La Vital Cross-Coutry League 2013 est déjà du passé. Mais un retour sur l’événement s’impose à travers l’oeil de Rama Ramanah, 55 ans, entraîneur national de marathon, responsable du tracé des parcours de la ligue de cross à Maurice et membre de l’organisation technique de courses sur route. Après la finale de l’épreuve courue dimanche dernier à Mon Choisy, il dresse un bilan et estime que le cross souffre d’un manque d’engouement, et les coureurs de demi-fond et de fond font moins d’effort que leur illustres aînés pour relever le défi.
D’abord, quel constat faites-vous de la tenue de cette édition 2013 de la ligue de cross-country ?
Je note que l’événement a connu une baisse du nombre de participants lors de la phase finale dans l’ensemble des catégories. Les deux raisons que j’ai relevées sont peut-être dues aux 40 heures du carême chrétien et à l’éloignement du site de compétition. De plus, le temps pluvieux n’aura pas arrangé les choses, surtout dans la participation des plus jeunes catégories. Mais, définitivement, ces championnats nationaux n’auront pas attiré une foule de coureurs malgré leur popularité.
Et au plan des performances, peut-on être satisfait ?
Les performances laissent à désirer. Mais on est encore en début de saison et les pistards, surtout dans les jeunes catégories, recherchent dans le cross une base d’endurance pour la piste. Dans ces catégories, le cross est encore et toujours un événement populaire qui fait partie du folklore de l’athlétisme mauricien. Et c’est tant mieux. Mais dans les grandes catégories, le nombre de participants diminue d’année en année. Un phénomène sans doute lié à l’importance qui est accordée aux études au fur et à mesure que les jeunes effectuent la transition chez les juniors et seniors. Leur intérêt s’accroît davantage pour les études que pour le sport. À Maurice, c’est une réalité.
Mais très exactement, de quoi souffre le cross-country mauricien ?
Dans les grandes catégories, on remarque que les athlètes ne font plus d’effort comme c’était le cas dans le passé. Je pense aux précédentes générations comprenant les Lallah Seenarain, Robert Jhureea, Cyril Curé, puis les Ajay Chuttoo, Sameer Moos, Mike Félicité, Patrick Moonsamy, Pascal Face et plus récemment Menon Ramsamy, toute une génération de coureurs de demi-fond et fond qui s’entraînaient spécialement pour le cross avant d’affronter avec succès la piste. Ils se donnaient vraiment à fond contrairement aux coureurs qui, de nos jours, portent moins d’engouement pour le cross. Les champions ne dégagent plus cette impression de domination dans la durée, de constance et de régularité. Car ils se succèdent à chaque manche. Mais il faut aussi avouer que le cross ne se court plus en pleine nature, sur des parcours accidentés comme autrefois. C’est un facteur qui l’a aussi fait perdre de son attrait. De nos jours, un parcours de cross est plutôt plat et roulant, ce qui favorise plus la performance, bien que celle-ci ne soit pas au rendez-vous.
Il y a de quoi être nostalgique en se rappelant des rampes de la colline Candos, autrefois un haut lieu du cross national et même africain pour les pays de la zone australe du continent…
C’était des moments fantastiques. Les coureurs souffraient dans la joie pour la performance malgré les difficultés du parcours. Cette attitude de battant était très bénéfique aux coureurs. Aujourd’hui, le cross se déroule en circuit, un peu comme sur la piste. Et à l’arrivée, il n’y a plus de suspense.
La domination du marathonien Jean-Luc Vilbrim sur le cross, un domaine qui est censé appartenir aux coureurs de demi-fond et de fond, est assez singulière, voire désespérante. Comment expliquez-vous ce revirement ?
Tout réside dans la préparation. Si les coureurs de demi-fond et fond se retrouvent en retrait et les marathoniens en avant (ndlr : le marathonien Judex Durhône avait terminé 2e derrière devant Paramasiven Sammyaden), c’est peut-être parce qu’ils n’ont pas assez de kilomètres dans les jambes pour faire face à des coureurs plus endurants. Leur volume de travail est limité. Ils privilégient peut-être davantage la vitesse à l’endurance. Un coureur de cross doit pouvoir soutenir deux fois et demi la distance de son parcours pour bien finir sa course. Il se peut aussi qu’ils ne veulent pas se donner à fond dans le cross, craignant de ne pas retrouver leur fraîcheur physique sur la piste. Or, le cross est un passage obligé vers la piste pour le demi-fond et fond. Cela se vérifie au niveau international où les pistards sont à la base des coureurs de cross.
Selon vous, quelles sont les mesures qui peuvent être envisagées pour redresser la situation ?
Il faut privilégier la qualité plutôt que la quantité. Pour avoir des coureurs de cross et donc de demi-fond et de fond de qualité, il faut leur offrir un cadre d’entraînement, disons, semi-professionnel, comme cela se faisait dans les années 1990. D’autant que le travail, les études et l’entraînement de haut niveau sont de nos jours plus difficiles à concilier. Autrefois, les meilleurs coureurs de fond étaient regroupés, sponsorisés et traités comme des semi-professionnels. Ils effectuaient des stages à l’étranger pour se perfectionner et les résultats suivaient. Les records nationaux en fond et demi-fond datent d’ailleurs des années 1990 et du début des années 2000. Il faut remettre en place de telles structures.
Quelle analyse faites-vous de la situation en féminin ?
Elle est presque la même que chez les hommes. Après leur passage en poussines, benjamines, minimes et cadettes, les coureuses accordent plus d’attention aux études. Des femmes courageuses comme feue Maryse Justin on n’en trouve plus. C’est un mythe. De nos jours, le cross est devenu un passe-temps. Je le répète, il faut rechercher la qualité plus que la quantité. Paradoxalement, de nos jours, on compte plus d’entraîneurs et de cadres que dans les années 1990. Malheureusement, l’engouement n’est plus là. Mais je pense que le cross n’est pas pour autant voué à la mort. La ligue de cross va continuer d’exister, car c’est un événement populaire, un folklore.