Alors que les débats politiques, surtout à l’approche des élections municipales, ont tendance à s’enfermer dans les considérations d’ordre ethniques et communalistes, l’évêque de Port-Louis Mgr Maurice Piat a choisi d’interpeller chaque Mauricien dans sa lettre pastorale publiée en début du carême chrétien la semaine dernière. « Pourquoi se désespérer du Mauricien qui sommeille en nous ? Il n’est pas mort, il dort. Qui le réveillera ? » Dans l’interview accordée au Mauricien cette semaine, invité à dire s’il croit dans le réveil du mauricianisme et dans l’émergence d’une nation mauricienne, Mgr Piat répond spontanément : « Oui, j’y crois de tout mon coeur. J’en rêve même. Mais pour moi comme pour mes frères et soeurs mauriciens, une question se pose : sommes-nous prêts à en payer le prix pour que notre rêve devienne réalité ? » L’évêque accueille positivement le rapport Justice et Vérité et précise que « c’est dans la tradition de l’Église de reconnaître les erreurs du passé, qu’elle a pu demander pardon et chercher un chemin de réparation. Ce chemin est long mais il vaut la peine d’être suivi ».
La lettre pastorale 2012 intitulée « Le bonheur de croire » s’inscrit dans le cadre de l’année de la foi promulguée par le Pape Benoît XVI. Quel lien y a-t-il entre la foi, en particulier la foi chrétienne, et les défis sociaux économiques et politiques auxquels les Chrétiens sont confrontés dans la vie de tous les jours ?
Je sais qu’on peut s’interroger sur la pertinence de la foi chrétienne par rapport aux difficultés économiques, politiques et sociales qui affligent notre société. Un Chrétien qui croit que Jésus Christ est son sauveur, s’attend quelquefois à ce que ses problèmes soient résolus immédiatement par ce sauveur. Or, comme le disait Claudel, Jésus n’est pas venu enlever nos souffrances ni même les expliquer, il est venu simplement les partager. Cela peut paraître une folie. Mais cette apparente folie de Dieu renferme une profonde sagesse car le monde change quand le coeur de l’homme change. Le coeur de l’homme change quand il découvre qu’il est aimé gratuitement, sans qu’il le mérite. Or, c’est précisément cet amour gratuit que Jésus est venu déposer au milieu de nous, en nous aimant jusqu’à mourir. L’amour gratuit conduit souvent à souffrir pour ceux qu’on aime. Et Jésus a assuré avec patience notre rejet, notre indifférence et continue de nous aimer malgré tout. Tous ceux et celles qui s’ouvrent à cet amour et lui font confiance sont touchés profondément. Ce n’est pas que leurs problèmes sont résolus mais la foi agit en eux comme un déclic. Ils découvrent le bonheur de croire. Leur façon de vivre change. Ils deviennent alors des ferments de justice et de paix dans leur famille, dans leur milieu social, dans leur pays. La foi transforme les hommes de l’intérieur et cette transformation devenant contagieuse, peut transformer tout un ensemble social.
Les défis que vous évoquez dans votre introduction de la lettre pastorale ainsi que la recherche légitime d’un confort matériel ont-ils un effet négatif sur la foi ? Quelle est la situation à Maurice ?
Je ne crois pas que les défis sociaux auxquels nous sommes confrontés ont un effet négatif sur la foi. Croire en Christ c’est essentiellement se savoir aimé gratuitement par Dieu. Cette foi est un bonheur et non pas une corvée. Quand on fait confiance à l’amour fidèle de quelqu’un, cela nous donne aussi une énergie spirituelle qui nous permet de faire face aux difficultés de la vie. Donc une foi vivante ne se laisse pas étouffer par les défis d’une société. Au contraire, ces défis la stimulent et la font s’exprimer dans une attitude de service.
Quant à la recherche légitime d’un confort matériel, ceux qui découvrent le bonheur de croire se suffiront d’une vie simple et frugale car il leur suffira d’être aimés. C’est vrai qu’on voit les gens être pris dans la spirale d’une consommation effrénée. En fait, cette course à la consommation est souvent une manière de combler un vide dans nos vies. Or, ce vide ne se comble pas avec des biens de consommation car il s’agit en fait d’une soif spirituelle qui ne peut être étanchée que par un amour gratuit et fidèle. La société de consommation, loin d’étouffer la foi, montre au contraire par la frustration même qu’elle engendre, que l’homme a besoin d’abord d’être aimé et d’aimer. Or, l’amour qui est la chose la plus précieuse au monde, ne peut être acheté par l’argent.
Quelle est la vraie définition de la foi ? Les Mauriciens sont connus pour leurs pratiques religieuses. Les messes sont remplies pendant la période du carême, les quarante heures transcendent les religions. Sans compter que toutes les religions célèbrent à longueur d’année des fêtes religieuses : Cavadee, Maha Shivaratree, l’Assomption, Noël. Cela a-t-il un rapport avec la foi ?
C’est vrai qu’il y a une grande différence entre la foi et les pratiques religieuses. Dans la tradition chrétienne, il y a toujours eu une mise en garde contre l’hypocrisie religieuse. Les prophètes de l’Ancien Testament, Jésus lui-même et les grands auteurs chrétiens qu’on appelle les Pères de l’Église, ont toujours interpellé les croyants sur le manque de cohérence qu’il peut y avoir entre une pratique religieuse abondante et ostentatoire et une foi sincère. Ce qui est fondamental, c’est la foi. Si je crois vraiment dans l’amour de Dieu, je dois d’abord témoigner ma reconnaissance en donnant gratuitement comme j’ai reçu gratuitement. Témoigner de sa reconnaissance comprend toujours deux aspects : rendre grâce à Dieu et rendre service aux hommes. Rendre grâce à Dieu dans des manifestations religieuses et rendre service aux hommes dans le concret de la vie quotidienne.
La foi est souvent perçue comme une démarche passive et personnelle. Implique-t-elle une responsabilité, un engagement ? Comment vivre sa foi sur le plan familial, social, économique et politique ? Pensez-vous que les Chrétiens, au nom de leur foi, sont suffisamment présents dans les grands débats éthiques qui nous interpellent constamment : avortement, peine capitale, etc ?
La foi est d’abord une démarche personnelle puisqu’il s’agit de confiance en l’amour que Dieu nous donne. Mais la foi authentique n’est jamais passive puisque lorsqu’on est touchés par l’amour, on cherche toujours à aimer en retour. Dans le christianisme, Dieu s’est toujours identifié à ceux qui souffrent dans leur corps comme dans leur coeur et il nous dit lui-même que la meilleure manière de l’aimer est d’aimer ceux qui ont faim, sont seuls, sont malades. Une foi qui ne s’implique pas est une foi morte, comme dit Saint-Jacques.
Quant aux débats éthiques qui agitent notre société, c’est vrai qu’il y a relativement peu de Chrétiens qui prennent la parole au nom de leur foi. Mais le témoignage chrétien ne passe pas uniquement par les prises de parole publiques. Il est aussi une petite semence qui est déposée dans le terreau familial ou social, une semence qui est toujours fragile mais qui porte en elle un potentiel énorme de transformation. C’est pourquoi, même dans les prises de parole, le Chrétien doit aussi donner son témoignage. Comme le disait Paul VI : « Aujourd’hui on écoute plus volontiers les témoins que les maîtres et si on écoute les maîtres, c’est qu’ils sont aussi des témoins. »
En évoquant la peur de certains d’être représentés au Parlement par d’autres que les nôtres, vous touchez au mal profond qui affecte la nation : le communalisme. Qui sont responsables de cette situation ? Les politiciens ? Quid des religions et des groupes socioculturels ? Quel doit être le rôle du Chrétien « au milieu de ce brouillard communaliste » dans lequel il doit faire son chemin très souvent péniblement ?
Le communalisme n’est pas comme un arbre endémique qui était là avant nous. C’est plutôt comme une mauvaise herbe que nous avons semée et que nous n’arrivons plus à contrôler. Le communalisme se propage par notre mauvais exemple : ce que nous pensons, ce que nous disons sur les autres communautés. Par exemple, beaucoup d’événements sont lus avec des lunettes communalistes, ce qui enferme notre société dans ses divisions ou la déchire un peu plus. Il faut reconnaître humblement que chacun a sa part de responsabilité dans la propagation de ce fléau. Il est vrai que certains s’en servent aussi pour atteindre des buts pas très honorables. Au milieu de ce brouillard communaliste, la foi est comme une petite lumière qui s’allume au fond de notre conscience. Elle nous remue au plus profond de nous-mêmes et nous invite à risquer chaque jour le pas de la fraternité. De fait, autant nous sommes responsables de la diffusion du communalisme dans la société autant nous avons aussi la possibilité de dissiper ce brouillard. Vous remarquerez qu’à chaque fois que des Mauriciens de communautés différentes se rejoignent pour soutenir un athlète ou défendre une cause sociale, il y a une fibre en nous qui se réveille avec bonheur. Cette fibre authentiquement mauricienne se retrouve aussi entre voisins, à l’occasion de cyclones ou de mortalités mais aussi de certaines fêtes. Ce qui montre que nous désirons tous nous débarrasser du communalisme mais que nous n’avons pas toujours le courage de nos convictions.
La prise de conscience de l’esclavage et l’engagisme qui caractérise le rapport Justice et Vérité aide-t-elle à enrichir la foi ? Êtes-vous prêt à présenter les excuses de l’Église aux descendants d’esclaves ?
Quand des offenses graves et étendues ont été commises à des groupes humains dans le passé et que les conséquences se font encore sentir aujourd’hui, il est important de faire la vérité pour rétablir la justice. On a longtemps cru que l’oubli et le silence pouvaient guérir. Or, c’est par la parole libérée que la vérité se fait et apporte la guérison. C’est pourquoi le rapport de la Commission Justice et Vérité me paraît très important pour entrer en profondeur dans une relecture de notre histoire afin d’en assumer les ombres et les lumières. C’est en relisant l’histoire honnêtement à la lumière de la foi que nous pouvons reconnaître les injustices du passé qu’il faut à tout prix éviter de reproduire aujourd’hui. La foi nous aide aussi à reconnaître les exemples de solidarité et de courage qui ont forgé ce qu’il y a de plus noble dans notre société et qu’il faut continuer à cultiver aujourd’hui.
Comme je l’ai déjà dit à plusieurs reprises, c’est dans la tradition de l’Église de reconnaître les erreurs du passé qu’elle a pu demander pardon et chercher un chemin de réparation. Ce chemin est long mais il vaut la peine d’être suivi.
Croyez-vous dans le réveil du mauricianisme, dans l’émergence d’une nation mauricienne ?
Oui, j’y crois de tout mon coeur. J’en rêve même. Mais pour moi comme pour mes frères et soeurs mauriciens, une question se pose : sommes-nous prêts à en payer le prix pour que notre rêve devienne réalité ?
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Témoigner de sa foi, une exigence
Pour l’évêque de Port-Louis, témoigner de sa foi n’est pas une option mais une exigence. Nous publions un extrait de la troisième partie de la lettre pastorale dans laquelle l’accent est mis sur le témoignage de la foi dans la société d’aujourd’hui.
« Témoigner de sa foi aujourd’hui n’est pas une option. C’est une exigence, un élan qui découle de la foi elle-même. Croire en Christ c’est découvrir un trésor qui est destiné à tous. Le partager est une nécessité. Une foi, qui ne se partage pas, va finir par s’éteindre comme une flamme qui meurt faute d’être communiquée. Si nous négligeons de partager l’amour gratuit que nous avons reçu, nous le trahissons. Car s’il nous a été donné gratuitement c’est pour que nous en témoignions gratuitement à notre tour. Les résultats de ce partage ne nous appartiennent pas. Il s’agit seulement de semer. C’est Dieu qui fait germer et donne la croissance. Il faut croire que l’Évangile agit comme un ferment puissant dans la pâte humaine.
a) La foi rend libre
La foi nous rend libres en ce sens qu’elle nous libère de l’esclavage de la peur. Croire en Christ c’est en fait croire en son amour gratuit. Forts de nous savoir ainsi aimés, nous serons moins vulnérables à différentes formes de chantage ; nous serons moins paralysés par les menaces de ceux qui prétendent pouvoir manipuler les esprits à leurs fins ; nous serons plus sereins devant la mort elle-même. Pacifiés par la certitude d’être aimés, nous serons moins attachés aux choses matérielles, moins préoccupés par le prestige et le grand confort. Ceux qui voudront nous corrompre auront plus de difficulté à nous acheter. Une vie simple et frugale nous suffira car il nous suffira d’être aimés (2 Cor 12, 9).
Quand les difficultés de la vie nous mettent à l’épreuve, la foi nous fait tenir debout dans l’espérance. Grâce à la certitude d’être aimés, les épreuves de cette vie ne nous écrasent pas, elles nous purifient au contraire et nous conduisent à aimer, d’un amour plus dépouillé mais plus fort. “C’est pour que nous restions libres que le Christ nous a libérés. Donc, tenez bon et ne vous remettez pas sous le joug de l’esclavage”, nous dit Saint-Paul (Gal 5,1).
Lui-même avait beaucoup souffert durant ses périples missionnaires et vers la fin de sa vie il donne un beau témoignage de cette liberté que lui confère sa foi, “Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? … Qui nous séparera de l’amour du Christ ? La tribulation, l’angoisse, la persécution, la faim, la nudité, les périls, le glaive ? … En tout cela nous sommes les grands vainqueurs par celui qui nous a aimés”. (Rm. 8, 31–37).
b) La foi ouvre à une fraternité plus large
En nous rendant plus libres, la foi nous ouvre à un accueil fraternel plus large. Croire en Christ nous pousse à être solidaires avec les Mauriciens de toute communauté, de toute religion. Croire en Christ nous invite à dépasser ce qui nous divise dans notre société : en particulier notre repli sur nous-mêmes, notre tendance à ne faire confiance qu’à des personnes de notre communauté, à ne protéger qu’elles. Pourquoi, par exemple, avoir peur d’être représenté au Parlement par d’autres que les nôtres ? Pourquoi garder dans notre Constitution l’inscription d’une telle méfiance ? Est-ce avec elle que nous bâtirons une nation mauricienne ? Pourquoi désespérer du Mauricien qui sommeille en nous ? Il n’est pas mort, il dort. Qui le réveillera ?
Au milieu de ce brouillard communaliste, la foi est comme une petite lumière qui s’allume au fond de notre conscience. Elle nous rappelle qu’il est possible de vivre autrement, puisque nous avons tous été créés par Dieu à son image, que nous sommes tous les enfants d’un même Père, que nous sommes tous sauvés par le Christ, que nous sommes tous attendus autour de la même table dans sa maison, là où nous sommes destinés à vivre ensemble pour l’éternité. Cette foi nous remue au plus profond de nous-mêmes et nous invite à risquer chaque jour le pas de la fraternité, de l’accueil, de la confiance. Toute frêle qu’elle puisse paraître, une foi vécue humblement au quotidien peut ouvrir des brèches dans les murs que nos méfiances ont dressées entre nous.
c) La foi pousse à s’engager pour le bien commun
Nous accueillir mutuellement comme des frères nous conduit aussi à travailler ensemble pour le bien commun et non pas pour le bien de notre communauté seulement. Lutter contre le communalisme et contre la corruption n’est pas le monopole des croyants. Cependant, l’appel du Christ est clair : chercher à servir plutôt qu’à être servi. Travailler pour le bien commun ne résonne plus seulement comme un vague précepte moral mais comme son invitation à aimer comme nous avons été aimés. »