Après Luc Ferry (voir notre dernière édition), nous restons dans la campagne présidentielle française en vous proposant une interview d’Alain Marsaud. Soutien officiel de Nicolas Sarkozy et candidat de l’UMP pour la région 10 des Français de l’étranger, Alain Marsaud effectue actuellement un séjour à Maurice. Il a répondu, jeudi, à nos questions sur l’élection présidentielle française.
Alain Marsaud, vous êtes à la fois candidat de l’UMP pour la zone 10 des Français de l’étranger, et le soutien officiel de Nicolas Sarkozy dans cette même région. Travaillez-vous autant pour votre élection que celle de Nicolas Sarkozy ?
On est obligé de faire les deux dans la mesure où la circonscription est tellement vaste. La n° 10 va de la Syrie à l’Afrique du Sud, en passant par Madagascar et Maurice, et regroupe 49 pays. J’ai fait la campagne pour Nicolas Sarkozy à Madagascar la semaine dernière, et je suis à Maurice cette semaine.
Laquelle des deux campagnes est, pour vous, la plus importante ?
Pour moi, à titre personnel, c’est la campagne pour les législatives. Mais je n’oublie pas que je suis quand même le soutien du président de la République dans cette campagne.
La non réélection de Nicolas Sarkozy peut-elle réduire vos chances pour les législatives ?
Elles peuvent être diminuées. Le tout est de savoir comment va se passer le deuxième tour de la campagne présidentielle. Il est d’usage en France qu’une élection présidentielle soit suivie aux législatives par une vague qui profite au parti du candidat qui a gagné. Mais il est possible que cette fois-ci nous ayons, finalement, un système de cohabitation qui se mette en place.
Je ne vous suis pas très bien : une cohabitation entre qui et qui ?
Je vais vous expliquer : le vote du premier tour auquel nous venons d’assister est peut-être beaucoup plus un vote contre Nicolas Sarkozy que pour François Hollande. Il est, peut-être, davantage contre le candidat UMP qu’un vote d’adhésion au candidat socialiste et son programme. En cas d’échec de Nicolas Sarkozy, il est très possible que les Français, qui seraient finalement débarrassés du président de la République actuelle, ne confient pas la totalité du pouvoir au candidat socialiste. Notamment, compte tenu de son programme et compte tenu de l’actualité politico-économique des mois à venir. Il est donc possible qu’ils envisagent de voter pour une assemblée de cohabitation, c’est-à-dire une assemblée composée par la droite et le centre.
Êtes-vous en train de dire, vous, le soutien officiel de Nicolas Sarkozy, qu’il est possible que les Français ne veuillent plus de lui ?
Je pense que le vote du premier tour ne s’analyse pas comme un vote d’adhésion à François Hollande…
…mais un vote par défaut, comme le disait Luc Ferry dans nos colonnes dimanche dernier ?
Je partage totalement son avis. Je pense que le résultat de dimanche dernier était un vote de défiance à l’égard de Nicolas Sarkozy. C’est en tout cas mon analyse.
Cette tendance peut-elle être renversée au second tour ?
Je n’en ai pas la moindre idée. Vous savez, cela dépend des reports de voix, qui sont quand même assez compliqués à analyser aujourd’hui. Personne ne peut dire aujourd’hui ce que vont faire ceux qui ont voté François Bayrou et Marine Le Pen au premier tour.
En tout cas, Nicolas Sarkozy et François Hollande commencent tous les deux à s’adresser aux électeurs du Front National…
Il est évident qu’il faut des reports de voix pour gagner cette élection qui va se jouer à la marge. Je ne crois pas dans les sondages qui donnent des scores de 56/44. Je pense que le rapport gauche/droite en France n’est pas aussi brutal. Il est peut-être de 51/49, en faveur d’un camp comme pour l’autre. Si on fait un calcul des voix de droite en ne retenant que la moitié des voix qui se sont portés sur François Bayrou, on arrive finalement à un rapport gauche/droite de 43% pour la gauche et de 47% pour la droite…
Selon ce calcul, Nicolas Sarkozy a déjà remporté le deuxième tour.
Bien sûr que non, parce que les voix n’appartiennent à personne et que les électeurs qui se sont portés sur les autres candidats sont peut-être des électeurs voyageurs.
J’entendais sur les antennes des radios françaises, ce matin (jeudi, ndlr), qu’au sein de l’UMP, des voix s’élèvent pour dire non à l’ouverture de Nicolas Sarkozy vers l’extrême droite.
La droite de l’UMP apprécie plutôt cette ouverture, ce qui n’est pas le cas des membres de l’UMP, qui se reconnaissent davantage dans le centre.
Quelle est votre position par rapport à cette ouverture vers l’extrême droite ?
À titre personnel, je crois que l’on doit tenir compte de l’ensemble de cet électorat.
Donnez moi une réponse précise : que feriez-vous si vous étiez à la place de Nicolas Sarkozy et deviez choisir entre les voix de François Bayrou et de Marine Le Pen ?
Je choisirais les voix les plus importantes : celles qui ont voté Marine Le Pen…
Même si le discours de Marine Le Pen fait peur ?
Il n’y a pas de discours qui fasse peur aujourd’hui. Je pense que Marine Le Pen s’adresse à une catégorie de la population française qui va très mal. Elle s’adresse à la France malheureuse qui, compte tenu des résultats du premier tour, représente pratiquement un Français sur cinq.
Cela voudrait-il dire que le président sortant n’a pas été à l’écoute de cette France-là ?
Cela veut surtout dire que la crise est plus importante qu’on ne le croit et qu’on n’a pas suffisamment écouté cette France malheureuse. Elle souffre de la précarité de l’emploi, de l’insécurité, sans doute des excès de l’immigration. Si on avait tenu compte de toutes les souffrances de cette France-là, elle n’aurait pas voté pour Marine Le Pen. En ce faisant, les électeurs qui ont voté FN disent : nous ne sommes pas les égarés, nous sommes ceux qu’on n’a pas écouté.
C’est quand même curieux que l’on fasse cette découverte à la veille du second tour de l’élection présidentielle. L’UMP, le parti au pouvoir dont vous êtes membre, était-il un peu sourd ?
Sans doute…
Volontairement ?
Je crois qu’il y a beaucoup de lâcheté en politique, et dans tous les camps. Il est certain que nous n’avons pas été aussi courageux que nous aurions dû l’être. Nous avons été nombreux à faire des mises en garde à l’égard du gouvernement qui, parfois, donnait l’impression d’écouter les sirènes de la mode, de la tendance, du politiquement correct. Je pense que Nicolas Sarkozy a aussi été victime du politiquement correct. Il n’a parfois pas voulu trop réagir parce qu’il écoutait trop ceux qui étaient considérés comme étant tendance en France, plutôt que ceux qui représentaient le peuple, le peuple profond. Notamment celui qui souffre. Les messages ont été passés.
Peut-on remettre les choses à plat entre le premier et le second tour, et effacer quatre ans et plus de silence ou de non écoute ?
Je regarde les chiffres de manière extrêmement dubitative et suis incapable de vous dire ce qui va se passer en termes de report des voix. Je trouve que les sondeurs sont bien hardis quand ils nous annoncent déjà les résultats du second tour. La politique en France est presque aussi compliquée que la politique mauricienne. Si nous avions été aussi bons que nous l’avions annoncé en 2007, nous ne serions pas dans cette situation aujourd’hui, à nous demander si nous allons gagner ou si nous allons perdre. Il faut prendre conscience de nos insuffisances, de nos incapacités et de nos lâchetés.
C’est la deuxième fois que vous utilisez ce terme. Avez-vous le sentiment que l’UMP a été très lâche au cours des années écoulées ?
Il a été lâche comme tous les partis au pouvoir, qui reculent devant la rue, les intellectuels, les associations, etc. Tous les partis au pouvoir, et les socialistes s’ils gagnent, font la même chose : quand on est pouvoir on a tendance à céder. Mais le gouvernement et le président ont été très courageux dans au moins un domaine, celui de la réforme des retraites. Je pensais qu’il allait reculer. Il ne l’a pas fait, alors que dans d’autres domaines, notamment vis-à-vis des syndicats, il l’a fait. Même si elle n’est pas très importante en France, la syndicalisation est très puissante et les pouvoirs ont souvent tendance à reculer, par crainte de voir des manifestations dans la rue.
S’il était élu, Nicolas Sarkozy aurait à accomplir tout ce qu’il n’a pas réalisé durant son premier mandat.
Ça va dépendre de la situation économique internationale. Aujourd’hui, la France doit entre 1 700 et 18 00 milliards d’euros sur les marchés, aux banques, aux institutions, aux Français qui ont prêté leur argent dans le cadre des assurances-vie. Comment la France va-t-elle faire pour rembourser cette dette ? La France est aujourd’hui devant un choix : ressembler à l’Allemagne avec Nicolas Sarkozy – et ça va être dur, car il faudra tenir le discours de l’effort, de l’engagement, de la volonté et du sacrifice – ou ressembler à la Grèce et faire faillite avec François Hollande.
Quel que soit le vainqueur de cette élection, la France pourra-t-elle sortir de la crise ?
C’est une vraie question. La seule qui compte, en fait. En tant que citoyen engagé politiquement, je ne peux pas désespérer de l’avenir de la France et je ferai tout pour que nous puissions nous sortir de cette ornière. Je crois que le problème est beaucoup plus globalement sur l’Europe occidentale, qui se laisse aller à la facilité. Cela fait 35 ans que la France, comme la plupart de ses voisins, n’a jamais voté un budget national équilibré. Tous les ans, on dépense plus que l’ensemble de nos rentrées fiscales et les déficits se sont creusés jusqu’à atteindre les 1 800 milliards d’euros. À l’époque, on disait : ce n’est pas très grave, nos enfants paieront. Mais dernièrement, la phrase a changé et on a dit que ce sont nos petits-enfants qui paieront la dette. Et là, les créanciers ont eu peur. Sincèrement, je ne sais pas ce qui va se passer. Nous sommes obligés, pour faire nos fins de mois aujourd’hui en France, d’aller sur les marchés pour emprunter. Nous l’avons fait il y a quelques semaines, afin de pouvoir payer les fonctionnaires en septembre. C’est la situation de tous les pays occidentaux. Est-ce qu’on peut globalement construire un monde sur le surendettement…?
La réponse des places et des institutions financières été oui pendant des années.
Cela n’est plus possible aujourd’hui, dans un monde qui a davantage de dettes que de ressources. On a, en quelque sorte, fabriqué de la fausse monnaie partout dans le monde, et maintenant on dit stop. Comment le monde va-t-il rembourser ses dettes ? Est-ce qu’il est condamné à la récession ? Il faut que la France choisisse entre suivre Sarkozy et le modèle allemand, ou Hollande avec le modèle grec. Le vrai débat de la présidentielle française est là, et pas ailleurs.
Ce n’est pas le thème de débat le plus entendu dans cette campagne.
Je pose la question. Les deux partis n’osent pas dire aux Français que ça va saigner, qu’ils vont avoir mal à la tête.
Et que vous dit-on dans votre camp quand vous évoquez cette question ? Que vous cherchez à affoler les électeurs ?
Je ne parle pas de cette question à mon camp, j’en parle directement aux électeurs de la région 10. Mais c’est vrai que les Français de l’étranger sont un peu moins concernés par la politique française, et le sont plus par celle des pays où ils habitent.
Nous sommes jeudi midi. Quel est votre pronostic pour le deuxième tour de l’élection présidentielle ?
Je pense qu’on va vers un 49/51, et je ne peux dire qui l’emportera. Je ne ferai pas de pari parce que je ne connais pas l’évolution des électorats de Bayrou et de Le Pen…
Celui de Jean-Luc Mélenchon ne vous intéresse-t-il pas ?
Je pense que l’extrême gauche va se reporter automatiquement sur le candidat Hollande. Cet électorat est composé de celui du parti communiste traditionnel, plus une nouvelle catégorie tendance un peu bobo…
C’est-à-dire ?
C’est un nouvel électorat, où j’ai des amis, qui votent davantage par provocation que par conviction.
Comment expliquez-vous le succès de Jean Luc Mélenchon dans cette élection présidentielle ?
C’est un très bon tribun, très cultivé…
Cela suffit-il pour obtenir des voix en France ?
Oui, surtout à une époque où l’on regrette la politique traditionnelle faite de ces meetings publics, qu’il a été le premier à remettre à l’ordre du jour.
Revenons aux pronostics sur le deuxième tour…
Je suis incapable, à l’heure où nous parlons, de dire quel sera le report des voix. J’ai l’impression qu’à gauche, ça se passera bien. Mais je ne sais pas ce qui se passera à droite. Et puis, n’oubliez pas que cette élection peut se jouer à 1%, ce qui veut dire que tout peut arriver.
Est-ce qu’en général les Français suivent les consignes de vote ?
Non, et c’est pour ça que ça ne sert pas à grand chose d’en donner. Les votes n’appartiennent à personne. Je crois que, quoi que puissent dire les sondeurs, nous ne serons fixés qu’au soir du deuxième tour. Ceci étant, il ne faut pas oublier une chose : qu’en ajoutant les voix de Le Pen, de Mélenchon et des petits candidats, on arrive à 30% de l’électorat. C’est-à-dire qu’il y a 30% de Français qui ne se reconnaissent pas dans les partis traditionnels et l’ont fait savoir. C’est le signe d’un grand malaise par rapport à la société, par rapport à la manière dont la France est dirigée. 30%, ça fait quand même du monde, pratiquement un Français sur trois.
Pensez-vous que Nicolas Sarkozy ait su tirer les leçons de tout ça ?
Il faut l’espérer. Mais ces résultats sont valables aussi pour M Hollande et tous les partis politiques. Ils doivent tous prendre acte de ce désordre – ou de ce nouvel ordre – politique, qui s’est manifesté au cours du premier tour de la présidentielle.
Est-ce que tout peut arriver, politiquement, en France jusqu’au 6 mai ?
Je le pense. Et personne ne peut vraiment dire ce qui va se passer, encore moins les sondeurs, qui se sont déjà trompés avec le score de Marine Le Pen. Et puis, je le redis, le vote appartient aux électeurs et ils en font ce qu’ils veulent. C’est ça la démocratie.
Par conséquent, Nicolas Sarkozy pourrait-il être battu ?
Je vous l’ai déjà dit : je pense que tout va se jouer à un point d’écart, dans un 51/49 en faveur d’un camp comme de l’autre. Donc je ne suis pas sûr d’une victoire de Sarkozy pour les raisons que j’ai développées dans cette interview.
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Les Français de Maurice préfèrent la droite
Les Français résidant à Maurice et les Mauriciens ayant la nationalité française sont majoritairement de droite. C’est ce que révèlent les résultats du premier tour des élections françaises à Maurice. 7 075 électeurs français sont inscrits auprès de l’ambassade de France à Maurice. 3 300 de ces ressortissants se sont rendus aux urnes, ce qui représente un taux de participation de 46,6%. 50,7% des suffrages sont allés à Nicolas Sarkozy, alors que François Hollande n’a récolté que 25,66%, tandis que Marine Le Pen arrive troisième position avec 7%. Selon certains observateurs, le partage de Maurice en trois régions électorales a permis d’établir les caractéristiques suivantes. Les électeurs du bureau de Port-Louis, qui regroupe les résidents des Plaines-Wilhems et de la capitale, ont voté majoritairement pour François Hollande. Ceux des bureaux de Curepipe et de Mapou, qui regroupent les électeurs du Plateau central, du Sud, de l’Ouest et du Nord, ont voté pour les candidats de droite, soit Nicolas Sarkozy et, dans une moindre mesure, Marine Le Pen.