintenant à avoir une meilleure vision des attentes du public mauricien par rapport à mes rencontres avec les artistes et des demandes évoquées. Ce qui ressort principalement, c’est une vraie demande d’atelier et de résidence, notamment dans les arts du spectacle : le théâtre, les pièces croisées et la danse. On a eu un premier succès avec Macadam Instinct de Yann Lheureux. Je voudrais réitérer ce type de formation à l’avenir : créer une plateforme d’échange entre artistes français et mauriciens. Une semaine c’est très court. Cela peut être d’une plus longue durée et donner lieu à une création plus grande et surtout permettre à ces créations d’être diffusées. Il y a trois danseurs mauriciens, dont Stéphane Bongarçon, qui iront à La Réunion pour travailler sur une version plus longue de Macadam Instinct qui durera 50 minutes avec deux danseurs malgaches et deux danseurs sud-africains. Ils seront en résidence durant un mois et leur performance sera diffusée à la télé en présence de la Biennale de Dakar au mois de mai. C’est une expérience formidable avec la création d’un groupe dans l’océan Indien. Ce que voulait Yann Lheureux, c’était de créer des troupes interculturelles.
Cela rejoint-il ce que vous souhaitiez faire à votre arrivée ?
C’est quelque chose que j’ai envie de développer. Je suis aussi partie à Rodrigues où j’ai eu exactement la même demande de Luc Clair, metteur en scène. On peut développer quelque chose en ce sens.
Des représentations de la version longue de “Macadam Instinct” sont-elles prévues à Maurice ?
On aimerait bien mais pour l’instant, non.
Cette version fait-elle place à l’improvisation ?
Non, ce sera une chorégraphie écrite.
Quels sont les autres projets à venir ?
Pour le théâtre, il y a le clown et comédien Julien Cottereau qui vient à la fin d’août. On tente de développer une formule avec Miselaine Duval. Outre une représentation à Rose-Hill, on pense à un spectacle itinérant dans les villages pour ceux qui ont des difficultés à se déplacer. Il y a la volonté de décentraliser. On veut centrer notre action sur tout le territoire mauricien.
En quelle langue le spectacle sera-t-il ?
Dans le langage universel. C’est un clown, un bruiteur. Il a tourné en Amérique latine, en Afrique, en Australie et au Japon. En 2007, il a remporté le Molière du meilleur comédien pour son spectacle qui parle de l’enfance. C’est vraiment fantastique de pouvoir partager cela avec les enfants des villages.
On compte faire venir l’année prochaine un formateur, Laurent Decol. Il a une formation du mime Marcel Marceau et de Jacques Lecoq. Il sera à Maurice et aux Seychelles pour un an de résidence et il organisera un atelier de restitution. Nous travaillerons avec le service culturel des Seychelles pour cela. Ce sont des projets qui me confortent et me donnent des idées. Cela répond aussi aux attentes des artistes.
Et qu’en est-il pour l’art plastique ?
On a un énorme projet qui démarre cette année. On compte proposer une rétrospective d’un artiste mauricien pendant deux mois à l’IFM pour montrer son parcours au public mauricien pour qu’il puisse être en contact avec son patrimoine artistique. L’artiste pourra disposer de tout l’espace de l’IFM et pas seulement de la galerie. Les mois de mai à juillet seront consacrés à l’oeuvre de Khalid Nazroo. On présentera ses 40 années de travail.
Y aura-t-il des activités associées à l’événement comme des ateliers d’art plastique ?
Non, ce n’est pas prévu pour l’instant. La rétrospective demande déjà un gros travail de recherche de tableaux et d’une scénographie. On espère faire venir un commissaire de France qui donnera une conférence à cette occasion. Pour ce qui est de l’art plastique, nous avons un autre projet avec une artiste française, Véronique Bigo. Elle viendra en novembre pour un atelier avec les artistes ; elle partagera sa technique de travail avec les Mauriciens. Une exposition de ses travaux et ceux issus de la résidence est prévue fin janvier 2013 .
Y a-t-il eu une demande en ce sens de la part des artistes mauriciens ?
Il y a déjà le collectif pArtage qui est très actif et qui organise des résidences seules pour aller à la rencontre d’autres artistes et de nouvelles techniques. J’ai ressenti une volonté des artistes de partir à la rencontre de l’autre. C’est vraiment l’élément qu’on veut développer pour éviter d’être simplement dans la diffusion sèche.
Au niveau de la musique aussi, il y a de très bons artistes. C’est très riche. J’ai étalé un programme de concerts-découvertes permettant aux groupes, qui ont une actualité, de disposer de l’IFM pour présenter leur travail.
Avec qui travaillez-vous cette année ?
Le groupe Tritonik lancera le 31 mars son album ici. Etae sera en concert à l’IFM le 9 juin et Kalabage, le nouveau groupe de Nicolas Ragoonauth, proposera la première partie du concert pour la fête de la musique. En deuxième partie, on aura Ornette, une des figures montantes de la musique française actuellement. Ils travailleront ensemble sur deux morceaux d’Ornette pour faire la transition entre la première et la seconde partie. Cela rejoint la perspective de rencontre et d’échange d’artistes mauriciens et français.
Au niveau de la programmation générale, on veut accueillir des jeunes personnes qui sortent leurs premiers albums en France. Ornette a sorti le sien en septembre et il connaît un succès énorme. Elle sera à sa première tournée dans l’océan Indien. À 27 ans, Madjo sera à Maurice en mai dans le cadre de sa première tournée africaine. Notre volonté est aussi de montrer ce qui se fait en France – et pas uniquement ce qui est déjà établi – et que le public mauricien le découvre en même temps que les Français. Pour ce qui est déjà établi, nous accueillons bientôt le groupe mythique de jazz, Prysme dont les musiciens étaient séparés pendant dix ans. Et là, ils reviennent, mais c’est encore une évolution. Un autre Prysme que nous découvrons…
Est-ce une démarche propre au service culturel de Maurice, où est-ce que c’est généralisé ?
C’est la mission principale des Instituts français dans le monde. Ils ont une programmation axée sur la création contemporaine, sur tout ce qui est novateur en ce qui concerne les pratiques artistiques et culturelles et c’est pour cela aussi qu’on peut faire des résidences et permettre aux artistes d’ouvrir des perspectives sur des pratiques nouvelles. Ce qui se faisait il y a dix ans, les gens connaissent déjà.
Pour revenir à l’atelier d’art plastique, à qui sera-t-il ouvert ?
À tout le monde. On évite de travailler avec une formation sauf si on a un partenariat établi avec elle. Sinon, on essaie d’ouvrir à un maximum de gens. Pour Instinct par exemple, il y avait une audition publique. Forcément pour un atelier, le nombre de places est limité. Donc on essaie de voir ce que recherche l’artiste et s’il peut entrer en dialogue avec l’artiste invité. Ce n’est pas tous les univers et toutes les pratiques qui vont entrer en dialogue.
Je voudrais aussi faire revenir le cirque à Maurice.
Pourquoi ?
C’est une discipline qu’on ne connaît pas à Maurice. Nous avons une mission de découverte de la culture en partage et cela fait partie des nouvelles activités contemporaines que nous voulons faire découvrir aux Mauriciens.
C’est une discipline vraiment en mouvement. Il y a un nouveau cirque qui est apparu en Europe : c’est un mélange d’acrobatie, de jonglage et de triangulisme associé aux arts de la scène. Nous accueillerons un spectacle en novembre. Nous cherchons la compagnie qui pourra être accueillie et jouer n’importe où et conduire un atelier sur une semaine.
Cela ne demande-t-il pas une grosse logistique ?
Oui, c’est la raison pour laquelle cela demande un gros travail pour chercher une compagnie qui puisse s’adapter. Nous avons cependant une vision du cirque qui est très désuète par rapport au nouveau cirque. Nous pensons aux dompteurs, aux animaux…
C’est quoi le nouveau cirque ?
Il n’y a plus d’animaux. C’est un croisement de toutes les disciplines des arts de la scène, qui n’a pas encore été proposé aux Mauriciens. C’est vraiment dans une perspective d’échange que nous introduirons des disciplines encore vierges sur le territoire.
Nous travaillons aussi en ce moment avec le pôle régional de musique actuelle pour proposer des formations orientées vers l’ingénierie culturelle.
Cela permettrait aux structures existantes d’acquérir des outils logistiques pour monter des festivals, créer des événements et leur permettre de diffuser le travail acquis que ce soit un CD, un album… Et pour un spectacle, leur apprendre à constituer des dossiers et à déterminer les festivals qui pourront accueillir le travail. Un atelier d’ingénierie culturelle aura lieu en décembre.
Y a-t-il eu une demande en ce sens ?
L’idée de ce projet a germé à la suite de discussions pour une future collaboration avec Yannick et Yann Durhone après celle du festival Enn qu’on continuera d’accueillir. Cela leur donnera des outils logistiques solides pour développer leur festival.
L’idée est d’amorcer les choses pour que les acteurs de la vie culturelle mauricienne puissent acquérir une certaine autonomie pour continuer leurs projets sur des bases solides en toute indépendance. Nous pourrons alors accompagner de nouvelles personnes qui sont en train de mettre des choses en place. Des structures évoluant de manière autonome pourront servir d’appui aux artistes qui émergent.
Vous proposez une nouvelle activité, le happy hour…
Nous introduisons le happy hour dans le cadre des conférences Trait d’union qui se poursuivent. Une boisson achetée, une boisson offerte ! Dans le cadre de ces conférences, nous accueillerons une dizaine de personnes tous les ans. C’est une programmation électrique qui touche à l’actualité littéraire, économique, politique… Nous avons récemment reçu Jean-Luc Coatalem qui a présenté son dernier livre « Le gouverneur d’Antipodia ». Ces invités restent une semaine et ils partent à la rencontre de nouveaux interlocuteurs dans des écoles, des associations ou à l’université. Le prochain invité sera Bernard Violet qui est un grand connaisseur de Malcolm de Chazal. Il a écrit deux ouvrages sur lui. On aura en avril Jean-Claude Guillebaud, éditorialiste du Nouvel Observateur. Il a écrit un ouvrage intitulé « Le commencement d’un monde ». Il parle de la rupture entre le 20e et le 21e siècles dans une perspective sociologique et politique.
L’IFM accueillera aussi Alessandro Di Profio en septembre. Une venue associée avec Opera Mauritius. Il parlera de la Travatia qui sera jouée durant le même mois.
On a relancé les cinés clubs. Le but est faire une rétrospective des grands noms ou périodes du cinéma français. Ça a lieu tous les mercredis à 19 heures, tous les deux mois.
Y a-t-il des collaborations avec les services culturels d’autres ambassades ?
Pour l’instant non. On aimerait tenter un rapprochement. On a développé des rendez-vous dans le cadre de Île Courts pour faire la part belle à un pays. On contacte les festivals de courts-métrages partout dans le monde pour leur demander de nous proposer une programmation. Dans ce cadre-là, pourquoi ne pas tenter un rapprochement avec certains services culturels. Pour l’instant, on travaille en bilatéral avec les associations locales.
S’agit-il des rencontres avec les artistes parlant des langues orientales ?
Non. Je ne les ai pas rencontrés. Je connais ceux qui sont venus me voir et ceux avec qui l’IFM travaille déjà.
Et votre collaboration avec le MGI ?
Au MGI, notre interlocuteur est Krishna Luchoomun. Pour des résidences avec des plasticiens, cela se passe là-bas. Notre partenariat se situe plus au niveau des arts plastiques que la danse.
On est vraiment centrés sur la création contemporaine. Les formes traditionnelles ne sont pas dans notre programmation. Elles ont déjà leur espace et elles fonctionnent.
Travaillez-vous avec le ministère des Arts et de la Culture ?
Oui, il y a des partenariats. Pour Macadam Instinct par exemple, on a eu le théâtre Serge Constantin pour la représentation avec les techniciens du ministère. Ils nous donnent les infrastructures pour mettre en place le spectacle.
Avec la cellule Culture et avenir, nous sommes en partenariat sur le projet pour développer la galerie nationale. Deux experts français du département des services des musées de France, du ministère de la Culture et de la communication viennent en mission le 20 février pour une semaine afin d’établir le cahier des charges de la galerie avec tous les acteurs du projet. C’est le genre de projet le moins visible.
Que pensez-vous de l’Atelier d’écriture qui se poursuit ?
C’est encore une activité moins visible pour le service culturel. Il y a une actualité littéraire impressionnante à Maurice avec le nombre de personnes qui écrivent. C’est essentiel pour nous de continuer à accompagner cela, de permettre à Barlen Pyamootoo d’animer ces ateliers et aux participants d’avoir un espace pour développer leur écriture.
Il y a aussi Point Barre. L’équipe animera une soirée poésie le 13 avril pour le Printemps des poètes.
Et votre soutien à la bande dessinée ?
J’ai croisé Thierry Permal de Croart mais il n’y a pas de rendez-vous pour l’instant. J’aimerais bien faire quelque chose en 2013 avec Croart comme cela a été le cas en 2011. J’aimerais bien aussi rencontrer Laval Ng, j’apprécie beaucoup ce qu’il fait.
En quoi votre expérience à Maurice est-elle différente de vos précédentes ?
Avant, mes activités étaient orientées vers le théâtre. J’étais centré sur un seul univers alors que maintenant, je suis dans un domaine où je touche à différentes disciplines. Ça me permet de les découvrir, de voyager, de m’enrichir. Je touche à l’art et la culture dans son ensemble.
Un mot pour conclure.
Il y a une très grande actualité avec beaucoup de possibilités à Maurice. Cela m’enchante et me motive. Au bout de cinq mois, j’ai plein d’idées pour poursuivre le travail.
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Instaurer un dialogue entre des univers différents
La directrice culturelle de l’Institut français de Maurice (IFM), Amanda Mouellic, a pris ses fonctions en septembre de l’année dernière après avoir connu une riche carrière dans l’univers théâtral et de la littérature française en Australie, en Argentine et en Afrique du Sud.
De formation littéraire avec une maîtrise en Lettres modernes, Amanda Mouellic est spécialisée en littérature francophone et comparée. La directrice culturelle de l’IFM a suivi une formation théâtrale de comédienne et de metteur en scène. Elle a étudié au Conservatoire de Saint-Germain et aux ateliers du Sudden à Paris et a fait un master de mise en scène au Victorian College of the Arts à Melbourne, ville où elle est restée pendant plus de cinq ans, confie-t-elle. Elle y a monté une compagnie de théâtre et a travaillé en tant que metteur en scène.
La directrice culturelle de l’IFM s’est intéressée aux dramaturges contemporains australiens et aux écritures contemporaines françaises. Dans le cadre de ses fonctions antérieures, Amanda Mouellic a aussi organisé des résidences à l’intention des dramaturges francophones en Australie et monter des pièces dans ce cadre. En Argentine, elle a créé une plateforme d’échange entre des compagnies argentines et sud-africaines. Pour Amanda Mouellic, il s’agit d’instaurer un dialogue entre deux, trois ou quatre cultures et des univers différents.