Tout le surprend et l’émerveille : ses débuts en photographie à l’âge de 12 ans, ses études en photographie médicale, son destin de cinéaste, l’écriture de son épouse, Ananda Devi. Alors que sort sur les écrans Les enfants de Troumaron, rencontre avec le réalisateur Harrikrisna Anenden pour parler de son film, qui sera prochainement en compétition à La Réunion et en Inde. Le réalisateur mauricien nous avoue qu’un de ses défis serait de réaliser un jour une fiction en solo.
Quand avez-vous pensé pouvoir faire partie du monde du cinéma et réaliser des films sur Maurice ?
J’ai d’abord étudié la photographie médicale à Londres et après avoir travaillé quelques années dans ce domaine, il m’a semblé que le cinéma était la continuation logique de ce parcours professionnel. J’ai fait des études de cinéma au London Film School, à Londres, et au Slade à la University College, avec l’intention de réaliser des documentaires. C’est ce que j’ai fait pendant plus de 25 ans. Mais, étant marié à un écrivain, je me disais que si jamais je réalisais un film de fiction, ce serait à partir d’une de ses histoires. L’une des premières nouvelles que j’avais lue d’elle m’avait beaucoup intéressé, parce que Port-Louis, ma ville natale, y avait une place importante. C’était La Cathédrale. Lorsque j’ai décidé de m’aventurer dans la fiction, c’est vers cette nouvelle que je me suis tourné. Il me semblait tout naturel de parler de Maurice, qui fait partie de moi et qui reste un domaine peu exploré au cinéma. Je me suis jeté à l’eau en 2006…
Dans le processus de création de Les enfants de Troumaron, vous semblez apprécier par-dessus tout l’écriture. D’où vous vient cette passion pour le texte ?
Comme je le disais, étant marié à un écrivain, il m’était difficile de ne pas être fasciné par l’écriture ! J’ai toujours communiqué par l’image. Elle, par les mots. Je savais que ses livres étaient difficiles à traduire en images. Nous avons, Sharvan (ndlr : son fils, co-réalisateur du film) et moi, essayé de le faire. En général, quand un livre est adapté au cinéma, on pense toujours que le film est moins bien que le livre. Pour Les enfants de Troumaron, je dirais que le film est différent du livre. Je ne pense pas qu’on ait trahi le roman, mais on l’a traité différemment.
Est-ce qu’un film repose principalement sur un bon texte, plutôt que sur une bonne technique cinématographique et de bons acteurs ?
Sur tout cela à la fois ! Un film est avant tout un travail d’équipe, d’un ensemble. Il faut que le scénario soit bon, bien sûr. Mais ensuite, chaque partie est essentielle, la technique aussi bien que le jeu des acteurs. C’est un langage à plusieurs facettes, contrairement à l’écriture. Il faut aussi, on doit le dire, le financement adéquat. On peut avoir une vision précise du film, mais si on n’a pas les moyens, c’est extrêmement difficile de le réaliser. Difficile, mais pas impossible. Il faut beaucoup de persévérance. On peut réaliser des films d’auteur à très petit budget, mais dans ce cas, il faut réunir les talents nécessaires et les convaincre de participer à une entreprise très peu profitable financièrement, mais valorisante.
Les questions sociales et politiques dans votre film relèvent-elles du conjoncturel, ou vous fallait-il absolument raconter cette histoire basée sur un roman ?
On m’a posé cette question récemment à Montréal. Curieusement, quand Ananda a écrit le roman, elle s’est basée sur son intuition pour écrire une fiction qui finalement correspondait à la réalité. Quand nous avons fait le film, nous avons dû d’abord chercher cette réalité pour la filmer. Il nous a fallu trouver « Troumaron ». Ensuite, cela a été beaucoup plus simple de tourner le film. Je suis donc parti de la réalité pour tourner une fiction. Le roman a été écrit en 2005, mais je pense qu’il est aussi actuel, sinon plus, aujourd’hui. Tout ce qu’il raconte est vrai. On pourrait même aller plus loin.
Pourquoi vous intéresser au quotidien d’une cité ?
Au moment où j’ai fait les repérages pour le film, j’ai trouvé dans la cité NHDC de Baie-du-Tombeau un lieu qui correspondait au livre. Ce lieu a donné un corps et une âme au film et aux personnages. On ne pouvait pas créer cela en studio. La cité est un personnage du film. Je suis un grand admirateur du cinéma-vérité et du néo-réalisme italien, et pour moi, cette cité a été un véritable cadeau. Sans elle, il n’y aurait pas eu de film. Mais aussi, c’est par ce moyen qu’on peut dire aux spectateurs de se rappeler ce qui se passe tout près d’eux. Nous avons vu des personnes au chômage, des jeunes désoeuvrés, des personnes qui tentent de survivre. Nous avons essayé de comprendre les enjeux tragiques, et de les traduire dans le film.
Ce film imprégné d’une atmosphère sociale et politique pose le problème du fossé entre riches et pauvres, du manque de communication entre les êtres ?
Pas seulement le manque de communication – l’aveuglement volontaire. Une partie de la population est obsédée par le luxe. Une autre a du mal à s’acheter à manger. Ça a l’air d’être une exagération, mais c’est vrai. J’espère que ce film fera réfléchir…
Peut-on penser que votre cinéma est devenu sombre avec Eve, ou cherchez-vous à devenir plus réaliste avec un regard plus précis ?
Comme le film est basé sur un roman d’Ananda, il va de soi qu’il est sombre et tragique ! Mais je crois que le film est finalement moins noir que le roman, parce que les couleurs se voient malgré tout, par exemple dans la séquence à Marie Reine de la Paix. Les réalisateurs ont été au service du scénario. Si je devais réaliser un film à partir d’un scénario original, je me dirigerais peut-être vers le surréalisme ! Et Sharvan se dirigerait vers un film peut-être davantage tourné vers l’action, vers le thriller. Mais je crois que nous avons ressenti l’urgence de cette histoire.
Pour un texte dont les qualités dramatiques sont reconnues, comment votre fils et vous avez procédé pour les choix de l’adaptation ? Y a-t-il eu parfois réinterprétation du texte ?
Oui, nous avons beaucoup discuté du scénario, puisque c’était une histoire de famille ! Ananda a une approche littéraire, moi, documentaire, et Sharvan, contemporaine. Le scénario a subi beaucoup de révisions, et les discussions au sujet de l’ordre des scènes ont été nombreuses ! Par exemple, Sharvan disait à sa mère que tel dialogue n’était pas réaliste. Moi, je disais que telle scène ne pourrait pas être tournée avec notre budget restreint. Petit à petit, nous sommes parvenus à un scénario qui nous a satisfaits. Malgré tout, nous avons modifié plusieurs aspects en post-production.
Y a-t-il des épisodes qui ont été modifiés, ou y a-t-il eu des déplacements dans la mise en scène ?
Oui, c’est certain. Par exemple, la mort de Savita prend une autre dimension dans le film. C’est le tournant du film. Nous avons aussi dû préciser des éléments qui restaient flous dans le livre. Dans le roman, on ne sait pas immédiatement qui a tué Savita. Dans le film, nous avons compris qu’il n’était pas nécessaire de créer un « suspense » à ce sujet. La manière dont Eve se procure l’arme a aussi changé. Un roman peut se permettre de sortir de la réalité bien davantage qu’un film. Dans le roman, c’est l’inspecteur qui donne l’arme à Eve. Dans le film, ce n’était pas possible. Il nous a fallu réfléchir à cela, et parvenir à une explication logique. Même chose quand elle comprend qui a tué Savita.
Les cinéastes ont leurs ressources propres pour transposer une histoire au cinéma. Comment s’est passée la traduction visuelle de Les enfants de Troumaron ?
Ce qui était certain, c’était que la poésie du roman devait être exprimée d’une autre manière. Sharvan et moi avons eu deux approches différentes : je me suis beaucoup inspiré du quotidien de la cité, de sa présence dans le film à tous les instants. Sharvan, lui, s’est préoccupé d’entrer sous la peau des personnages pour faire comprendre leur intimité, leur désarroi. La séquence où on commence à comprendre que le prof bascule dans la folie était difficile à rendre. Sharvan a choisi de faire vaciller la caméra dans la salle des professeurs, comme si on était dans sa tête. Quand il coupe les légumes et se lave les mains, on comprend que c’est symbolique – le couteau et l’eau… une sorte de Lady Macbeth. Et ainsi, on comprend qu’il souhaite mourir. J’ai utilisé les cadres, comme le toit de l’immeuble et la prison, pour faire parler le décor et donner une épaisseur aux personnages. Nous avons aussi choisi de peindre les chambres des protagonistes dans des couleurs différentes pour les différencier. Chaque décor était réfléchi.
Vous exploitez beaucoup les expressions faciales. Est-ce pour épargner la crudité, la violence ?
Je n’aime pas, personnellement, la violence graphique dans les films. Avec les effets spéciaux, on peut tout montrer. Mais est-ce nécessaire ? Lorsque le père d’Eve la frappe, il suffit de voir ses mollets tendus, son visage fermé, les marques sur le visage d’Eve et l’expression de terreur de la mère pour tout comprendre. Faut-il montrer le poing qui fend son visage ? Nous n’avons pas choisi de le faire. Le livre, dans ce sens, va plus loin, y compris dans les scènes de sexe. Nous ne voulions pas faire un film à scandale, parce que dans ce cas, on ne parlerait pas du sujet mais de quelques scènes choquantes.
Avez-vous d’autres projets en cours pour promouvoir le cinéma mauricien ? Vous envisagez d’écrire votre propre scénario ou d’adapter d’autres romans d’Ananda ?
Oui, bien sûr, nous avons d’autres projets. Mais chaque projet nous prend tellement de temps et d’énergie qu’il nous faut souffler un peu… Sharvan a plusieurs scénarios personnels qu’il a envie de réaliser. Je travaille en ce moment sur des documentaires de commande. Nous parlons du prochain film de fiction tiré d’un roman d’Ananda. Elle a ses propres projets en cours… Nous ne savons pas encore ce qui en sortira. Mais de toute manière, tous nos projets cinématographiques contribueront à leur manière au cinéma mauricien, qui a tout l’avenir devant lui.