Dans le sillage de la conférence Rio + 20 sur le développement durable qui a pris fin au Brésil vendredi dernier, Khalil Elahee, président de l’Energy Efficiency Management Office, constate qu’une des grandes leçons de cette conférence est que c’est de la base et non pas d’en haut, que ce soit des gouvernements et des Nations unies, que viendra le changement en matière de développement durable. « On ne peut parler de constat d’échec, mais la conférence a démontré que le monde a changé, que les pays développés occidentaux n’ont pas les moyens de dicter aux autres comment faire le développement durable », explique-t-il. « Des initiatives peuvent être prises sans rien attendre des Nations unies ».
Le Sommet Rio + 20 a pris fin vendredi. Peut-on faire un premier bilan ?
À la fin de la deuxième guerre mondiale, la paix au niveau mondial a été le souci majeur de l’humanité, d’où la création des Nations unies. Depuis, très peu de problèmes planétaires ont réussi à mobiliser l’intérêt mondial, encore moins le changement climatique et les effets des gaz à effet de serre etc. Aujourd’hui, on peut difficilement avoir la même logique qu’il y a soixante ans avec cinq grandes puissances comme membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies et qui disposent d’un droit de veto. Le développement et le climat étant des défis planétaires, on cherche donc à adopter une approche globale. Ce qui n’est pas facile puisque le monde a changé. Les pays émergents comme le Brésil, la Chine et l’Inde ont aujourd’hui un poids énorme. On ne peut imposer à la Chine la source énergétique qu’elle doit utiliser. On ne peut pas contrôler le développement de l’Inde comme durant l’ère coloniale. Les pays G77, dont Maurice, sont très réfractaires à une économie verte à l’échelle globale qui serait un prolongement d’une économie néo-libérale qui ferait que l’air qu’on respire, l’eau, l’océan deviendraient des marchandises. L’idée d’avoir une police mondiale, qui aurait pu être possible il y a soixante ans, ne peut se faire dans le cadre d’une conférence comme Rio + 20. Par conséquent, les objectifs qui avaient été fixés avant la conférence ont été combattus par des chefs d’État et des forces vives. Ils n’acceptent pas cette récupération du développement durable qu’on convertit en économie verte alors que les Nations unies sont sous le diktat de quelques grandes puissances et des multinationales. Il était question de la création d’un organisme qui irait au-delà de l’UNEP. On n’a pas réussi à le faire. On ne peut parler de constat d’échec, mais la conférence a démontré que le monde a changé, que les pays développés occidentaux n’ont pas les moyens de dicter aux autres comment faire le développement durable. A Rio + 20, on s’est rendu compte qu’il faut faire les choses autrement et qu’il n’est pas nécessaire, pour s’attaquer aux problèmes climatiques et aux effets des gaz à effet de serre, d’avoir un organisme unique qui va tout réguler sur le plan international. À l’intérieur de l’Europe et ailleurs, des voix se sont élevées pour dire que le capitalisme nous amène à des dérives.
Quelles sont les premières leçons à tirer à chaud ?
Il y a eu Stockholm en 1972. Il y a eu Rio en 1992 et maintenant on a Rio + 20. Il y a eu d’abord une prise de conscience par rapport à l’environnement et au développement durable, maintenant on réalise que cette façon de réunir les gens chaque dix ans ou vingt ans pour parler c’est bien, mais qu’on peut faire mieux que cela. Il faut se dire qu’il y a des choses qui marchent bien au niveau local. Il y a des initiatives localisées qui sont prises comme les coopératives, les petits projets au niveau local comme dans des villages en Afrique. Il y a même des projets plus modernes qui peuvent être cités comme exemples. Ainsi, Microsoft a introduit une self taxation. La compagnie internationale s’impose une taxe sur l’environnement. Ce sont des projets qui n’attendent pas les directives des gouvernements pour aller de l’avant. Les Maldives ont décrété une zone marine protégée autour de l’archipel. Tout cela démontre qu’il faut démystifier l’idée qu’on avait auparavant que tout doit venir d’en haut, qu’il faut une organisation supra nationale, qu’il faut que les ordres viennent des Nations unies qui vont dicter comment vivre. Des initiatives peuvent être prises sans rien attendre des Nations unies. Souvent cela se fait de façon très modeste et très efficace. C’est cela le grand message de Rio.
Avez-vous vu les résolutions finales ?
J’ai lu les analyses du document final. Ce que je retiens est que le mot “devoir” apparaît trois fois. Et le mot “encourager”, cinquante fois. Cela résume tout. Il y a très peu de binding commitments. On peut le prendre de façon positive : on ne croit plus dans les grandes institutions et dans une organisation verticale du haut vers le bas au niveau planétaire. On croit dans les choses qui vont se faire de bas en haut, de façon décentralisée, sans entrer dans le piège d’une économie verte d’un style revu et corrigé du néo-libéralisme. C’est aussi moins coûteux. Cela s’est vu à Rio. La conférence officielle a accueilli 50 000 participants mais il y a eu une activité d’une grande richesse dans les rues de Rio et ailleurs dans le monde. Ce qui démontre que les pays développés ou quelques personnes ne peuvent revendiquer le ownership du développement durable. C’est désormais un concept qui concerne les populations, les ONG et beaucoup d’entreprises. Désormais le leadership viendra de la base et non d’en haut. On ne va pas attendre les gouvernements ou les Nations unies, ni un cadre régulateur mondial pour réagir. Les gens sont disposés à bouger et à aller de l’avant.
Rio + 20 avait une dimension de développement durable mais il a aussi été question de l’éradication de la pauvreté. Qu’avez-vous observé sur ce plan ?
Sur cet aspect on est très en retard. Il y a plus de deux milliards de personnes au monde qui ne savent pas ce qu’est l’électricité. Ce qui est inacceptable, c’est qu’à l’horizon 2030, en Afrique subsaharienne, il y aura plus de personnes qui n’auront pas d’électricité en raison de la croissance démographique qui est plus rapide que les efforts que l’on fait pour donner aux gens l’accès à l’électricité. Pourquoi cela ? On avait dit qu’il y aurait des fonds pour le climat, il n’y en a pas eu. On avait dit qu’il y aurait un transfert de technologie, cela ne se fait pas. Il n’y a pas de transfert de connaissance. On ne peut pas dire qu’il n’y a pas d’argent. On a trouvé des milliards pour sauver les banques.
Actuellement on dépense mille milliards de dollars par an comme subventions aux énergies fossiles. C’est énorme. À Copenhague, on demandait 100 milliards de dollars par an pour les énergies propres. On a eu dix fois moins que cela.
Est-ce que, malgré tout, il y a eu une avancée à Rio ?
Oui pour moi c’est cela : si on cessait de se plaindre, si on cessait de se dire que c’est le gouvernement, que ce sont les Nations unies ou les pays développés qui vont nous donner de l’argent, si on changeait d’attitude et qu’on cessait de se dire qu’on est victime pour se prendre en charge, nous ferions un pas de géant en avant.
À Maurice lors de l’année écoulée notre intensité énergétique est passée de 1,46 à 1,40. C’est extrêmement positif. Ce n’est pas seulement dû aux mesures prises par le gouvernement mais à d’autres raisons également. Les téléviseurs fabriqués en Chine ou au Japon consomment aujourd’hui 20 ou 30 fois moins d’énergie qu’il y a deux ou trois ans de cela. Et nous achetons ces téléviseurs. Lorsqu’il achète un climatiseur parce qu’il fait chaud, la première préoccupation du consommateur est de savoir quelle est sa consommation d’énergie parce qu’il y a la note d’électricité. C’est à la lumière de cela qu’il va prendre une décision. On n’a pas consulté le gouvernement ou les Nations unies pour adopter ces pratiques. Il y a une multitude de mesures qui sont prises et qui font qu’on va dans le bon sens. Pour moi, c’est cela le grand message de Rio et autour de ce qui se fait à Rio.
Comment les choses évoluent-elles à Maurice en matière de développement durable ?
Parlons d’abord de Maurice Île durable. Au niveau officiel on comprend que le consultant soumettra son plan d’action. Je ne l’ai pas encore vu. J’ai vu la politique MID et les stratégies. Ce n’est pas encore ce qu’on attendait. Mais il faut encore relativiser les choses. Il ne faut pas croire que MID c’est uniquement le plan d’action. Certes, c’est fondamental, c’est crucial. Comme pour Rio, il faut avancer et ensuite se dire que la finalité n’est pas le plan d’action mais le changement de mentalité, de manière de vivre et de façon de voir les choses. Misons aussi sur les bottom-up initiatives qui n’ont pas attendu le plan d’action. Tant mieux si ce plan cadre avec ce qui se passe aujourd’hui. En parlant de Maurice île Durable, on peut ne pas être d’accord sur les mots mais il y a une vision partagée entre le gouvernement, l’opposition, les jeunes. On sait ce qui est MID et ce qui ne l’est pas. Si on parle de centrale à charbon, tout le monde va dire que ce n’est pas Maurice île Durable.
Au niveau énergétique, on a 21 Small Independent Power Producers qui produisent à partir du photovoltaïque ou des éoliennes. Lorsque la campagne a été lancée, quelque 300 demandes ont été enregistrées. Parmi celles-là la majorité serait probablement prête à aller de l’avant, même sans grosses subventions. Il faut pousser très fort dans cette direction. Autre exemple magnifique, pour la première fois dans notre bouquet énergétique on a le biogaz à Mare-Chicose. Ce même biogaz, on peut l’avoir à partir des déchets liquides ou ménagers. Finalement, il y a la bagasse, qui doit être utilisée de manière plus efficace. Dans certains pays on parle de reforestation. Grâce à une culture soutenue au niveau de certaines montagnes on peut obtenir de la biomasse qui peut être utilisée avec la bagasse. Par ailleurs, je signale qui si on modernisait les centrales électriques de DRBC et de FUEL, elles pourraient produire trois ou quatre fois plus d’électricité par tonne de canne. Il faut utiliser la bagasse de manière plus efficace.
Vous semblez plus à l’aise avec la mise en place de MID aujourd’hui. Sentez-vous que les choses avancent ?
Quelque chose se passe parce qu’il n’y a pas que le MID du gouvernement. L’espoir revient parce que je constate que MID me dépasse et dépasse le gouvernement. L’initiative a pris un élan si fort que personne ne pourra l’arrêter. Il y a des avancées. On recule quelquefois mais MID est là pour rester. L’espoir vient lorsqu’on voit les initiatives qui sont prises.
On a vu que certaines institutions scolaires se sont lancées dans leur propre production énergétique. Comment réagissez-vous à cela ?
C’est une obligation pédagogique. Dans toutes les écoles, il devrait y avoir une démonstration des énergies renouvelables. Les élèves doivent voir comment à partir du soleil ou du vent on peut produire de l’énergie. Si on fait cela avec une génération, quel que soit le prix du pétrole, on n’aura pas besoin d’expliquer le principe à la génération suivante, parce que ces jeunes seront les décideurs de demain. Il y a un plan du CEB pour les écoles, les églises, les temples et les mosquées. C’est un plan très attractif selon lequel le CEB achète de l’électricité au cost price. On doit promouvoir cette filière. Cependant, je ne suis pas d’accord qu’on accorde cette subvention aux grandes entreprises ou à des riches propriétaires qui peuvent investir jusqu’à Rs 800 000 dans le photovoltaïque. Il ne faut pas de fracture sociale au niveau des énergies renouvelables. Les énergies renouvelables ne sont pas seulement pour les riches. Que le gouvernement mette ces projets dans ses propres installations ou celles de type NHDC et les logements sociaux. Les subventions doivent être accordées à des pionniers et des individus méritants. C’est l’argent des contribuables. Qu’on accorde les subventions à des gens et à des foyers selon des critères spécifiques comme c’est le cas pour les chauffe-eau solaires.
Est-il possible d’imaginer chaque famille avec sa propre unité de production énergétique ?
On va plus loin que cela. On ne pense pas uniquement en termes de production. Chaque personne doit savoir gérer sa demande et sa production. La gestion consiste à lier la demande et la production tout en ayant une connexion sur le réseau. Ce qui permet une optimisation des ressources en utilisant ce qu’on a. Ce qui est formidable est qu’au lieu de penser à un système centralisé comme « l’eau c’est la Mare-aux-Vacoas et l’électricité c’est fort George ou les IPPs », le monde va changer et sera décentralisé. Il n’y aura pas d’un côté les producteurs et de l’autre les consommateurs. Le mot qui devient à la mode est “prosumer”. Certains pensent déjà aux “smart grids”, les réseaux intelligents qui nous permettraient de contrôler la machine à laver à partir d’un smartphone. Pour ma part, je pense que ce sera surtout la tradition, la façon de vivre de nos ancêtres, la simplicité qui vont nous aider à être des bons “prosumers”. Il nous faudra avoir un peu plus de simplicité dans notre façon de vivre.
Vous vous occupez de la gestion énergétique (energy management). Quelle différence faites-vous avec l’économie énergétique (save energy) ?
Le concept de l’energy saving est déjà dépassé. Il faut montrer aux gens comment gérer l’énergie. C’est un changement de philosophie. Gérer veut dire utiliser mieux, avoir un choix. L’eau constitue un exemple magnifique. Tout le monde est plus ou moins d’accord qu’il n’y a pas eu de problème d’eau à Maurice mais un problème de gestion de l’eau. La gestion de l’énergie est cruciale puisqu’elle a un effet direct sur l’environnement. Elle a une dimension économique et concerne la technologie.
En tant que président de l’Energy Efficiency Management Office, qu’avez-vous appris de nouveau ?
Il est formidable d’avoir des idées. Mais les idées ne deviennent vraiment excellentes que lorsqu’on arrive à les mettre en pratique. Pour prendre un exemple, le travail du meter reader pourrait être davantage valorisé. Il pourrait également conseiller les consommateurs concernant la gestion énergétique. C’est aussi vrai pour l’eau. Si le meter reader pouvait expliquer la rain water harvesting… Il aurait suffi dans les deux cas de quelques brochures. Les Citizen Advice Bureaux pourraient également être utilisés pour conseiller les citoyens en matière énergétique. Pour mettre en pratique ces idées il faudrait convaincre le ministère des Finances et aplanir les problèmes d’ordre administratif.
Travaillez-vous avec les promoteurs immobiliers ?
Nous travaillons avec les associations d’architectes et celles d’ingénieurs. Le plus souvent les opérateurs immobiliers construisent et puis ils louent leurs facilités. Ils le font par conséquent au coût le plus bas. Ce sont les locataires qui paient les pots cassés. Heureusement, il y a une bonne loi qui a été votée, la Building Control Act. On a beaucoup parlé de l’amendement du code pénal qui date de 1838, la Building Control Act date aussi de plus d’une centaine d’années. Cette loi qui gérait la construction datait du siècle dernier. En ce qui me concerne, je retiens de cette loi qu’elle préconise une Building Energy Efficiency Regulation et un Energy Efficiency Code. Désormais tous les bâtiments de plus de 500 mètres carrés non résidentiels devront avoir un Energy Efficiency Certificate avant d’avoir le permis de construction. Les shopping centres qui consomment beaucoup d’énergie devront se plier à cette loi. Les shopping malls n’ont pas été jusqu’ici construits selon les normes parce que les promoteurs ne sont pas les utilisateurs. La loi inclut également la promotion de l’énergie renouvelable. Il faudra maintenant former les gens pour effectuer les audits et s’assurer qu’on arrive à implémenter la loi. Je suis optimiste et c’est jouable.
Êtes-vous satisfait du rôle que joue l’université dans cette démarche ?
S’il y a un travail que je fais avec beaucoup de passion, c’est l’éducation des enfants. Je ressens beaucoup de bonheur lorsque je suis avec les jeunes. Cela nous donne un capital d’espoir et contraste avec cet officier du ministère des Finances qui est contre tel projet énergétique. La nouvelle génération et les jeunes ont cette prédisposition pour le progrès et la découverte du fait qu’ils sont loin des préjugés qu’on voit souvent chez certaines personnes qui n’aspirent qu’à la richesse. Les élèves avec qui je travaille sont plus ouverts à la question écologique, ils veulent apprendre.
Au niveau de l’Université de Maurice, beaucoup de choses se font loin des médias. Il ne faut pas oublier qu’il y a chaque année 10 000 étudiants qui y vont. La plupart en sortent avec un diplôme après quatre années qui sont les meilleures de leur vie et sont de bons professionnels dans la société. Il y a un millier ou plus de professionnels dont des jeunes qui se donnent à fond dans leur travail. Il y en a beaucoup qui veulent faire de la recherche, malheureusement les conditions font que ce n’est pas très facile. Je préfère voir les choses sous cet angle.