Claude Hagège a commencé la conférence qu’il a donnée jeudi dernier à l’Institut Français de Maurice, par quelques mots de kreol morisien. Invité dans le cadre de la semaine de la francophonie, et linguiste de renommée internationale, homme de terrain qui a parcouru le monde pour apprendre les langues là où elles sont pratiquées, ne supporte pas de ne pas parler la langue d’un lieu qu’il découvre. Le combat de toute une vie qu’il mène pour la diversité linguistique s’est caractérisé récemment par la sortie de son livre, Contre la pensée unique, pour la diversité des langues. Il nous a accordé cet entretien, peu avant sa conférence, dans laquelle il a aussi parlé d’exception culturelle, du chinois dans lequel il s’est exprimé aussi, du hindi et des nombreuses langues indiennes, d’arabe classique et d’arabe parlé et de la renaissance possible des langues mortes.
En quoi l’anglais est-il dans une situation de domination inédite ? Pourquoi semblez-vous partir en guerre contre cette langue ?
Ce n’est bien sûr pas contre la langue elle-même mais contre sa domination. Cette situation est sans précédent dans l’histoire. Nous connaissons naturellement des cas d’extension territoriale très forte d’une langue, dont l’exemple le plus important en Europe a été celui du latin sous l’empire romain. L’araméen a occupé un vaste territoire dans le Proche et le Moyen Orient. À une époque encore plus ancienne, il y a 3000 ans, ce fut le cas du sumérien.
Plus près de nous, le français lui-même a connu différentes époques de diffusion, que Rivarol en 1785 croit universelle, alors qu’elle était en fait limitée à l’Europe. Les croisades notamment dès le XIIè et XIIIè siècle avaient ouvert des territoires à quelque chose qui n’était évidemment pas le français, mais ses ancêtres : aussi bien l’occitan que le francien l’Île de France qui était en train de se former. Donc il y avait déjà eu une ouverture de vastes territoires au français.
Mais ce que célèbre Rivarol devant l’académie de Berlin n’était pas du tout une véritable universalité mais la diffusion du français sous sa forme la plus classique dans les cours européennes, les aristocraties, les monarchies. Dans ce qui n’est pas encore l’Allemagne et l’Italie, les différents pouvoirs politiques centrés autour d’une ville, des princes, les roitelets et aristocrates se piquaient entre eux de connaître le français. C’était vrai aussi dans les principautés danubiennes, la Moldavie et la Balachie qui vont devenir plus tard la Roumanie, où la langue française n’a jamais vraiment complètement disparu. Le français fait partie des langues d’importante diffusion. Je n’en dirais pas autant de l’espagnol dont la diffusion aujourd’hui ne concerne qu’un continent, l’Amérique Latine. Mais ces moments de diffusion ne sont pas comparables en extension à ce que représente aujourd’hui l’anglais.
La diffusion de l’anglais est la conséquence de la présence coloniale de l’Angleterre. Son empire est essentiellement fondé sur le profit et le commerce pour ne pas dire les choses de manière plus polémique. Il s’est répandu sur de vastes territoires comparables à l’empire colonial français mais plus étendus, avec l’Afrique, une partie de l’ Asie, etc. Avant même que l’importance croissante de l’économie américaine ne vienne apporter un facteur d’extension de plus, l’anglais tel que la Grande Bretagne l’avait diffusé était déjà présent dans un très grand nombre de territoires.
Vous évoquez aussi le fait que le français aurait pu être dominant sur le continent américain …
Il s’en est fallu effectivement de peu… On oublie souvent que la première grande expérience d’expansion territoriale et commerciale, ou coloniale, de la France a été américaine. On se souvient peu de l’histoire de la Nouvelle France où François 1er envoie Jacques Cartier sur le continent américain pour faire contrepoids à la puissance grandissante de l’Espagne, ce qui s’inscrit dans le sillage de la découverte de l’Amérique.
Entre 1535 et 1759, pendant près de 230 ans, on a donné le nom de Nouvelle France à ces immenses territoires qui étaient beaucoup plus étendus que le Québec d’aujourd’hui jusqu’à des États du grand nord est (avec l’accent américain) comme Montana, Washington, Oregon, Ohio, Mississipi, Louisiana. Un très grand nombre de villes dans ces états ont d’ailleurs des noms français. La monarchie anglaise voyait ça comme un obstacle à son expansion sur ce nouveau continent au-delà de ce qu’ils appelaient leurs « atlantic colonies », situées à l’est comme Rhodes Island, Connecticut, Massachussets et plus au nord Maine.
Leur préoccupation majeure était donc d’éliminer la présence française et la Nouvelle France. En 1759, un officier français de génie, le marquis de Montcalm qui avait réussi à repousser l’avance anglaise avec des moyens limités, demande avec insistance des renforts à Louis XV et au marquis de Choiseul car il a vu dans la baie de Saint-Laurent, une énorme flotte anglaise qui s’apprête à débarquer. Il se rend bien compte que les Anglais n’ont pas d’autre but que de chasser la France. Ses interlocuteurs ne mesurent pas la gravité de l’enjeu, qu’une seule personnalité politique extrêmement douée avait compris, la marquise de Pompadour. N’écoutant pas la Pompadour, ces deux idiots n’aident pas Montcalm qui va donc être battu et tué aux plaines d’Abraham, actuelle banlieue de Québec où l’on promène les enfants le dimanche.
Vous nous parlez beaucoup d’histoire. Votre livre sur la pensée unique retrace-t-il ainsi l’histoire des langues ?
Oui mais sur ce point je dis simplement que s’il n’y avait pas eu cette défaite de la France qui a mis fin à l’épisode colonial atlantique, qui en 1763 a abouti à la session toute entière de la Nouvelle France, la langue française aurait pu s’étendre tout à fait différemment. Je dis simplement que ce ratage de l’empire colonial français a freiné l’expansion de la pratique de cette langue. Mais de toute façon, on ne refait pas l’histoire.
Qu’en est-il aujourd’hui de la présence des langues française et anglaise à travers le monde ?
Le français se maintient mais il n’a pas la diffusion de l’anglais qui se répand très fortement. Contrairement à ce que l’on croit parfois, le français n’est pas en déclin, mais il progresse moins vite que l’anglais. Et puis il y a des lieux comme l’île Maurice où, bien que l’anglais soit la langue officielle, le français n’est pas en position défavorable.
L’expansion coloniale de la Grande Bretagne puis les progrès de l’économie américaine ont amené une présence très forte de l’anglais dans le monde. Dans mon livre, je combats cette domination de l’anglais parce qu’elle représente une menace de formatage de la pensée pour le monde entier, et parce que les formes culturelles dont cette langue est le support se répandent partout. Nous ne sommes pas obligés d’accepter le rock ou la techno (etc) comme le nec plus ultra de la musique, mais ces formes sont portées par une telle puissance économique qu’elles deviennent une sorte de pensée unique dans le domaine des arts et de la création, contre laquelle il faut absolument dresser d’autres choix et d’autres possibilités culturelles. Le français n’est pas la seule alternative ; l’espagnol, l’allemand de même que l’italien et depuis peu de temps le chinois sont des langues qui se présentent comme d’autres choix possibles.
Comment expliquez-vous en France ce phénomène récent de la présence accrue de l’anglais dans les media et même dans certaines grandes entreprises ?
Je dis souvent qu’un paradoxe veut que le pays du monde où on aime le moins la langue française soit la France elle-même. La très forte pression qu’exerce l’anglais en France rencontre une résistance assez forte dans les masses mais l’intelligentsia y est favorable.
Malgré les problèmes de l’économie française aujourd’hui, malgré les difficultés du chômage, de la désindustrialisation, tous les problèmes que rencontrent Monsieur Hollande et son équipe, la France reste un des dix pays les plus puissants du monde, avec un grand nombre d’énormes entreprises.
Mais du fait de la puissance économique et politique du monde anglo saxon, l’anglais est perçu non pas comme une langue que l’on va parler chez soi, mais comme la langue symbolisant la puissance économique et commerciale. Et l’adhésion à l’anglais devient un moyen d’accéder à cette puissance. Cela pourrait tout aussi bien être demain une autre langue. Si le chinois avec les efforts énormes que fait le gouvernement de Pékin, est appelé à se développer de plus en plus, et à devenir une des langues à grande diffusion mondiale, ces mêmes élites françaises apprendront massivement le chinois.
Évidemment la raison de mon combat est que jusqu’ici personne ne m’a prouvé qu’on vend mieux ses produits en anglais. Les Japonais par exemple sur le marché international favorisent leur langue d’abord, puis ils parlent une autre langue quand ils ont affaire à des clients qui ne parlent pas leur langue. Les Allemands n’ont pas du tout la même politique que la France, qui devance quant-à-elle cette pression de l’anglais en la rendant presque plus grande qu’elle ne l’est en réalité.
Dans l’histoire, la France a imposé sa langue à ses citoyens au détriment de ses propres langues régionales. Aussi peut-on s’étonner que vous soyez aujourd’hui à la fois un ardent défenseur de la langue française et de la diversité linguistique…
Mais ce n’est pas du tout incompatible aujourd’hui ! Le combat que l’on mène en faveur du français est aussi un combat que l’on mène en faveur d’autres choix que celui de la pensée unique. C’est le combat de différentes langues solidaires. Les nombreux instituts Confucius qui ont vu le jour à travers le monde ne font rien d’autre que de proposer eux aussi un autre choix. En passant, contrairement à sa réputation, le chinois est une langue très facile, sans aucune conjugaison. Sa difficulté est en réalité celle de son écriture, avec de très nombreux caractères, presque autant que de mots, qu’il faut apprendre à écrire.
Le combat que mènent les promoteurs du français est un combat complètement favorable à la diversité. La meilleure preuve en est d’ailleurs l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), qui est tout ce qu’on voudra sauf française. Elle a d’ailleurs été créée par d’éminents chefs d’États tels que Bourguiba, Senghor, Sihanouk, etc. Paradoxalement aujourd’hui comme les gens ont bien compris que les élites intellectuelles et économiques en France se fichent pas mal du français, l’idée s’est répandue que la France n’en est que le berceau historique, et qu’elle n’a pas le titre à être le pays détenteur du français.
Alors actuellement, à propos l’apparente mais fausse contradiction entre le français et la diversité, vous avez l’OIF, où l’on rencontre une extraordinaire diversité linguistique. Cette organisation regroupe par exemple des représentants du wolof, du serere pour ne parler que du Sénégal, du Malinké pour ne parler que de la Côte d’Ivoire, du senoufo et d’autres langues du Burkina Faso, du douala ou d’innombrables autres langues africaines et à côté, le Laos, le Vietnam, le Cambodge y ont apporté aussi leurs langues. De plus en plus de pays européens qui contrairement à la Roumanie et au Liban n’ont pas de tradition francophile, demandent à adhérer à l’OIF, soit en tant que représentant soit en tant qu’observateur. Cela veut dire que l’OIF apparaît essentiellement comme un groupement d’affinités autour du français.
Dernier point sur cette apparente contradiction, le Commonwealth, comme l’indique son nom, est un groupement d’affinités économiques et financières, mais ce n’est pas un groupement d’affinités culturelles, même si les British Councils enseignent l’anglais à travers le monde. Mais ce groupement autour d’une langue, le français, articulé sur la promotion des cultures n’est pas courant.
Est-ce que le recul ou cette progression moins rapide du français dans certains pays serait lié au manque de souplesse, à cet académisme à qui on reproche souvent de figer l’expression dans cette langue en voulant trop la normaliser ? Le français ne s’enrichit-il pas de tout cet espace francophone avec toutes ses variations ?
Evidemment ! Des romans comme ceux d’Alain Mabanckou et de bien d’autres écrivains africains francophones sont la preuve éclatante de cet enrichissement linguistique. La langue en France a été une affaire éminemment politique jusqu’à récemment, dans les années 90. Elle l’est moins aujourd’hui, à cause de l’américanisation… La langue du Roi a été imposée comme un symbole du pouvoir politique, mais ce symbole rencontrait un foisonnement de langues régionales, et évidemment il considère le breton, le basque, l’occitan, l’alsacien, le corse, etc, comme des langues qui disputent sa domination au français. Sous la monarchie de François 1er, Villers Cotterêts dit explicitement dans son ordonnance de 1539 que l’on doive parler en langage maternel français, et non autrement, c’est-à-dire pas en latin et dans aucune langue régionale…
Cette hostilité du pouvoir central à la diversité linguistique des régions va s’accentuer radicalement pendant la Révolution française. Evidemment, moi, amoureux des langues, je déplore la situation précaire des langues régionales en France. Mais sous la Terreur, sous la Convention montagnarde, au moment où la Révolution était le plus gravement menacée par toutes les têtes couronnées d’Europe coalisées contre elle, les langues régionales étaient celles qui tenaient un discours hostile à la République. Personnalité éminemment respectée et respectable, l’abbé Grégoire qui était le plus radical des révolutionnaires, dit devant la Convention que la contre-révolution parle en breton, que les ennemis de la République parlent occitan, alsacien, etc.
Son rapport de mission entraîne une loi prise par la Convention qui dit que ceux qui ne parlent pas la langue nationale, sont considérés comme des gens qui s’écartent du droit commun, qui sont dans l’infraction à la première incartade, et s’ils récidivent, à la troisième fois, ils risquent la peine de mort. Voilà jusqu’où a été le caractère très radical de l’imposition du français ! Autrement dit, l’imposition du français est liée au fait que sous la 1re République les langues régionales sont celles des antirévolutionnaires, beaucoup plus qu’aux anciennes monarchies où il y avait déjà une hostilité pour d’autres raisons.
Par ailleurs, le français est longtemps apparu comme une langue de luxe, dans laquelle s’exprimaient les élites bourgeoises, dans les pays où la francophonie a une place importante. Ça change maintenant, mais les Alliances françaises recevaient en général, les enfants de bonne famille, donc entre guillemets des familles bourgeoises, parce que le français avait gardé l’image d’une langue de culture…
Mais c’est aussi une langue très normalisée, qu’il faut parler d’une manière et pas d’une autre…
Oui l’académie a évidemment beaucoup contribué à cela mais aujourd’hui ce qui donne une force nouvelle au français et qui de plus en plus, contredit cette image de langue de luxe, où la forme grammaticale en fait une langue exigeante, c’est que nous avons une quantité impressionnante de romans qui s’écrivent dans le style de l’oralité de tous les jours, et qui connaissent un grand succès. Les argots se répandent de plus en plus. Cette image d’un français académique avec une correction grammaticale exigeante appartient au passé maintenant et elle est de plus en plus contrebattue par les différentes formes d’oralité.
Vous avez évoqué dans un entretien l’imprécision de l’anglais. Est-ce véritablement une caractéristique de cette langue par rapport au français ?
Non non ce sont là des grosses idées générales. L’anglais, dans son substrat germanique, est une langue très concrète. Elle a un nombre considérable de termes, de verbes surtout qui expriment par exemple le mouvement, d’une façon extrêmement précise. En revanche, les trois latinisations de l’anglais lui ont apporté un vocabulaire abstrait que la langue n’avait pas à l’origine. Ces latinisations sont apportées par la conquête romaine qui commence dès César, ensuite l’évangélisation bien sûr aux premiers siècles de l’ère chrétienne, puis la conquête par le duc de Normandie, Guillaume, de ce qu’on appelait la Bretagne.
Nordmand veut dire Gens du nord, et la Normandie le lieu où ces gens se sont installés. La conquête de la Bretagne par le duc Guillaume est donc faite par des gens qui ne sont francophones que depuis deux siècles. Mais leur sédentarisation dans cette région les a si profondément assimilés que par un des paradoxes de l’histoire, ils apportent à l’anglais sa troisième latinisation, qui n’est pas le latin lui-même, mais le franco-normand, une langue latine romane liée au français.
Nous constatons qu’un nombre très important des mots abstraits de l’anglais sont d’origine romane, et qu’il y a une imprécision dans l’abstraction malgré cette importation de mots abstraits qui n’appartenaient pas au fond anglais, qui lui hérite d’un point de vue lexical d’une langue germanique, qui était une langue très concrète de paysans et de marins.
La France a longtemps été dirigée par des dynasties qui n’avaient pas du tout le français pour langue maternelle. Les Mérovingiens et les Carolingiens parlent des langues germaniques mais le peuple parle de plus en plus une langue qui est en train de se préfigurer à partir du latin, puis cette langue se développe à travers les débats théologiques et philosophiques notamment. Pensez à Grégoire de Tours à tous ceux dans l’église qui ont apporté une contribution essentielle à la pensée, et un vocabulaire abstrait à la langue…
En ce qui concerne les langues créoles, que vous parlez aussi, notamment les créoles des Antilles, Françoise Lionnet nous rappelait l’an dernier que l’anglais a été un créole à ses débuts. Qu’est-ce qui fait qu’un idiome comme le créole devient une langue à part entière ?
Le français aussi a été un créole, toutes les langues ! Le français d’origine a été un créole du latin… le portugais, l’espagnol comme le roumain sont des créoles du latin. Pour répondre à votre question, trois phénomènes donnent à ces langues un statut de décréolisation croissante : le premier est le pouvoir politique dans le lieu où se parle ce créole qui donnera à cette langue un statut politique ; le deuxième est l’existence d’une littérature de plus en plus importante dans cette langue qui fait qu’on donne un statut littéraire de langue écrite à ces langues à l’origine pidginisées, créolisées ; et le troisième ce sont les réformes et les planifications qui vont leur donner un statut politique, éducatif et social autant que linguistique de plus en plus important. Les créoles qui restent des créoles n’ont pas connu ou ne connaissent qu’en partie ces étapes.
Il suffirait pour citer les créoles de la Caraïbe, que les grands écrivains guadeloupéens, martiniquais ou guyanais, qui jusqu’ici ont écrit en français, écrivent en créole, en guadeloupéen, martiniquais ou guyanais, et que leurs écrits soient assurés d’un public large qui accepte cette dignité littéraire donnée au créole. Les langues originellement créoles se sont décréolisées au fur et à mesure que les institutions leur ont donné un statut politique, légal.
Dans l’avion j’ai fait du créole mauricien avec la petite méthode Apprendre le créole mauricien, dont l’auteur est M. Arnaud Carpooran qui a fait le dictionnaire unilingue en créole, le dictionnaire de kreol morisien. Les seuls bons dictionnaires pour apprendre une langue sont des dictionnaires unilingues. J’ai appris le chinois, le russe et l’arabe, qui sont les langues que je connais le moins mal, dans des dictionnaires unilingues. Quand j’étudiais le chinois, naturellement la tentation était de me servir d’un dictionnaire chinois-français, mais très tôt j’ai utilisé un dictionnaire tout en chinois. Quand vous lisez l’entrée et la définition dans la langue cible, vous apprenez beaucoup plus de choses que dans les dictionnaires bilingues. Vous devinez les mots que vous ne connaissez pas, et vous allez les chercher ailleurs…
Revenons à l’anglais. Est-ce la seule langue qui véhicule la pensée unique que vous dénoncez ?
Bien sûr que non ! Si je dénonce la pensée unique véhiculée par l’anglais c’est parce que je dénonce l’assise très forte que cette langue lui a donné. L’anglais est la langue des États-Unis, de la Grande Bretagne, du Canada, de l’Afrique du sud, de la Nouvelle Zélande… c’est-à-dire la langue des pays industrialisés riches et puissants. La pensée qu’elle véhicule est celle de ces pays-là, essentiellement économico-politique. C’est une pensée néolibérale axée sur le profit et le commerce, élaborée depuis Adam Smith et les premiers théoriciens du libre échange, reprise ensuite par les États-Unis.
Cela s’oppose complètement à la civilisation latine qui donne une plus grande place à d’autres types de rapport que ceux du profit. Il est possible de penser que si la Chine un jour devait imposer sa langue au point d’imposer sa pensée, je dénoncerai la pensée unique que véhicule le chinois et qui est celle de la Chine d’aujourd’hui. Malheureusement, la Chine d’aujourd’hui a une pensée complètement mimétique de la pensée angloaméricaine, parce qu’elle est elle aussi fondée sur le maximum de profit et les Chinois depuis que Deng Xiao Ping leur a donné l’autorisation de faire du commerce, se sont révélés ce qu’ils étaient déjà, d’excellents commerçants, des marchands de grand talent. Cette pensée ne serait donc pas celle du taoisme, de Lao Tseu, de Confucius, ce ne serait pas la très grande pensée chinoise classique, le bouddhisme ou les philosophies chinoises. Ce serait une pensée économique comparable à celle des anglophones.
Parmi toutes ces langues que vous avez apprises, y en a-t-il une dont vous aimeriez nous parler et dans laquelle il y a peut-être un concept ou une idée que vous aimeriez partager ?
J’ai trouvé des concepts qui m’ont séduit dans toutes les langues que j’ai apprises et que j’aime. Si vous m’interrogiez sur la beauté et l’attirance affective que je peux avoir pour des langues, une des langues qui m’a toujours fasciné et que je considère comme la plus belle du monde, est le russe, langue extrêmement harmonieuse, d’une grande beauté. Mais je n’ai pas été spécialement attiré par un concept propre au russe. Je peux vous en citer un qui est « oblomovchtchina » qui est hérité d’un personnage de la littérature russe. D’Oblomov, ce personnage veule, sans volonté et mou, on a tiré un dérivé abstrait, la veulerie, la mollesse, l’inaction, que certains considèrent comme l’expression de l’âme russe. Evidemment c’est très péjoratif, et je ne vois pas comment l’Union soviétique aurait pu être pendant soixante-dix ans une puissance immense qui a dominé une grande partie du monde si ça avait été le cas. Cette idée est aussi fausse que de dire que la saudade, la nostalgie, est emblématique de la culture portugaise. L’âme portugaise n’est pas plus définie par la saudade que l’âme russe par l’oblomovchtchina.